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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2006902

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2006902

vendredi 17 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2006902
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5e Section - 1re Chambre
Avocat requérantDESCOUBES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 mai 2020, Mme B A, représentée par Me Descoubès, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le ministre de la culture a rejeté sa demande tendant à l'indemnisation du préjudice subi du fait des travaux réalisés au Palais de Chaillot ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 650 000 euros en réparation de son entier préjudice ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les conditions d'engagement de la responsabilité sans faute de l'Etat du fait des dommages causés par des travaux publics sont réunies ; les travaux très importants effectués au Palais de Chaillot à compter de juillet 2014 ont causé un dommage anormal et spécial à l'exploitation commerciale de son entreprise ;

- à ce préjudice financier s'ajoute le préjudice résultant du placement de son activité sous procédure collective induisant des contraintes et frais ;

- elle a également subi un préjudice moral causé par l'important stress dû à l'impossibilité de poursuivre normalement son activité, à l'origine de problèmes de santé ;

- il sera fait une juste réparation de l'ensemble de ses préjudices par l'allocation d'une somme de 650 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 mai 2021, la ministre de la culture conclut au rejet de la requête :

Elle soutient que :

- les créances supposément existantes se rattachant aux exercices 2014 et 2015 sont prescrites eu égard aux dispositions de l'article 1er de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- les conditions permettant l'engagement de la responsabilité sans faute de l'Etat ne sont pas remplies ; il n'est pas démontré que la baisse du chiffre d'affaires enregistrée par Mme A serait liée aux opérations de travaux s'étant déroulées sur le parvis bas, côté Est, du palais de Chaillot ; l'existence d'un lien de causalité direct entre l'opération de travaux publics et la baisse du chiffre d'affaires subi par Mme A n'est pas établie ;

- en toute hypothèse, il est exclu que l'Etat soit condamné à verser à Mme A la somme de 650 000 euros qu'elle réclame, le manque à gagner subi par une entreprise commerciale du fait de la réalisation des travaux publics ne pouvant être calculé en fonction de la marge commerciale de cette entreprise, mais devant l'être en fonction de sa marge nette ;

- Mme A n'établit pas la réalité du préjudice résultant du placement de son activité sous procédure collective ;

- aucun élément ne permet d'établir l'existence de son chef de préjudice moral, qui n'est pas chiffré, et d'en déterminer l'ampleur.

Par ordonnance du 3 juin 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 4 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Kanté, première conseillère,

- les conclusions de Mme Lambrecq, rapporteure publique,

- et les observations de Me Descoubes, représentant Mme A.

Une note en délibéré présentée par la ministre de la culture a été enregistrée le 3 février 2003.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 12 janvier 2005, Mme A a été autorisée par le maire de Paris à occuper un chalet de vente de denrées alimentaires appartenant à la ville de Paris dans les jardins du Trocadéro attenants au Palais de Chaillot pour une durée de dix années, renouvelable. Elle y a exploité, depuis le 1er février 2005, une activité de restauration rapide à emporter, sous le nom commercial " Au sourire de Paris ". En juin 2014, l'Etat (ministère de la culture) a engagé une importante campagne de travaux portant sur la restauration de la partie Est du parvis bas, parvis qui assure la double fonction de promenade publique et de couverture du théâtre national de Chaillot situé dans l'enceinte du Palais. Par un arrêté du 8 janvier 2015, peu de temps après le commencement des travaux du Palais de Chaillot et alors que la durée d'occupation initialement autorisée pour Mme A arrivait à échéance, la maire de Paris, estimant que les travaux engagés depuis le mois de juin 2014 nuisaient fortement à l'activité de Mme A et rendaient nécessaire son déplacement sur un autre site, l'a autorisée à exploiter temporairement pour une durée de deux années, le chalet de la vente alimentaire de la coursive située dans les jardins d'Éole (18ème arrondissement). L'autorisation d'occupation de l'emplacement situé dans les jardins du Trocadéro étant arrivée à expiration le 31 décembre 2015 a été prolongée expressément jusqu'au 30 juin 2016 et s'est poursuivie tacitement sur l'année 2017.

