Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés respectivement les 2 mai 2023 et le 9 janvier 2025, Mme A... B..., représentée par Me Gusdorf, demande au tribunal :
1°) de condamner l’Office national des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à lui verser une indemnité d’un montant total de 218 081,50 euros, en réparation des préjudices qu’elle estime avoir subis des suites d’un accident médical non fautif ;
2°) de mettre à la charge de l’ONIAM la somme de 3 000 euros, à lui verser, en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l’atteinte tronculaire du nerf sciatique dont elle a été victime est la conséquence d’un accident médical non fautif engageant l’obligation de l’ONIAM à en indemniser les conséquences dommageables, dès lors que les complications en cause sont intervenues au décours d’une intervention chirurgicale le 2 juin 2019, que le critère d’anormalité de ses dommages est rempli et que ses préjudices présentent un caractère de gravité suffisant dès lors qu’elle présente un déficit fonctionnel permanent évalué par les experts à hauteur de 38 % ;
- elle a subi, du fait de cet accident médical non fautif, plusieurs préjudices, dont elle demande la réparation suivante :
préjudices patrimoniaux avant consolidation : assistance par une tierce personne : 1 885 euros ;
préjudices patrimoniaux après consolidation : dépenses de santé futures : 20 041,40 euros ; frais divers : 645,15 euros ; pertes de gains professionnels : 129 769,62 euros ; incidence professionnelle : 50 000 euros ;
préjudices extra-patrimoniaux avant consolidation : déficit fonctionnel temporaire : 8 039 euros ; souffrances endurées : 13 500 euros ; préjudice esthétique temporaire : 800 euros ;
préjudices extra-patrimoniaux après consolidation : déficit fonctionnel permanent de 38 % : 174 800 euros ; préjudice esthétique permanent : 2 000 euros ; préjudice d’agrément : 10 000 euros ; préjudice scolaire : 8 000 euros.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 7 novembre 2024 et le 13 janvier 2025, ce dernier n’ayant pas été communiqué, l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par la Selarl De La Grange et Fitoussi Avocats (Me Fitoussi), conclut, à titre principal, à sa mise hors de cause, à titre subsidiaire, à l’organisation d’une nouvelle expertise et, en tout état de cause, au rejet de toute autre demande.
Il fait valoir que :
- à titre principal, les conditions pour engager la solidarité nationale sur le fondement du II de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique ne sont pas remplies dès lors que le seuil de gravité permettant d’ouvrir droit à une telle indemnisation n’est pas atteint, en ce que le taux d’incapacité permanente de la requérante en lien avec l’accident médical litigieux n’excède pas 19 %, qu’elle n’exerçait aucune activité professionnelle antérieure, qu’elle n’a pas présenté de gênes temporaires constitutives d'un déficit fonctionnel temporaire supérieur ou égal à un taux de 50 % pendant une durée au moins égale à six mois consécutifs ou à six mois non consécutifs sur une période de douze mois, ni de troubles particulièrement graves dans ses conditions d’existence ;
- à titre subsidiaire, il conviendrait d’ordonner, avant dire droit, une nouvelle expertise médicale au contradictoire de l’ONIAM et aux frais avancés par l’ONIAM, notamment pour se prononcer sur le taux du déficit fonctionnel permanent de Mme B....
Par un courrier, enregistré le 20 juin 2023, la caisse primaire d’assurance maladie du Rhône a déclaré n’avoir aucune créance à faire valoir dans le présent litige et qu’elle n’entendait pas intervenir à l’instance.
La requête a été communiquée à la caisse primaire d’assurance maladie de l’Isère, qui n’a pas produit d’observations en intervention.
Par une ordonnance du 6 décembre 2024, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 14 janvier 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Le Roux, conseillère,
- les conclusions de Mme Fullana-Thevenet, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B..., née le 8 janvier 2003, a été admise aux urgences du centre hospitalier de Saint-Etienne le 31 mai 2019, à la suite d’une chute de cheval, et une fracture fermée de la diaphyse du tibia et de la fibula au tiers moyen de sa jambe droite a été diagnostiquée. Elle est restée hospitalisée en bénéficiant d’une immobilisation transitoire par botte et a ensuite subi une intervention chirurgicale d’ostéosynthèse avec mise en place d’un clou centro-médullaire le 2 juin 2019. Dès le lendemain, elle a présenté un déficit neurologique périphérique distal au niveau de la cheville droite et du gros orteil et divers contrôles, dont des électro-neuro-myogrammes, ont permis de mettre en évidence une atteinte du nerf sciatique dans sa portion tronculaire. Mme B... est rentrée à son domicile le 7 juin 2019. Le 7 février 2022, Mme B..., indiquant présenter des douleurs persistantes sur la face dorsale du coup de pied et sous la face plantaire du pied, ainsi qu’une raideur de la cheville et du pied, a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) Rhône-Alpes, qui a confié la réalisation d’une expertise aux docteurs Gaillard et Garassus. Les experts ont déposé leur rapport le 16 septembre 2022 et, par un avis rendu le 23 février 2023, la CCI a déclaré que, au regard des critères de gravité des dommages de Mme B..., elle n’était pas compétente pour connaître sa demande. Par la présente requête, Mme B... demande au tribunal de condamner l’ONIAM à lui verser une indemnité d’un montant total de 218 081,50 euros, en réparation des préjudices qu’elle estime avoir subis des suites d’un accident médical non fautif intervenu lors de son osthéosynthèse du 2 juin 2019.
