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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-1507241

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-1507241

mercredi 11 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-1507241
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1re Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET DE PARDIEU, BROCAS, MAFFEI (AARPI)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête initiale et des mémoires, enregistrés respectivement le 29 avril 2015, le 9 mars 2018, le 20 avril 2018, le 2 janvier 2019 , le 25 juillet 2019 et le 7 décembre 2022, ce dernier mémoire n'ayant pas été communiqué, la société Accor, représentée par le cabinet Jeausserand Audouard, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, de condamner l'Etat à lui verser la somme de 148 797 330 euros, augmentée de la somme globale, à parfaire s'il y a lieu, de 34 950 705,59 euros correspondant au montant des intérêts moratoires, en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de la décision du Conseil d'Etat n° 7317075 du 10 décembre 2012, en raison de sa violation manifeste du droit communautaire ;

2°) à titre subsidiaire, de saisir, si un doute subsistait sur la conformité du régime du précompte mobilier avec la directive mère-fille, la Cour de justice de l'Union européenne des questions préjudicielles suivantes :

i) L'article 4, paragraphe 1, de la Directive 90/435/CEE du Conseil du 23 juillet 1990 doit-il être interprété en ce sens qu'il s'oppose à un régime national prélevant un impôt sur la distribution de dividendes tel que le précompte mobilier, si ce régime a pour conséquence que lorsqu'un dividende reçu d'une filiale résidente d'un autre État membre de l'Union européenne est distribué par une société résidente, elle doit acquitter au titre de ce dividende le précompte

mobilier, qui constitue une imposition qui excède le seuil prévu à l'article 4, paragraphe 2,

précité, de la Directive '

ii) En cas de réponse positive à la question i), l'Etat est-il en droit, de demander la justification des impositions acquittées par les filiales/sous-filiales communautaires pour exclure les dividendes mère-fille de l'assiette du précompte, alors que l'Etat de résidence de la société mère a opté pour un régime d'exonération '

iii) En cas de réponse positive à la question i), l'Etat est-il en droit d'opposer au contribuable les imputations contenues dans un formulaire purement fiscal pour exclure les dividendes mère-fille de source communautaire de l'assiette du précompte alors que l'effet direct de la Directive prescrit une application inconditionnelle de ce régime '

3°) de prononcer, si la juridiction estimait utile d'examiner par priorité les conséquences à tirer du manquement juridictionnel, le versement d'une indemnité de :

i) 10 058 437 euros au titre du paiement du précompte 1999 augmentée des intérêts

moratoires afférents au précompte reversé à tort par la société Accor à la suite de

la décision du Conseil d'Etat, ladite somme elle-même augmentée des intérêtsmoratoires, à parfaire s'il y a lieu ;

ii) 34 393 498 euros au titre du paiement du précompte 2000 augmentée des intérêts moratoires afférents au précompte reversé à tort par la société Accor à la suite de

la décision du Conseil d'Etat, ladite somme elle-même augmentée des intérêts moratoires, à parfaire s'il y a lieu ;

iii) 2 126 568 euros au titre du paiement du précompte 2001, augmentée des intérêts

moratoires afférents au précompte reversé à tort par la société Accor à la suite de la décision du Conseil d'Etat, ladite somme elle-même augmentée des intérêts moratoires, à parfaire s'il y a lieu.

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 15 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée du fait de la faute résultant de la violation du droit de l'Union européenne par la décision n°317075 rendue à son encontre par le Conseil d'Etat le 10 décembre 2012 ; en effet, par cette décision, en premier lieu, le Conseil d'Etat a violé les articles 49 et 63 du TFUE en raison de la restriction au droit au remboursement du précompte mobilier résultant de la non-prise en compte de l'imposition subie par les sous-filiales établies dans un État membre autre que la République française, en deuxième lieu, il ressort de cette décision un caractère disproportionné des exigences prescrites en matière de preuve pour fonder le droit au remboursement du précompte mobilier illégalement perçu ainsi que, en troisième lieu, une discrimination entre dividendes distribués issus d'une société résidente et ceux issus d'une société non-résidente dès lors que par cette décision le Conseil d'Etat impose une limite égale au tiers du montant des dividendes distribués à restituer aux sociétés mères au titre du précompte mobilier versé pour la distribution de dividendes perçus d'une filiale non-résidente ;

