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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2300484

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2300484

lundi 8 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2300484
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Avocat requérantLANTHEAUME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 janvier 2023, M. B A, représenté par Me Lantheaume, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :

1°) de condamner l'Etat à lui payer une provision de 35 000 euros en réparation de son préjudice ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il participait à la manifestation contre la réforme des retraites organisée le 5 décembre 2019 à Lyon ;

- vers 13 heures, ses amis quittaient la manifestation mais il décidait de suivre le camion rouge de la CGT le long du quai Claude Bernard, et ce, conformément au parcours défini pour la manifestation ;

- il constatait au loin un début d'affrontement entre les forces de l'ordre présentes sur le quai et un groupe de manifestants identifiés comme des " blackblocks " ;

- alors que la situation se calmait, le cortège reprenait sur une cinquantaine de mètres puis était stoppé par d'importants lancers de gaz lacrymogène au niveau des quais ;

- lui-même et d'autres manifestants se sont positionnés à l'écart des tensions au niveau de l'aire de jeu se trouvant le long de la rue Raspail ;

- bien qu'aucune tension n'était constatée dans ce secteur, et alors qu'il empruntait les escaliers vers la rue Passet, il ressentait un choc important au niveau du côté gauche du visage, le faisant tituber sur plusieurs mètres ;

- plusieurs témoins des faits indiquent avoir vu une grenade lacrymogène heurter de plein fouet son visage ; au regard de l'intensité de l'impact, il semblerait que ce tir ait été réalisé à l'aide d'un lanceur de grenade de type Cougar ;

- il a été pris en charge par les pompiers, puis est rentré à son domicile ;

- le samedi 7 décembre, soit 48 heures après le tir de grenade lacrymogène, il a fait un malaise à son domicile et a été transporté à l'hôpital Saint-Luc-Saint-Joseph à Lyon ;

- un scanner et des radiographies ont révélé l'existence de cinq fractures au niveau du visage : fracture de la paroi latérale du sinus maxillaire gauche, fracture bifocale de l'arcade zygomatique gauche, fracture du foramen infra-orbitaire gauche, fracture de la grande aile du sphénoïde, fracture du rebord orbitaire latéral ;

- une incapacité temporaire de travail de 45 jours et un arrêt de travail de 37 jours étaient fixés ;

- il a continué de souffrir après son arrêt de travail de troubles de la concentration importants, de céphalées régulières, de difficultés pour s'alimenter, et d'une absence de sensibilité du côté gauche de son visage ;

- il est évident qu'il a été blessé alors que rien ne justifiait qu'il soit visé au niveau du visage par un tir de grenade lacrymogène ;

- il ne commettait aucune violence et était en train de quitter les lieux de la manifestation ;

- un tel usage du lanceur de grenades lacrymogènes est parfaitement inapproprié et surtout disproportionné ;

- il a déposé une plainte devant le procureur de la République puis s'est constitué partie civile ; une enquête est en cours ;

- l'Etat engage sa responsabilité, sur le fondement de la faute et sans faute ;

- il a formulé une réclamation indemnitaire ;

- une expertise médicale est intervenue, dont les conclusions ont été rendues le 12 septembre 2022 ;

- le lien de causalité est établi entre les faits du 5 décembre 2019 et son préjudice ;

- le préjudice lié à ses souffrances doit être évalué à 10 000 euros ;

- celui lié à son préjudice fonctionnel temporaire doit être évalué à 10 000 euros ;

- celui lié au préjudice fonctionnel permanent doit être évalué à 7 000 euros ;

- son préjudice esthétique temporaire doit être évalué à 3 000 euros ;

- 3 000 euros doivent lui être accordés au titre des troubles dans les conditions d'existence et 5 000 euros au titre de son préjudice moral.

Par un mémoire enregistré le 29 janvier 2023, le ministre de l'Intérieur informe le tribunal qu'il appartient au préfet du Rhône de défendre à l'instance.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 février 2023, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par ordonnance en date du 23 mai 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 19 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Wolf, présidente honoraire, pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. Le jeudi 5 décembre 2019, une manifestation contre la réforme des retraites a eu lieu à Lyon. M. A a rejoint la manifestation vers 11 heures. Des tensions se sont produites vers 13 heures le long du quai Claude Bernard entre les forces de l'ordre et un groupe de manifestants identifiés par M. A comme des " blackblocks ". Alors qu'il se trouvait au niveau de la place Raspail et de la rue Passet, M. A a reçu au niveau du côté gauche du visage un projectile, qui, selon lui, était une grenade lacrymogène. Par la présente requête, il demande au juge des référés, de condamner l'Etat à lui verser à titre provisionnel une indemnité de 35 000 euros.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable () ".

3. Pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui parait revêtir un caractère de certitude suffisant.

4. Pour obtenir la condamnation de l'Etat, M. A invoque la responsabilité pour faute, de ce dernier, compte tenu des violences manifestement injustifiées et disproportionnées auxquelles les forces de l'ordre ont eu recours à son encontre, alors qu'il se tenait à l'écart des affrontements avec les " blackblocks ", alternativement, sa responsabilité sans faute, dès lors que le requérant serait tiers aux attroupements les plus violents, que les lanceurs de grenades lacrymogènes constitueraient des armes dangereuses, ainsi que sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.

5. Dans tous les cas, l'action de M. A repose sur l'affirmation selon laquelle, les blessures dont il a été victime au visage, résulteraient du choc avec une grenade lacrymogène envoyée par un lanceur Cougar utilisé par les forces de polices.

6. Or il existe une contestation sérieuse sur l'origine et la nature du projectile et les modalités du tir à l'origine des blessures de M. A et il résulte de l'instruction qu'une enquête pénale est en cours dont les résultats n'ont toujours pas été communiqués. Au surplus, le principe même d'une faute lourde de l'Etat est sérieusement contesté, compte tenu des conditions complexes dans lesquelles les forces de l'ordre ont dû faire face aux évènements. Alternativement, les conditions dans lesquelles la responsabilité de l'Etat peut être engagée sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure n'apparaissent pas réunies, dans les circonstances de l'espèce. Enfin, ainsi que le fait valoir le préfet en défense, M. A ne peut, eu égard à sa participation à la manifestation être regardé comme tiers aux évènements à l'occasion desquels il a été blessé et sa présence à proximité des lieux de violences pose sérieusement la question de sa faute en tout ou partie exonératoire.

7. Dans ces conditions, la créance que M. A estime détenir à l'encontre de l'Etat ne peut, dans son principe, comme son montant, être regardée comme non sérieusement contestable. Par suite, et sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir soulevée en défense, les conclusions de sa requête tendant à ce que l'Etat soit condamné à l'indemniser à titre provisionnel de ses préjudices doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, le versement de la somme que demande M. A au titre des frais qu'il a exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. B A est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée à la préfète du Rhône.

Fait à Lyon, le 8 janvier 2024.

La juge des référés,

A. Wolf

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

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