Texte intégral
(1ère chambre)Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 11 août 2023, Mme A... B..., représentée par Me Cautenet, demande au tribunal :
1°) de condamner l’Etat à lui verser une indemnité totale de 23 500 euros en réparation des préjudices qu’elle estime avoir subis ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l’Etat a manqué de diligence dans la gestion de sa situation administrative, dans la mesure où le rectorat a tardé à lui transmettre l’attestation requise par son organisme de prévoyance, ce qui a eu pour effet d’entraîner un retard dans le versement des indemnités journalières complémentaires auxquelles elle avait droit, le comité médical s’est réuni tardivement pour statuer sur une demande de congé de longue maladie alors qu’elle avait demandé un congé de longue durée, et elle n’a reçu aucune explication quant aux sommes prélevées mensuellement sur ses bulletins de salaire ;
- ce manque de diligence est à l’origine de préjudices financiers et de troubles dans ses conditions d’existence.
Par un mémoire en défense enregistré le 11 décembre 2024, le recteur de l’académie de Lyon conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- l’Etat n’a aucun commis aucune faute dans la gestion de la situation professionnelle de la requérante ;
- la réalité des préjudices allégués n’est pas établie et à supposer que le tribunal fasse droit aux demandes de la requérante, les indemnités réclamées devront être ramenées à de plus justes proportions.
Par une ordonnance du 26 mars 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 25 avril 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;
- le décret n° 86-442 du 14 mars 1986 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Viotti, première conseillère,
- les conclusions de Mme Eymaron, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
Mme B..., anciennement professeure certifiée en lycée d’enseignement privé sous contrat, a été placée en congé de maladie ordinaire du 2 octobre 2019 au 3 avril 2020. Par courrier du 5 mars 2020, elle a sollicité le bénéfice d’un congé pour invalidité temporaire imputable au service, demande rejetée le 8 juillet 2021. Elle a ensuite demandé le bénéfice d’un congé de longue durée, puis a été placée, du 2 octobre 2019 au 1er avril 2022, en congé de longue maladie. Par courrier du 4 avril 2023, reçu le 11 avril suivant, Mme B... a formé une demande indemnitaire préalable en vue d’obtenir réparation des préjudices qu’elle estime avoir subis en raison du manque de diligences de l’Etat dans le traitement de sa situation professionnelle. Une décision implicite de rejet de cette demande est née deux mois plus tard, soit le 11 juin 2023. Par la présente requête, Mme B... demande au tribunal de condamner l’Etat à lui verser une indemnité totale de 23 500 euros en réparation de ses préjudices.
Sur les conclusions indemnitaires :
En premier lieu, aux termes de l’article 34 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l’Etat, désormais repris aux articles L. 822-1 et suivants du code général de la fonction publique : « Le fonctionnaire en activité a droit : (…) 3° A des congés de longue maladie d’une durée maximale de trois ans dans les cas où il est constaté que la maladie met l’intéressé dans l’impossibilité d’exercer ses fonctions, rend nécessaire un traitement et des soins prolongés et qu’elle présente un caractère invalidant et de gravité confirmée. Le fonctionnaire conserve l’intégralité de son traitement pendant un an ; le traitement est réduit de moitié pendant les deux années qui suivent. L’intéressé conserve, en outre, ses droits à la totalité du supplément familial de traitement et de l’indemnité de résidence. / Les dispositions du deuxième alinéa du 2° du présent article sont applicables au congé de longue maladie. / Le fonctionnaire qui a obtenu un congé de longue maladie ne peut bénéficier d’un autre congé de cette nature, s’il n’a pas auparavant repris l’exercice de ses fonctions pendant un an ; / 4° A un congé de longue durée, en cas de tuberculose, maladie mentale, affection cancéreuse, poliomyélite ou déficit immunitaire grave et acquis, de trois ans à plein traitement et de deux ans à demi-traitement. Le fonctionnaire conserve ses droits à la totalité du supplément familial de traitement et de l’indemnité de résidence. / Sauf dans le cas où le fonctionnaire ne peut être placé en congé de longue maladie à plein traitement, le congé de longue durée n’est attribué qu’à l’issue de la période rémunérée à plein traitement d’un congé de longue maladie. Cette période est réputée être une période du congé de longue durée accordé pour la même affection. Tout congé attribué par la suite pour cette affection est un congé de longue durée (…) ». Aux termes de l’article 34 du décret du 14 mars 1986 relatif à la désignation des médecins agréés, à l’organisation des comités médicaux et des commissions de réforme, aux conditions d’aptitude physique pour l’admission aux emplois publics et au régime de congés de maladie des fonctionnaires, dans sa rédaction alors en vigueur : « Lorsqu’un chef de service estime, au vu d’une attestation médicale ou sur le rapport des supérieurs hiérarchiques, que l’état de santé d’un fonctionnaire pourrait justifier qu’il lui soit fait application des dispositions de l’article 34 (3° ou 4°) de la loi du 11 janvier 1984 susvisée, il saisit le conseil médical de cette question ».