- le Conseil d'État aurait dû procéder à un renvoi préjudiciel à la Cour avant de fixer les modalités de remboursement du précompte mobilier dont la perception avait été jugée incompatible avec les articles 49 et 63 du TFUE par l'arrêt Accor C-310/09 de la Cour du 15 septembre 2011;

- la circonstance que la décision n° 371435 du 7 mars 2016 rejetant le pourvoi de la société CIWLT a été rendue postérieurement à la décision n° 317075 du 10 décembre 2012 a privé la société Accor de la possibilité d'obtenir le dégrèvement du précompte correspondant à la redistribution des dividendes reçus en 1999 de sa filiale CIWLT ;

- le mécanisme du précompte mobilier est contraire à l'article 4 de la directive 90/435/CEE du Conseil, du 23 juillet 1990, concernant le régime fiscal commun applicable aux sociétés mères et filiales d'États membres différents dite " mère-fille ".

Par des mémoires en défense, enregistrés le 7 septembre 2016, le 19 mars 2018 et le

7 mai 2019, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la société Accor ne sont pas fondés.

Par des mémoires, enregistrés le 21 juin 2019 et le 26 novembre 2019, le ministre de l'économie, des finances et de la relance présente des observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- les arrêts de la Cour de justice des Communautés européennes du 30 septembre 2003 Köbler (C-224/01), du 22 décembre 2008 Belgique c/ Truck Center SA (C-282/07), du 15 septembre 2011 (C-310/09) et du 13 novembre 2012 (C-35/11) ;

- les arrêts de la Cour de justice de l'Union européenne du 28 juillet 2016 Tomášová (C-168/15), du 4 octobre 2018 (C-416/17), du 22 novembre 2018 Sofina SA (C-575/17), du 29 juillet 2019 Hochtief Solutions AG Magyarországi Fióktelepe (C-620/17) et du 10 janvier 2020 A. K. et autres (C-585/18, C-624/18, C-625/18) ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de Mme Belle, rapporteure publique,

- et les observations de Me Espasa Mattei, représentant la société Accor.

Une note en délibéré, enregistrée le 14 décembre 2022, a été produite par Me Espasa-Mattei pour la société Accor.

Considérant ce qui suit :

1. La société Accor, qui a son siège social en France, a acquitté, au titre des années 1999, 2000 et 2001 et en application des dispositions combinées des article 146, 158 bis et 223 sexies du code général des impôts, un précompte mobilier assis sur les dividendes versés par ses filiales établies hors de France au sein de l'Union européenne. Par une décision n°317075 du 10 décembre 2012, le Conseil d'Etat, statuant au contentieux, après avoir saisi la Cour de justice de l'Union européenne d'une question préjudicielle, a annulé l'arrêt du 3 juillet 2009 par lequel la cour administrative d'appel de Versailles avait accordé, en confirmation du jugement du 21 décembre 2006 du tribunal administratif de Versailles, à la société Accor la restitution, au titre des années 1999, 2000 et 2001, des sommes payées au titre du précompte mobilier assis sur les distributions de dividendes en provenance de ses sociétés filiales établies dans d'autres Etats membres de l'Union européenne. Par la requête susvisée, la société Accor demande au tribunal de condamner l'Etat à réparer le préjudice qu'elle estime avoir subi du fait de la décision du Conseil d'Etat, dont elle soutient qu'elle est entachée d'une violation manifeste du droit de l'Union européenne.

