lundi 15 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lyon |
| Section | Tribunal Administratif de Lyon |
| N° Dossier | TA69-2310203 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | CHINOUF SOPHIA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 novembre 2023 et 18 juin 2024, Mme A C, représentée par Me Chinouf, demande au tribunal :
1°) d'annuler les décisions par lesquelles le préfet du Rhône a implicitement rejeté ses demandes de renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle dont elle disposait et de délivrance d'une carte de résident ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de lui délivrer une carte de résident ou une carte de séjour pluriannuelle dans un délai de trente jours à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 500 euros par jour de retard et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;
3°) de condamner l'Etat à lui verser une indemnité de 10 000 euros assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation en réparation des préjudices qu'elle a subis ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros par application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la requête n'a pas perdu son objet dès lors qu'il appartient au tribunal de se prononcer sur la légalité de la décision par laquelle le préfet du Rhône a implicitement rejeté sa demande de délivrance d'une carte de résidente et sur sa demande indemnitaire, seule une carte pluriannuelle lui ayant été délivrée ;
- la préfète n'a pas répondu à la demande de communication des motifs, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration ;
- en refusant de faire droit à la demande de renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " dont elle disposait, le préfet a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions des articles L. 423-23 et L. 433-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle remplit les conditions prévues pour la délivrance de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée - UE ", d'une durée de dix ans, prévue par les dispositions de l'article L. 426-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle justifie d'une résidence régulière ininterrompue de plus de cinq ans en France et d'une assurance maladie, que ses ressources sont stables, régulières et suffisantes sur les cinq dernières années, les ressources de sa mère devant à cet égard être également prises en compte, et qu'elle respecte parfaitement la condition d'intégration républicaine ; le préfet a dès lors méconnu ces dispositions et entaché sa décision d'une erreur d'appréciation ;
- l'illégalité de la décision implicite de renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle dont elle disposait est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;
- les préjudices qu'elle a subis de ce fait pourront être réparés par l'octroi d'une indemnité de 10 000 euros.
La requête a été communiquée à la préfète du Rhône, qui a produit des pièces enregistrées le 12 juin 2024.
La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience, conformément aux dispositions de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme B a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C, ressortissante ukrainienne née le 20 février 1996, déclare être entrée en France en août 2010. Elle disposait d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale ", valable du 19 janvier 2018 au 18 janvier 2020. Le 13 janvier 2020, elle a demandé le renouvellement de ce titre de séjour ou la délivrance de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée - UE ", d'une durée de dix ans, alors prévue par les dispositions de l'article L. 314-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle demande au tribunal d'annuler les décisions par lesquelles le préfet du Rhône a implicitement rejeté ses demandes de renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle dont elle disposait et de délivrance d'une carte de résident.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision par laquelle le préfet du Rhône a implicitement rejeté la demande de renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle :
2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lesquelles reprennent les dispositions alors applicables du 7° de l'article L. 313 11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".
3. Il ressort des pièces du dossier que Mme C, entrée en France le 2 août 2010 à l'âge de 14 ans selon ses déclarations, a suivi une grande partie de sa scolarité en France. Elle a ainsi obtenu le brevet national des collèges avec la mention assez bien en 2012, le diplôme du baccalauréat général, série économique et sociale, " section européenne italien ", mention assez bien en 2016, et un diplôme de licence de droit, mention langues étrangères appliquées, en 2022. Elle démontre une insertion professionnelle depuis 2015 et est titulaire d'un contrat de travail à durée indéterminée à temps complet depuis le 1er août 2022 en qualité de vendeuse, lui permettant de bénéficier d'un salaire mensuel d'environ 1 700 euros. En outre, elle est hébergée par sa mère qui est elle-même titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 4 octobre 2031. Dans ces conditions, compte tenu de la durée et des conditions de son séjour en France, en refusant de faire droit à la demande de renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " dont disposait Mme C, le préfet a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et a ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision par laquelle le préfet du Rhône a implicitement rejeté la demande de délivrance d'une carte de résident :
4. D'une part, aux termes de l'article R. 311-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont les dispositions ont été reprises, à compter du 1er mai 2021 à l'article R. 432-1 de ce code : " Le silence gardé par l'administration sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ". Aux termes de l'article R. 311-12-1 de ce code, codifiées à compter du 1erer mai 2021 au premier aliéna de l'article R. 432-2 de ce code : " La décision implicite mentionnée à l'article R. 311-12 naît au terme d'un délai de quatre mois ".
5. D'autre part, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". Aux termes de l'article L. 211-5 de ce code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués ".