Il résulte de l’instruction que par une décision du 8 juillet 2021, le recteur de l’académie de Lyon a refusé à Mme B... le bénéfice d’un congé pour invalidité temporaire imputable au service en se fondant sur l’avis défavorable émis le 2 juillet 2021 par la commission de réforme, lequel préconisait le recours au congé de longue maladie. Il a ensuite saisi le conseil médical le 3 septembre 2021, puis, par arrêtés des 16 et 17 mai 2022, placé la requérante en congé de longue maladie à titre rétroactif, du 2 octobre 2019 au 1er avril 2022.
D’une part, le recteur de l’académie de Lyon fait valoir que Mme B... ne pouvait prétendre au congé de longue durée sollicité en octobre 2021, ce qui n’est pas contesté par la requérante. Ainsi, elle ne peut reprocher à son employeur d’avoir conféré une portée utile à sa demande en saisissant le comité médical d’une demande de congé de longue maladie.
D’autre part, la requérante expose que le manque de diligence de l’administration dans le traitement de sa situation l’a conduite à cesser le règlement de ses échéances de prêt immobilier et qu’il a entraîné une dégradation significative de sa situation financière, matérialisée par l’accumulation d’impayés et la réception de plusieurs mises en demeure émanant d’huissiers de justice. Toutefois, il résulte de l’instruction que son demi-traitement a été maintenu durant l’intégralité de l’examen de sa demande de placement en congé de longue maladie, soit du 3 septembre 2021 au 17 mai 2022. En outre, elle ne conteste pas que durant cette même période, son congé de longue maladie ne lui donnait droit qu’au versement d’un demi-traitement. Il s’ensuit que les préjudices financiers invoqués ne sauraient être regardés comme résultant du délai avec lequel son employeur a prononcé son placement en congé de longue maladie. Enfin, la requérante, qui se borne à évoquer sa difficulté financière précaire, liée notamment à l’absence de perception des indemnités journalières par son organisme de prévoyance, ne démontre pas que le retard critiqué ait engendré, à lui seul, des troubles dans ses conditions d’existence. Il s’ensuit que la responsabilité de l’Etat ne peut être engagée sur ce fondement, faute de préjudice indemnisable.
En deuxième lieu, Mme B... soutient avoir été contrainte de « mettre en demeure » son employeur le 17 novembre 2020 pour obtenir une attestation « d’arrêt de travail » à transmettre à son organisme de prévoyance. Toutefois, dès lors qu’il appartenait à la requérante, qui disposait elle-même des arrêts de travail prescrits, d’en assurer la transmission au chef d’établissement du lycée d’enseignement privé sous contrat dans lequel elle exerçait, l’abstention du rectorat de lui communiquer le document sollicité ne saurait être regardée comme fautive. En outre, si elle verse aux débats plusieurs échanges de courriels adressés aux services du rectorat entre février et novembre 2021 dans lesquels elle réclame la production d’une attestation faisant état de sa rémunération et de son arrêt de travail en vue de pouvoir bénéficier des indemnités journalières complémentaires versées par son organisme de prévoyance, elle n’établit pas, par la seule production de relevés bancaires incomplets, que le retard allégué dans le versement des indemnités auxquelles elle avait droit durant ses périodes de mi-traitement serait imputable à une faute du rectorat dans la transmission du document sollicité.