Sur le cadre juridique applicable :

2. En vertu des principes généraux régissant la responsabilité de la puissance publique, une faute lourde commise dans l'exercice de la fonction juridictionnelle par une juridiction administrative est susceptible d'ouvrir droit à indemnité. Si l'autorité qui s'attache à la chose jugée s'oppose à la mise en jeu de cette responsabilité dans les cas où la faute lourde alléguée résulterait du contenu même de la décision juridictionnelle et où cette décision serait devenue définitive, la responsabilité de l'État peut cependant être engagée dans le cas où le contenu de la décision juridictionnelle est entaché d'une violation manifeste du droit de l'Union européenne ayant pour objet de conférer des droits aux particuliers.

3. Pour apprécier si le contenu d'une décision juridictionnelle de l'ordre administratif est entaché d'une violation manifeste du droit de l'Union européenne, il appartient au juge administratif, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a indiqué dans ses arrêts Köbler (C-224/01) du 30 septembre 2003, Tomášová (C-168/15) du 28 juillet 2016 et Hochtief Solutions Magyarországi Fióktelepe (C-620/17) du 29 juillet 2019, de tenir compte de tous les éléments caractérisant la situation qui lui est soumise, notamment du degré de clarté et de précision de la règle de droit de l'Union en question, de l'étendue de la marge d'appréciation que cette règle laisse aux autorités nationales, du caractère intentionnel ou involontaire du manquement commis ou du préjudice causé, du caractère excusable ou inexcusable de l'éventuelle erreur de droit, de la position prise, le cas échéant, par une institution de l'Union européenne et ayant pu contribuer à l'adoption ou au maintien de mesures ou de pratiques nationales contraires au droit de l'Union ainsi que de la méconnaissance, par la juridiction en cause, de son obligation de renvoi préjudiciel au titre du troisième alinéa de l'article 267 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne. En particulier, une violation du droit de l'Union est suffisamment caractérisée lorsque la décision juridictionnelle concernée est intervenue en méconnaissance manifeste d'une jurisprudence bien établie de la Cour de justice de l'Union européenne en la matière.

4. Il résulte de ce qui a été dit aux points 2 et 3 ci-dessus qu'il y a lieu, pour le juge administratif saisi de conclusions tendant à ce que la responsabilité de l'État soit engagée du fait d'une violation manifeste du droit de l'Union à raison du contenu d'une décision d'une juridiction administrative devenue définitive, de rechercher si cette décision a manifestement méconnu le droit de l'Union européenne au regard des circonstances de fait et de droit applicables à la date de cette décision.

Sur la responsabilité de l'Etat du fait de la faute résultant de la violation du droit de l'Union européenne par la décision n°317075 rendue à son encontre par le Conseil d'Etat le 10 décembre 2012 :

5. Aux termes des trois premiers alinéas du 1 de l'article 223 sexies du code général des impôts, dans leur version issue de la loi de finances pour 2000 du 30 décembre 1999 : " () lorsque les produits distribués par une société sont prélevés sur des sommes à raison desquelles elle n'a pas été soumise à l'impôt sur les sociétés au taux normal prévu au deuxième alinéa du I de l'article 219, cette société est tenue d'acquitter un précompte égal au crédit d'impôt calculé dans les conditions prévues au I de l'article 158 bis. Le précompte est dû au titre des distributions ouvrant droit au crédit d'impôt prévu à l'article 158 bis quels qu'en soient les bénéficiaires. / Il est également exigible lorsque les produits distribués sont prélevés sur les résultats d'exercice clos depuis plus de cinq ans ou depuis une date antérieure au 1er janvier 1965. / Le précompte est exigible en cas de distribution de bénéfices ayant été pris en compte pour le calcul de la créance prévue au I de l'article 220 quinquies. ". Le I de l'article 158 bis du même code disposait, dans sa version alors applicable, que les personnes qui perçoivent des dividendes distribués par des sociétés françaises disposent à ce titre d'un revenu constitué par les sommes qu'elles reçoivent de la société et par un avoir fiscal représenté par un crédit ouvert sur le Trésor, égal à la moitié des sommes effectivement versées par la société.