La campagne de travaux du parvis bas, côté Est du Palais de Chaillot s'est achevée au printemps 2017. Parallèlement, la coursive située dans les jardins d'Eole ayant été occupée par un campement de migrants, l'autorité municipale a procédé à une fermeture temporaire de ces jardins pour des raisons sanitaires en juin 2015. Mme A constatant que son chiffre d'affaires, depuis l'entreprise des travaux, avait chuté de près de 70 % pour les années 2014, 2015 et 2016 et que le chalet de vente alimentaire autorisé dans les jardins d'Eole n'avait pas enrayé cette baisse, a sollicité du ministère de la culture, par courrier du 7 janvier 2020, l'indemnisation du préjudice subi du fait des travaux réalisés au Palais de Chaillot. Par la présente requête, Mme A demande la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 650 000 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait des travaux réalisés au Palais de Chaillot.

Sur l'exception de prescription quadriennale :

2. Aux termes de l'article 1er de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit () de l'Etat () toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis ". Selon l'article 2 de cette loi : " La prescription est interrompue par : Toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance () " ;

3. Lorsque la responsabilité d'une personne publique est recherchée au titre d'un dommage causé à un tiers à l'occasion d'une opération de travaux publics, les droits de créance invoqués par ce tiers en vue d'obtenir l'indemnisation de ses préjudices doivent être regardés comme acquis, au sens de ces dispositions, à la date à laquelle la réalité et l'étendue de ces préjudices ont été entièrement révélées, ces préjudices étant connus et pouvant être exactement mesurés. Il en va différemment lorsque la créance indemnitaire alléguée est relative à la réparation d'un préjudice présentant un caractère continu qui doit être rattachée à chacune des années au cours desquelles ce préjudice a été subi.

4. En l'espèce, le préjudice résultant, pour Mme A, de la privation de son droit à exploiter normalement son activité de commerce de denrées alimentaires au sein du chalet de vente appartenant à la ville de Paris dans les jardins du Trocadéro est continu et se rattache à chacune des années durant lesquelles son activité a été entravée du fait des travaux entrepris au Palais de Chaillot de juin 2014 à juin 2017.

5. Or, il résulte de l'instruction que la requérante a saisi seulement le 7 janvier 2020 la ville de Paris d'une demande qui a interrompu le cours de la prescription quadriennale. En conséquence, les créances dont elle se prévaut en lien avec les travaux du Palais de Chaillot nées antérieurement à l'année 2016 sont prescrites et ne peuvent donner lieu à indemnisation.

Sur la responsabilité :

6. Il appartient au riverain d'une voie publique, qui entend obtenir réparation des dommages qu'il estime avoir subis à l'occasion d'une opération de travaux publics à l'égard de laquelle il a la qualité de tiers, d'établir d'une part le lien de causalité entre cette opération et les dommages invoqués, et, d'autre part, le caractère grave et spécial de son préjudice, les riverains des voies publiques étant tenus de supporter sans contrepartie les sujétions normales qui leur sont imposées dans un but d'intérêt général. Le caractère grave du préjudice et des dommages supportés se déduit, notamment, des difficultés particulières rencontrées par les clients dans l'accès au fonds de commerce ou encore de l'impossibilité même d'accéder à ce fonds.

A cet égard, le manque à gagner subi par une entreprise commerciale du fait de la réalisation de travaux publics ne saurait être calculé en fonction de la marge commerciale de cette entreprise, mais doit l'être en fonction de sa marge nette, le manque à gagner indemnisable étant égal à la perte de bénéfice net subie du fait des travaux.

