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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2209108

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2209108

vendredi 18 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2209108
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantLANTHEAUME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique enregistrés le 6 décembre 2022 et le 1er décembre 2023, Mme B C, représentée par Me Lantheaume, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 27 000 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation des préjudices qu'elle a subis du fait du tir d'un lanceur de balles de défense le 7 août 2021 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle a été blessée par un tir de lanceur de balles de défense (LBD 40) lors d'une manifestation le 7 août 2021 à Lyon ;

- elle a enduré des souffrances et subi un déficit fonctionnel temporaire qui doivent être évalués à un montant de 6 000 euros, un déficit fonctionnel permanent d'un montant de 8 000 euros, un préjudice moral d'un montant de 5 000 euros et des troubles dans ses conditions d'existence d'un montant de 8 000 euros ;

- en application de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure, l'Etat est responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis par des attroupements contre les personnes, ainsi que des mesures prises par les autorités pour rétablir l'ordre ;

- l'Etat est responsable des dommages causés par l'emploi par les forces de l'ordre d'armes comportant des risques exceptionnels telles que les lanceurs de balles de défense ;

- l'Etat a commis une faute dans la conduite des opérations de rétablissement de l'ordre public ;

- elle n'a commis aucune faute susceptible d'exonérer partiellement la responsabilité de l'Etat puisqu'elle défilait pacifiquement.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 novembre 2023, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

La requête a été communiqué à la préfète du Rhône, qui n'a pas produit d'observations.

La caisse primaire d'assurance maladie du Rhône a produit un mémoire le 25 septembre 2024 qui n'a pas été communiqué.

Vu :

- l'ordonnance n° 2200909 du 2 mai 2022 par laquelle le juge des référés du tribunal administratif de Lyon a fait droit à la demande d'expertise de Mme C et a désigné le docteur A D comme expert ;

- le rapport d'expertise déposé 10 août 2022 ;

- l'ordonnance n° 2200909 du 29 août 2022 par laquelle la présidente du tribunal administratif de Lyon a taxé et liquidé les frais et honoraires de l'expert à la somme de 750 euros et les a mis à la charge de Mme C ;

- les pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Feron,

- les conclusions de M. Gueguen, rapporteur public,

- et les observations de Me Lantheaume pour Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C demande la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 27 000 euros en réparation des préjudices qu'elle a subis du fait du tir d'un lanceur de balles de défense (LBD) lors de la manifestation du 7 août 2021 à Lyon contre le " passe sanitaire ".

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure : " L'Etat est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens. () ". Ces dispositions visent non seulement les dommages causés directement par les auteurs de ces crimes ou délits, mais encore ceux que peuvent entraîner les mesures prises par l'autorité publique pour le rétablissement de l'ordre.

3. Il résulte de l'instruction que Mme C a été blessée par un projectile reçu au talon le 7 août 2021 à 16 heures 34 alors qu'elle se trouvait place Bellecour au niveau du début de la rue Emile Zola.

4. D'une part, il ressort notamment du rapport de l'expert désigné par le tribunal que la blessure de Mme C résulte d'un " élément compact reçu avec une importante énergie " et est compatible avec la réception d'un projectile de lanceur de balles de défense tiré à une distance inférieure à 20 mètres. Il ressort en outre des pièces produites en défense qu'un seul tir de LBD a eu lieu lors de cette manifestation, opéré à 16 heures 34 à l'entrée de la rue Emile Zola, soit à une distance de 15 mètres de l'endroit où Mme C déclare s'être trouvée. Si le policier auteur du tir dit avoir visé un homme habillé de kaki jetant des projectiles qui se trouvait à seulement 10 mètres de lui et l'avoir impacté à la jambe, il indique également que cet homme n'a manifesté aucune gêne à la jambe immédiatement après le tir.

5. D'autre part, il résulte de l'instruction que la manifestation du 7 août 2021 avait pour point d'arrivée la place Bellecour, que les services de police dénombraient 1 700 manifestants sur cette place à 15 heures 30 et ont procédé à des sommations de dispersion à 15 heures 47. Si le ministre de l'intérieur fait valoir qu'aux environs de 16 heures 30, quatre policiers chargés d'empêcher les manifestants d'entrer dans la rue Emile Zola, située hors du périmètre autorisé de la manifestation, ont été pris pour cibles par un groupe d'individus qui leur ont jeté des projectiles et que ces individus auraient été équipés de masques et munis de pétards, il n'apporte aucun élément de nature à établir que ces actes violents, commis dans le prolongement direct de la manifestation, résulteraient d'une action préméditée.

6. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, il est suffisamment établi que Mme C, bien qu'elle n'ait pas été délibérément visée, a été blessée au talon par un tir de LBD opéré par les services de police lors d'une opération visant à disperser un attroupement. Par suite, Mme C est fondée à rechercher l'engagement de la responsabilité de l'Etat sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.