6. En premier lieu, si la société Accor soutient que la décision du 10 décembre 2012 précitée du Conseil d'Etat a méconnu le droit européen en ce qu'elle prévoit d'une part des exigences disproportionnées en matière de preuve pour fonder le droit au remboursement du précompte mobilier illégalement perçu par l'administration fiscale et d'autre part en ce qu'elle fait droit au principe du plafonnement à un tiers du montant des dividendes distribués remboursables au titre du précompte mobilier, la Cour de justice de l'Union européenne a toutefois dit pour droit, par un arrêt C-416/17 du 4 octobre 2018, que ces exigences étaient conformes au droit de l'Union européenne. La société Accor ne peut donc prétendre à l'engagement de la responsabilité de l'Etat résultant d'une violation manifeste du droit de l'Union européenne au titre de ces griefs.

7. En second lieu, par l'arrêt C-310/09 du 15 septembre 2011, la Cour de justice de l'Union européenne, saisie par le Conseil d'Etat d'une question préjudicielle, a dit pour droit que l'article 49 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne relatif à la liberté d'établissement et l'article 63 de ce traité relatif à la liberté de circulation des capitaux s'opposaient à la législation d'un Etat membre, telle que la législation française, ayant pour objet d'éliminer la double imposition économique des dividendes et qui permet à une société mère d'imputer sur le précompte, dont elle est redevable lors de la redistribution à ses actionnaires des dividendes versés par ses filiales, l'avoir fiscal attaché à la distribution de ces dividendes s'ils proviennent d'une filiale établie dans cet Etat membre, mais n'offre pas cette faculté si ces dividendes proviennent d'une filiale établie dans un autre Etat membre, dès lors que cette législation n'ouvre pas droit, dans cette dernière hypothèse, à l'octroi d'un avoir fiscal attaché à la distribution de ces dividendes par cette filiale.

8. Il ressort de la décision du 10 décembre 2012 du Conseil d'Etat que ce dernier avait entendu placer cette décision dans le prolongement de l'arrêt C-310/09 du 15 septembre 2011 de la Cour de justice de l'Union européenne, visé par la décision du 10 décembre 2012, ainsi que l'arrêt C-35/11 du 13 novembre 2012. En effet, d'une part, s'agissant de l'arrêt du