Sur l’engagement de la solidarité nationale :
2. Aux termes du II de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. / Ouvre droit à réparation des préjudices au titre de la solidarité nationale un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à un pourcentage d'un barème spécifique fixé par décret ; ce pourcentage, au plus égal à 25 %, est déterminé par ledit décret. ». Aux termes de l’article D. 1142-1 du même code : « Le pourcentage mentionné au dernier alinéa de l'article L. 1142-1 est fixé à 24 %. / Présente également le caractère de gravité mentionné au II de l'article L. 1142-1 un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ayant entraîné, pendant une durée au moins égale à six mois consécutifs ou à six mois non consécutifs sur une période de douze mois, un arrêt temporaire des activités professionnelles ou des gênes temporaires constitutives d'un déficit fonctionnel temporaire supérieur ou égal à un taux de 50 %. / A titre exceptionnel, le caractère de gravité peut être reconnu : 1° Lorsque la victime est déclarée définitivement inapte à exercer l'activité professionnelle qu'elle exerçait avant la survenue de l'accident médical, de l'affection iatrogène ou de l'infection nosocomiale ; / 2° Ou lorsque l'accident médical, l'affection iatrogène ou l'infection nosocomiale occasionne des troubles particulièrement graves, y compris d'ordre économique, dans ses conditions d'existence. ».
3. Il résulte de ces dispositions que l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux des affections iatrogènes et des infections nosocomiales doit assurer, au titre de la solidarité nationale, la réparation de dommages résultant directement d’actes de prévention, de diagnostic ou de soins à la double condition qu’ils présentent un caractère d’anormalité au regard de l’état de santé du patient comme de l’évolution prévisible de cet état et que leur gravité excède le seuil défini à l’article D. 1142-1 du code de la santé publique.
4. Tout d’abord, il résulte du rapport d’expertise déposé devant la CCI, qui n’est pas contesté par l’ONIAM en défense sur ce point, que les préjudices subis par Mme B... sont dus à une lésion tronculaire du nerf sciatique au creux poplité au cours de la procédure chirurgicale pour enclouage centro-médullaire tibial réalisée le 2 juin 2019, probablement en raison d’un mécanisme de compression ayant eu lieu au niveau de l’arrière de la cuisse de l’intéressée lors de la réduction du foyer de sa fracture. Les experts ne relèvent aucune faute commise par le centre hospitalier dans le diagnostic, l’indication et la réalisation de cette intervention chirurgicale, notamment en l’absence d’alternative à ce type d’ostéosynthèse dans le cadre d’une fracture fermée et diaphysaire. Il est également constant que Mme B... ne présentait aucun état antérieur ni aucun facteur favorisant les complications qu’elle a subies et qui auraient contre-indiqué une telle intervention. Il s’ensuit que les préjudices neurologiques et articulaires dont se prévaut la requérante sont entièrement et uniquement imputables à l’accident ayant eu lieu lors de son intervention d’ostéosynthèse. De plus, il n’est pas contesté que l’atteinte du tronc du nerf sciatique est une complication très rare de ce type de chirurgie, estimée à moins de 1 % par les experts. Par conséquent, les dommages subis par Mme B... résultent directement d’un acte de soin et présentent un caractère d’anormalité au regard de son état de santé et de son évolution prévisible.