En dernier lieu, la requérante soutient également que son employeur a manqué de diligence dans le traitement de sa situation en s’abstenant de lui fournir des explications quant aux retenues opérées chaque mois sur ses bulletins de salaire.
Il appartient au comptable public d’opérer, le cas échéant, une compensation entre les sommes dues à un agent et le montant des sommes dues par cet agent et dont le recouvrement est poursuivi. Cette compensation ayant lieu de plein droit, elle peut être opposée par le comptable sans qu’il soit besoin que l’autorité administrative compétente ait rendu exécutoire l’ordre de reversement.
Ainsi, contrairement à ce que soutient Mme B..., l’Etat pouvait procéder à des retenues sur ses traitements pour compenser le trop-perçu dont elle avait bénéficié, sans être tenu de lui notifier, au préalable, un titre exécutoire, ni de l’informer des motifs de cette décision. En outre, l’administration fait valoir, sans être contestée, que les trop-perçus concernés résultent de la régularisation de la situation de Mme B..., d’abord placée en congé de maladie ordinaire, puis provisoirement, à compter du 24 février 2021, en congé pour invalidité temporaire imputable au service à plein traitement à titre rétroactif du 2 octobre 2019 au 2 août 2022, avant d’être placée, les 16 et 17 mai 2022, en congé de longue maladie sur la période du 2 octobre 2019 au 1er octobre 2020 à plein traitement et, sur la période du 2 octobre 2020 au 1er avril 2022, à demi-traitement. Il résulte de l’instruction que par lettre du 24 février 2021, la requérante a été informée que dans l’hypothèse d’un rejet de sa demande de reconnaissance d’imputabilité au service de sa maladie, il serait procédé aux « mesures nécessaires de reversement des sommes indûment versées ». Le certificat administratif qui lui a été transmis le 16 novembre 2021 indiquait, pour sa part, les périodes de rémunération à plein traitement et à demi-traitement, précisait que le versement d’un demi-traitement était maintenu à compter du 2 août 2021 dans l’attente de la décision statuant sur sa demande de congé de longue durée, et mentionnait enfin que cette situation ferait l’objet d’une régularisation à l’issue de l’avis rendu par le comité médical. Enfin, le rectorat fait valoir, sans être contesté, que la requérante a été rendue destinataire de plusieurs décomptes de rappel annexés à ses bulletins de salaire, lesquels recensent les périodes à plein traitement et à demi-traitement, ainsi que les sommes qui auraient dû lui être versées et celles qui lui ont été indûment versées en raison de la régularisation de sa situation consécutive à son placement en congé de longue maladie. Dans ces conditions, Mme B..., qui ne pouvait ignorer l’origine des indus, n’établit pas l’existence d’une faute dans la gestion de sa rémunération de nature à engager la responsabilité de l’Etat.
Il résulte de l’ensemble de ce qui précède que la requête de Mme B... doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de Mme B... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... B... et au ministre de l’éducation nationale.
Copie en sera adressée à la rectrice de l’académie de Lyon.
Délibéré après l’audience du 17 mars 2026, à laquelle siégeaient :
M. Hervé Drouet, président,
Mme Océane Viotti, première conseillère,
Mme Léa Lahmar, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mars 2026.
La rapporteure,
O. ViottiLe président,
H. Drouet
La greffière,
A. Villain
La République mande et ordonne au ministre de l’éducation nationale en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,