15 septembre 2011, il ressort de la mention au visa de cet arrêt dans la décision du 10 décembre 2012 que le Conseil d'Etat a entendu suivre la logique de cet arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne, ce dernier arrêt excluant d'ailleurs, en son point 90, les conséquences des choix fiscaux d'un autre Etat membre du champ de la réparation de l'atteinte au droit communautaire et que le Conseil d'Etat a pu en déduire que l'imposition des sous-filiales pouvait ne pas être prise en compte dans la détermination du montant de l'impôt effectivement acquitté par les filiales d'une société mère dans le cadre du mécanisme français du précompte alors applicable. D'autre part, l'arrêt précité du 13 novembre 2012 de la Cour de justice mentionne que pour déterminer le traitement discriminatoire d'un mécanisme d'imposition des dividendes, il faut prendre en compte non seulement l'impôt supporté par la filiale européenne mais aussi, en l'absence d'une telle imposition, l'impôt acquitté par sa propre filiale. En outre, dans cette décision de justice, la Cour de justice de l'Union européenne s'est prononcée sur le cas de la législation britannique, qui était fondée sur une logique de consolidation qui faisait remonter à la société mère britannique tout impôt relatif aux dividendes en provenance de toutes filiales ou sous-filiales tandis que le mécanisme de précompte mobilier prévu alors par la législation française ne prenait en considération que l'imposition des dividendes au seul niveau de la société distributrice et n'a pas pour objet de faire remonter à la société mère les impositions supportées par toutes filiales ou sous-filiales. Ainsi, le Conseil d'Etat a déduit de ces éléments, à la date de sa décision du 10 décembre 2012, que la jurisprudence de la Cour de justice était de nature à justifier la différence de traitement, entre les sociétés mères selon qu'elles ont des sous-filiales situées en France ou dans un autre Etat membre, instituée non par la loi française, qui est conçue pour neutraliser la double imposition économique au niveau de la société distributrice dans le cadre des distributions entre société mère et filiale, mais par la législation d'Etat de résidence de la filiale européenne qui ne prévoit pas de dispositif pour éviter la double imposition entre cette dernière et sa propre filiale, nommée sous-filiale. Ainsi, si dans l'arrêt C-416/17 du 4 octobre 2018 la Cour de justice a reconnu a posteriori une erreur de droit commise par le juge national, dès lors que le Conseil d'Etat a refusé de prendre en compte l'imposition sur les bénéfices sous-jacents à ces dividendes subie par ces sous-filiales non-résidentes, dans l'État membre où elle est établie, cette erreur de droit ne constitue toutefois pas une violation manifeste du droit de l'Union européenne dès lors que la solution retenue in fine par le juge européen ne pouvait être anticipée par cette juridiction nationale en l'absence de règle claire et précise dans ce domaine à la date de la décision juridictionnelle du 10 décembre 2012. Il suit de là que la restriction au droit au remboursement du précompte mobilier résultant de la non-prise en compte de l'imposition subie par les sous-filiales établies dans un État membre autre que la République française prévue par la décision du 10 décembre 2012 du Conseil d'Etat n'est pas de nature à caractériser une violation manifeste par le juge national du droit de l'Union tel qu'il résultait notamment de la jurisprudence de la Cour de justice existant à la date de la décision litigieuse.

Sur la circonstance que le Conseil d'État aurait dû procéder à un renvoi préjudiciel à la Cour avant de fixer les modalités de remboursement du précompte mobilier dont la perception aurait été jugée incompatible avec les articles 49 et 63 TFUE par l'arrêt du 15 septembre 2011 :

9. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, et notamment de son arrêt Köbler (C-224/01) du 30 septembre 2003, que si la méconnaissance par une juridiction nationale statuant en dernier ressort sur l'obligation prévue par l'article 267 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, laquelle ne crée pas de droit au renvoi préjudiciel dans le chef des particuliers, constitue un des éléments que le juge national doit prendre en considération pour statuer sur une demande en réparation fondée sur la méconnaissance manifeste du droit de l'Union par une décision juridictionnelle, elle ne constitue pas une cause autonome d'engagement de la responsabilité d'un État membre.

10. Par suite, et alors même que la Cour de justice de l'Union européenne a jugé dans son arrêt C-416/17 du 4 octobre 2018 que, faute pour le Conseil d'Etat de l'avoir saisie en vue de déterminer si la législation française était contraire au droit de l'Union européenne, alors qu'il existait sur ce point un doute raisonnable, la République française a manqué aux obligations qui lui incombent en vertu de l'article 267, troisième alinéa, du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, la responsabilité de l'Etat ne saurait être engagée pour ce motif unique dès lors que, ainsi qu'il a été rappelé au point précédent, la méconnaissance de l'obligation de renvoi préjudiciel prévue par l'article 267 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ne constitue pas une cause autonome d'engagement de la responsabilité d'un Etat membre.