5. Concernant le critère de gravité des dommages subis par la requérante, il résulte du bilan de l’examen clinique de Mme B... réalisé par les experts, et qui n’est pas remis en cause par les parties, que la requérante marche sans aide technique et avec une discrète boiterie liée à un enraidissement au niveau de l’arrière de son pied et de sa cheville droite, que ses réflexes ostéo-tendineux sont tous présents et normaux et qu’elle présente une hyperpathie sur la face dorsale de son coup de pied droit et sous la face plantaire de ce pied, entraînant une forte fatigabilité pour les efforts modérés. Les experts ajoutent qu’elle présente des séquelles neurologiques avec rétraction de l’arrière pied, ainsi que des durillons plantaires et des rétractions tendino-musculaires. Cependant, si les experts ont évalué le déficit fonctionnel permanent global de Mme B... à hauteur de 38 %, correspondant à un déficit neurologique d’un taux de 20 % et à des déficits orthopédiques de 18 %, la CCI a réévalué ce déficit fonctionnel permanent global, en l’absence d’amyotrophie et de déficit moteur notable, à hauteur de 15 %, comprenant une raideur au niveau de l’arrière-pied et de la cheville droite de la requérante, ainsi qu’une hypoesthésie et des douleurs neuropathiques. Par ailleurs, dans ses écritures en défense, l’ONIAM évalue ce déficit à un taux de 19 %, en se fondant sur la note de son médecin-expert. La requérante conteste l’évaluation retenue par la CCI en soutenant cumuler des lésions du nerf sciatique poplité externe et du nerf sciatique poplité interne, ainsi que des séquelles articulaires assimilables à des ankyloses tibio-taliennes et de la sous-talienne selon le barème médical, un hallux rigide et des modifications d’appuis plantaires avec hyperkératose et déformation des orteils, qui aggravent son taux de déficit fonctionnel permanent. Toutefois, contrairement à la méthode employée par les experts devant la CCI et reprise par la requérante, il résulte du barème du concours médical qu’en cas de déficits multiples atteignant plusieurs fonctions, l’évaluation des déficits fonctionnels doit se faire globalement, et non par addition, en appréciant les capacités restantes du patient et en comparant l’importance de la réduction du potentiel physique avec celle représentée par les taux conventionnels maximaux du barème. Par ailleurs, alors que les experts ont estimé que le déficit fonctionnel temporaire de Mme B... pour la période précédant immédiatement la consolidation de son état de santé correspondait à une classe II, équivalant à un taux de 25 %, ils n’expliquent pas l’augmentation de treize points pour l’évaluation de son taux de déficit fonctionnel à titre permanent, qui apparaît dès lors incohérent et injustifié. Dans ces conditions, au regard tant du barème médical que des capacités générales de la patiente, il résulte de l’instruction que son taux de déficit fonctionnel temporaire est nécessairement inférieur à un taux de 24 %. Par conséquent, Mme B... ne présente pas un taux d'atteinte permanente à son intégrité physique et psychique supérieur au taux requis par les dispositions précitées du code de la santé publique. Enfin, il résulte de l’instruction, sans que cela ne soit contesté que la requérante, qu’elle n’a pas présenté une incapacité temporaire de travail résultant de l'accident médical litigieux d’une durée au moins égale à six mois consécutifs ou à six mois non consécutifs sur une période de douze mois, ni un déficit fonctionnel temporaire égal ou supérieur à 50 % pendant une durée de six mois au moins sur une période de douze mois, et les troubles allégués par Mme B... ne présentent pas un caractère de gravité suffisant pour être qualifiés de troubles particulièrement graves au sens des dispositions de l’article D. 1142-1 du code de la santé publique. Dans ces conditions, les dommages subis par la requérante du fait de son accident médical non fautif ne présentent pas un caractère de gravité suffisant pour lui ouvrir le droit à une réparation au titre de la solidarité nationale, sur le fondement des dispositions du II de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique.
6. Par suite, Mme B... n’est pas fondée à demander l’engagement de la solidarité nationale sur le fondement des dispositions du II de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique et l’ONIAM est donc fondé à demander sa mise hors de cause. Par conséquent, et sans qu’il soit besoin d’ordonner une mesure d’expertise judiciaire supplémentaire, qui ne présente pas un caractère utile, les conclusions aux fins d’engagement de la solidarité nationale présentées par Mme B... doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
7. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l’ONIAM, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, verse à Mme B... la somme que celle-ci réclame au titre des frais exposés non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme B... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... B..., à la caisse primaire d’assurance maladie du Rhône, à la caisse primaire d’assurance maladie de l’Isère et à l’Office national des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.
Délibéré après l'audience du 12 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Bour, présidente ;
Mme Jorda, première conseillère ;
Mme Le Roux, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 novembre 2025.
La rapporteure,
J. Le Roux
La présidente,
A-S. Bour
La greffière,
C. Touja
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Un greffier,