7. Le ministre de l'intérieur fait valoir que Mme C aurait concouru à la survenance du dommage par son comportement imprudent. Il résulte de l'instruction, notamment des déclarations de la requérante, qu'au moment du tir, à 16 heures 34, elle cherchait à rejoindre des amis et s'est rapprochée du groupe d'individus qui lançait des projectiles sur les policiers situés au début de la rue Emile Zola. Si la requérante déclare que l'endroit était calme, elle a reconnu, après avoir visionné les images des caméras de rue notamment, qu'elle se trouvait au point de rencontre de groupes de manifestants courant vers elle depuis l'est et depuis l'ouest de la place, à un endroit où des grenades lacrymogènes avaient été lancées. Ainsi, Mme C, qui n'a pas obtempéré aux sommations de dispersion intervenues à 15 heures 47 qu'elle déclare avoir entendues, ne pouvait ignorer les risques qu'elle encourrait en se rapprochant de l'endroit où avaient lieu des affrontements entre des policiers et des individus violents, alors qu'elle déclare avoir l'habitude de se rendre sur les lieux de manifestations pour prendre des photographies. Dès lors, elle a manifesté un comportement imprudent qui a concouru, pour une grande partie, à la survenue du dommage. Dans ces conditions, Mme C a commis une faute de nature à exonérer l'Etat de sa responsabilité à hauteur de 60%.

8. Il résulte de ce qui précède que Mme C est fondée à demander l'engagement de la responsabilité de l'Etat sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure et que, dans ce cadre, elle a commis une imprudence fautive de nature à exonérer l'Etat de sa responsabilité à hauteur de 60%. Si Mme C se prévaut également de l'engagement de la responsabilité de l'Etat pour faute et pour usage d'engins dangereux, il n'y a pas lieu en l'espèce de se prononcer sur ces autres régimes de responsabilité qui ne lui permettent pas d'obtenir une indemnisation plus élevée de ses préjudices que le fondement de responsabilité retenu.

En ce qui concerne les préjudices :

9. En premier lieu, il résulte de l'instruction que Mme C a été blessée au talon le 7 août 2021 et que son état de santé était consolidé le 23 décembre 2021, soit quatre mois plus tard. L'expert désigné par le tribunal a évalué à 3/7 les souffrances endurées. Compte tenu de l'ensemble des éléments de l'instruction, il sera fait une juste appréciation des souffrances endurées par Mme C en les évaluant à la somme de 3 000 euros.

10. En deuxième lieu, Mme C a subi un déficit fonctionnel temporaire que l'expert a évalué à 30 % pendant les trois mois durant lesquels son pied a été plâtré et à 8% pendant le mois de rééducation qui a suivi. Elle a en outre subi des troubles dans ses conditions d'existence pendant cette période de quatre mois, tenant notamment aux difficultés rencontrées pour s'occuper de ses enfants en bas âge et prendre en charge les travaux domestiques. Compte tenu de l'ensemble des éléments de l'instruction, il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel temporaire de Mme C et de ses troubles dans ces conditions d'existence en les évaluant à la somme globale de 600 euros.

11. En troisième lieu, Mme C subit un déficit fonctionnel permanent, que l'expert a évalué à 3%, tenant à une limitation de l'amplitude d'adduction, d'inversion et de supination du pied gauche. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à la somme de 3 600 euros.

12. En dernier lieu, Mme C se prévaut d'un préjudice moral Compte tenu de l'ensemble des éléments de l'instruction, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à la somme de 1 000 euros.

13. Il résulte de ce qui précède que Mme C a subi un préjudice d'un montant total de 8 200 euros. Compte tenu du partage de responsabilité indiqué au point 7du présent jugement, elle est fondée à recevoir de l'Etat la somme de 3 280 euros sur le fondement de la responsabilité prévue à l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure. Cette somme portera intérêts à compter du 7 octobre 2022, date de réception de sa demande indemnitaire préalable. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 6 décembre 2022. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 7 octobre 2023, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les dépens :

14. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'État. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. () ".

15. En application de ces dispositions, les dépens de l'instance comprennent les frais exposés dans le cadre du référé-expertise taxés et liquidés à la somme de 750 euros par l'ordonnance no 2200909 du 29 août 2022. Ces dépens ayant été initialement mis à la charge de Mme C, il y a lieu de condamner l'Etat à lui rembourser cette somme.

Sur les frais liés au litige :

16. En application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à Mme C.

DECIDE :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme C la somme de 3 280 euros avec intérêts au taux légal à compter du 7 octobre 2022. Les intérêts échus à la date du 7 octobre 2023 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Les frais et honoraires d'expertise, taxés et liquidés à la somme de 750 euros, sont mis à la charge définitive de l'Etat.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 500 euros à Mme C sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, à la préfète du Rhône, au ministre de l'intérieur, à la caisse primaire d'assurance maladie du Rhône.

Copie en sera adressée au docteur A D, expert.

Délibéré après l'audience du 27 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Vaccaro-Planchet, présidente,

Mme Feron, première conseillère ;

Mme de Tonnac, conseillère.

La rapporteure,

C. FeronLa présidente,

V. Vaccaro-PlanchetRendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2024.

La greffière,

E. Gros

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

N°2209108

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