Sur la circonstance que la décision n° 371435 du 7 mars 2016 du Conseil d'Etat rejetant le pourvoi de la société CIWLT a été rendue postérieurement à sa décision n° 317065 du 10 décembre 2012 privant la société Accor de la possibilité d'obtenir le dégrèvement du précompte correspondant à la redistribution des dividendes reçus en 1999 de sa filiale CIWLT :

11. La société requérante soutient que dans l'affaire CIWILT la décision de rejet du pourvoi rendue postérieurement à celle sur du litige du précompte l'aurait privée de la possibilité d'obtenir le dégrèvement du précompte correspondant à la redistribution des dividendes reçus en 1999 de sa filiale belge CIWLT. Toutefois, cette décision du 7 mars 2016, qui a confirmé le jugement du tribunal administratif de Cergy Pontoise ainsi que l'arrêt de la Cour administrative d'appel de Versailles, précise seulement que l'activité de holding de la société CIWLT s'exerçait en France depuis un " siège de direction " constitutif d'un " établissement stable " de la société au sens des stipulations de l'article 4 de la convention franco-belge et ne traite aucunement du régime d'imposition, relatif à des circonstances de fait et de droit différentes, des dividendes distribués par cette filiale à sa société mère Accor. Par suite, cette décision du Conseil d'Etat du 7 mars 2016 est sans incidence sur la solution du litige et le moyen doit être écarté pour ce motif.

Sur la conformité du mécanisme du précompte mobilier à l'article 4 de la directive 90/435/CEE du Conseil, du 23 juillet 1990, concernant le régime fiscal commun applicable aux sociétés mères et filiales d'États membres différents dite " mère-fille " :

12. Aux termes de l'article 4 de la directive du Conseil du 23 juillet 1990 concernant le régime fiscal commun applicable aux sociétés mères et filiales d'États membres différents : " 1. Lorsqu'une société mère reçoit, à titre d'associée de sa société filiale, des bénéfices distribués autrement qu'à l'occasion de la liquidation de celle-ci, l'État de la société mère : / - soit s'abstient d'imposer ces bénéfices, /- soit les impose, tout en autorisant cette société à déduire du montant de son impôt la fraction de l'impôt de la filiale afférente à ces bénéfices et, le cas échéant, le montant de la retenue à la source perçue par l'État membre de résidence de la filiale en application des dispositions dérogatoires de l'article 5, dans la limite du montant de l'impôt national correspondant. / 2. Toutefois, tout État membre garde la faculté de prévoir que des charges se rapportant à la participation et des moins-values résultant de la distribution des bénéfices de la société filiale ne sont pas déductibles du bénéfice imposable de la société mère. Si, dans ce cas, les frais de gestion se rapportant à la participation sont fixés forfaitairement, le montant forfaitaire ne peut excéder 5 % des bénéfices distribués par la société filiale. () ". Le paragraphe 2 de l'article 7 de cette même directive précisait qu'elle n'affectait pas l'application de dispositions nationales ou conventionnelles visant à supprimer ou à atténuer la double imposition économique des dividendes, en particulier les dispositions relatives au paiement de crédits d'impôt aux bénéficiaires de dividendes.

13. Par un arrêt du 12 mai 2022 Schneider Electric SE et autres (C-556/20), la Cour de justice de l'Union européenne a dit pour droit que le paragraphe 1 de l'article 4 de la directive du Conseil du 23 juillet 1990 devait être interprété en ce sens qu'il s'oppose à une réglementation nationale qui prévoit qu'une société mère d'un Etat membre est redevable d'un précompte en cas de redistribution à ses actionnaires de bénéfices versés par ses filiales établies dans d'autres Etats membres, donnant lieu à l'attribution d'un avoir fiscal, lorsque ces bénéfices n'ont pas supporté l'impôt sur les sociétés au taux de droit commun, dès lors que les sommes dues au titre de ce précompte dépassent le plafond de 5 % prévu au paragraphe 2 de ce même article 4. La Cour de justice de l'Union européenne a également dit pour droit qu'une telle réglementation ne relevait pas du paragraphe 2 de l'article 7 de cette même directive.