6. Il résulte de ces dispositions que le silence gardé pendant plus d'un mois sur une demande de communication des motifs d'une décision implicite de rejet, intervenue dans un cas où une décision explicite aurait dû être motivée, n'a pas pour effet de faire naître une nouvelle décision, détachable de la première et pouvant faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir, mais permet seulement à l'intéressé de se pourvoir sans condition de délai contre la décision implicite initiale qui, en l'absence de communication de ses motifs, se trouve entachée d'illégalité.
7. Il ressort des pièces du dossier que Mme C a présenté, le 13 janvier 2020, une demande de carte de résident sur le fondement des dispositions, alors applicables, de l'article L. 314-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Au regard des dispositions citées au point 4, du silence gardé par le préfet du Rhône sur cette demande est née une décision implicite de rejet le 13 mai 2020. Cette décision est au nombre de celles devant être motivées en vertu de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Par un courrier du 26 juin 2023, reçu en préfecture le 28 juin 2023, la requérante a sollicité la communication des motifs du rejet implicite ainsi opposé à sa demande. En l'absence de communication de ces motifs dans le mois suivant cette demande, elle est fondée à soutenir que la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation.
8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme C est fondée à demander l'annulation des décisions par lesquelles le préfet du Rhône a implicitement rejeté ses demandes de renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle dont elle disposait et de délivrance d'une carte de résident.
Sur les conclusions indemnitaires :
9. Il résulte de ce qui précède que la décision par laquelle le préfet du Rhône a implicitement rejeté la demande de renouvellement d'une carte de séjour pluriannuelle à Mme C est illégale. Une telle illégalité constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat à raison des préjudices directs et certains qu'elle a causés à Mme C.
10. Il résulte de l'instruction que Mme C a conclu un contrat de travail à durée indéterminée à temps complet à compter du 1er août 2022. Si Mme C fait valoir que ce contrat a été suspendu au motif que son dernier récépissé expirait le 10 octobre 2023 et que celui-ci n'a été renouvelé que le 26 octobre 2023, le préjudice allégué résultant de la suspension de son contrat n'a pas pour origine le refus illégal de renouveler sa carte de séjour pluriannuelle, mais le retard à délivrer un tel récépissé. En revanche, actuellement hébergée par sa mère, Mme C produit une attestation d'une agence immobilière indiquant qu'elle ne peut pas louer d'appartement, la possession d'un récépissé étant insuffisante pour la constitution d'un dossier de location de logement. Elle fait par ailleurs état d'un préjudice moral lié à son anxiété. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation des troubles dans les conditions d'existence et du préjudice moral subis par la requérante depuis le 13 mai 2020, date de naissance de la décision implicite rejetant la demande de renouvellement de sa carte de séjour pluriannuelle, jusqu'au 3 juin 2024, date de délivrance à titre provisoire d'une telle carte, en exécution d'une ordonnance du juge des référés, en lui allouant une somme de 1 000 euros, tous intérêts compris au jour du présent jugement.
11. Il résulte de ce qui précède que l'Etat doit être condamné à verser à Mme C une somme de 1 000 euros en réparation de ses préjudices, tous intérêts compris au jour du présent jugement.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
12. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / () ".
13. Un titre de séjour délivré à la suite du réexamen ordonné en conséquence d'une mesure de suspension prise sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative et pour l'exécution de l'ordonnance du juge des référés revêt un caractère provisoire. Un tel titre peut être retiré à la suite du jugement rendu au principal sur le recours pour excès de pouvoir formé contre la décision initiale de refus sous réserve que les motifs de ce jugement ne fassent pas par eux-mêmes obstacle à ce que l'administration reprenne une décision de refus.
14. Il résulte de l'instruction que Mme C s'est vu délivrer une carte de séjour pluriannuelle le 3 juin 2024, à titre provisoire, en exécution de l'ordonnance du 14 février 2024 du juge des référés qui enjoignait à la préfète du Rhône de réexaminer la demande de titre de séjour de la requérante. Les motifs du présent jugement s'opposent à ce que cette carte de séjour puisse être retirée. Par suite, cette dernière ne pouvant plus être regardée comme revêtant un caractère provisoire, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte présentées par la requérante ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 000 euros à Mme C, par application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Les décisions par lesquelles le préfet du Rhône a implicitement rejeté les demandes de renouvellement d'une carte de séjour pluriannuelle et de délivrance d'une carte de résident de Mme C sont annulées.
Article 2 : L'Etat est condamné à verser à Mme C une somme de 1 000 euros, tous intérêts compris au jour du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 000 euros à Mme C sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et à la préfète du Rhône.
Délibéré après l'audience du 4 juillet 2024, à laquelle siégeaient :
M. Jean-Pascal Chenevey, président,
Mme Flore-Marie Jeannot, première conseillère,
Mme Marie Chapard, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2024.
La rapporteure,
F.-M. BLe président,
J.-P. Chenevey
La greffière,
A. Baviera
La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
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