7. En l'espèce, il résulte de l'instruction, et en particulier, de l'arrêté du 8 janvier 2015 de la maire de Paris, corroboré par des attestations de la responsable du bureau des kiosques et attractions à la direction de l'attractivité et de l'emploi de la mairie de Paris et les pièces comptables produites par l'intéressée, notamment le " Bilan économique et social " réalisé dans le cadre du plan de redressement judiciaire, que les travaux engagés dans les jardins du Trocadéro, depuis le mois de juin 2014, ont fortement nui à l'activité de Mme A. L'exploitation de son activité, dans la mesure où la circulation au sein des jardins du Trocadéro, notamment sur le parvis bas, côté Est du Palais était perturbée par les travaux entrepris, s'en est trouvée impactée, au point que la mairie de Paris l'a autorisée à se déplacer sur un autre site " Les jardins d'Eole " (18ème arrondissement) et à y exploiter temporairement le chalet de vente alimentaire de la coursive. Ces travaux ont ainsi entraîné pendant la période concernée de

juin 2014 à juin 2017 une diminution supérieure à 30 % du chiffre d'affaires du commerce exploité par la requérante. Eu égard à l'ampleur de cette diminution du chiffre d'affaires, ces travaux ont ainsi excédé les sujétions que les riverains d'une voie publique sont normalement tenus de supporter. La responsabilité sans faute de l'Etat est donc engagée.

En ce qui concerne les préjudices :

8. Par les documents comptables qu'elle produit, Mme A établit avoir connu une baisse de croissance nette et significative de son chiffre d'affaires au cours de la période concernée par les travaux. Son chiffre d'affaires qui s'est établi à 169 867 euros en 2012 et à 189 219 euros en 2013 ne s'établissait plus qu'à 141 145 euros en 2014, 76 163 euros en 2015, 53 882 euros en 2016 et 100 091 euros en 2017. Mme A apporte ainsi la preuve de ce que son manque à gagner qui répond aux exigences de gravité et de spécialité est la conséquence directe de l'opération de travaux publics à laquelle elle est tiers ayant concerné le Palais de Chaillot de juin 2014 à juin 2017. Elle est ainsi fondée à obtenir l'indemnisation de la perte de son bénéfice net subie du fait des travaux, pour l'année 2016 et les six premiers mois de l'année 2017, les créances des années 2014 et 2015 étant prescrites.

9. Or, il résulte de l'instruction qu'elle avait dégagé pour les exercices 2012/2013,

un bénéfice net de 45 205 euros et de 50 056 euros soit une moyenne de 47 630,5 euros sur ces deux exercices. Elle n'a pu dégager, à la suite de la baisse d'activité consécutive aux travaux publics litigieux qu'un bénéfice net de 5407 euros pour l'année 2016 et de 12 882 euros pour l'année 2017, soit, au terme des travaux, en juin 2017, 6 441 euros (12 882/2). Elle établit donc avoir perdu au titre de l'année 2016, 42 223 euros (47 630,5 - 5 407) et 17 374,25 euros

[(47 630,5/2) - (12 882/2)] au titre de l'année 2017.

10. Mme A peut ainsi prétendre à l'indemnisation d'un manque à gagner dont il sera fait une juste appréciation en condamnant l'Etat à lui verser à ce titre la somme de 60 000 euros.

11. En revanche, Mme A qui ne fournit aucune précision sur la nature des contraintes dénoncées au titre du placement de son activité sous procédure collective ou sur le montant des frais s'y rapportant n'établit pas la réalité de son préjudice qui n'est, au demeurant, pas chiffré.

12. Enfin, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par l'intéressée, résultant de l'état d'inquiétude générée par l'impossibilité pour elle de poursuivre normalement son activité en condamnant l'Etat à lui verser la somme de 3 000 euros, au titre des années 2016 et 2017.

13. Il résulte de tout ce qui précède que le préjudice total de Mme A s'établit à la somme de 63 000 euros.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme A la somme globale de 63 000 euros.

Article 2 : L'Etat versera à Mme A une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la ministre de la culture.

Délibéré après l'audience du 2 février 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Riou, présidente,

Mme Kanté, première conseillère,

M. Coz, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 février 2023.

La rapporteure,

C. KantéLe président,

C. Riou

La greffière,

L. Sueur

La République mande et ordonne à la ministre de la culture en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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