14. Il résulte de ce qui précède qu'avant la suppression du précompte par la loi de finances pour 2004, applicable aux revenus distribués à partir du 1er janvier 2005, une société mère établie en France procédant à la redistribution de dividendes en provenance de filiales établies dans d'autres Etats membres de l'Union européenne n'était pas redevable, par application du droit de l'Union tel qu'interprété par la Cour de justice de l'Union européenne, du précompte au titre de cette même redistribution, alors qu'elle était redevable de cet impôt à raison des redistributions de dividendes en provenance de filiales établies en France ou dans des Etats non membres de l'Union européenne. Toutefois, il résulte de ce qui a été dit au point 2 et 3 du présent jugement qu'il y a lieu, pour le juge administratif saisi de conclusions tendant à ce que la responsabilité de l'Etat soit engagée du fait d'une violation manifeste du droit de l'Union à raison du contenu d'une décision d'une juridiction administrative devenue définitive, de rechercher si cette décision a manifestement méconnu le droit de l'Union européenne au regard des circonstances de fait et de droit applicables à la date de cette décision. Par suite, la circonstance que la décision du 10 décembre 2012 du Conseil d'Etat, statuant au contentieux, ait été démentie par l'interprétation du paragraphe 1 de l'article 4 de la directive du Conseil du 23 juillet 1990 donnée ultérieurement par la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt précité du 12 mai 2022 Schneider Electric SE et autres (C-556/20), est sans incidence sur les conditions d'engagement de la responsabilité de l'Etat du fait de l'exercice de la fonction juridictionnelle à la date du 10 décembre 2012.

Sur les conclusions relatives à la demande de transmission d'une question préjudicielle :

15. La société Accor demande au tribunal de bien vouloir poser la question préjudicielle demandant si les dispositions de l'article 4 de la directive 90/435/CE du 23 janvier 1990, compte tenu notamment du paragraphe 2 de son article 7, font obstacle à une disposition, telle que celle de l'article 223 sexies du code général des impôts, qui prévoit, pour la correcte mise en œuvre d'un dispositif destiné à supprimer la double imposition économique des dividendes, un prélèvement lors de la redistribution par une société mère de bénéfices qui lui ont été distribués par des filiales établies dans un autre Etat membre de l'Union européenne. Or, par un arrêt du

12 mai 2022 Schneider Electric SE et autres (C-556/20), la Cour de justice de l'Union européenne a dit pour droit que le paragraphe 1 de l'article 4 de la directive du Conseil du 23 juillet 1990 devait être interprété en ce sens qu'il s'oppose à une réglementation nationale qui prévoit qu'une société mère d'un Etat membre est redevable d'un précompte en cas de redistribution à ses actionnaires de bénéfices versés par ses filiales établies dans d'autres Etats membres, donnant lieu à l'attribution d'un avoir fiscal, lorsque ces bénéfices n'ont pas supporté l'impôt sur les sociétés au taux de droit commun, dès lors que les sommes dues au titre de ce précompte dépassent le plafond de 5 % prévu au paragraphe 2 de ce même article 4. La Cour de justice de l'Union européenne a également dit pour droit qu'une telle réglementation ne relevait pas du paragraphe 2 de l'article 7 de cette même directive. Par conséquent, il n'y a pas lieu de soumettre à la Cour de justice de l'Union européenne la question préjudicielle demandée par la société Accor dans le cadre de la présente instance.

16. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de soumettre une question préjudicielle à la Cour de justice de l'Union européenne, que la requête de la société Accor doit être rejetée, en toutes ses conclusions, y compris celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er : La requête de la société Accor est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Accor et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée au ministre de l'économie, des finances et de la relance.

Délibéré après l'audience du 14 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Vidal, présidente,

Mme Edert, première conseillère,

M. Baudat, conseiller,

Rendu public par mise à disposition du greffe le 11 janvier 2023.

Le rapporteur,

J-B A

La présidente,

S. VIDALLa greffière,

S. COULANT

La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110

Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.

01/06/2026

TA13Plein contentieux

Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580

Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.

01/06/2026

TA14Plein contentieux

Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609

Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.

01/06/2026

TA25Plein contentieux

Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163

Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.

01/06/2026

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