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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2009985

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2009985

vendredi 25 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2009985
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET NOVEIR & BENSASSON (AARPI)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 juillet 2020, Mme C B, représentée par Me Bensasson, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 22 000 euros au titre des dommage-intérêts, en raison du harcèlement moral dont elle estime avoir fait l'objet ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que victime d'un harcèlement moral, elle est en droit d'obtenir, eu égard aux dispositions de l'article 6 quinquiès alinéa 1er de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, l'indemnisation des préjudices subis de ce fait ; elle a subi une surcharge de travail évidente, les conditions matérielles dans lesquelles elle était contrainte d'exercer ses missions étaient déplorables ; elle a fait l'objet de reproches injustifiés : elle a été victime de comportements et de propos déplacés ; elle a été mise à l'écart et il a été porté atteinte à son évolution professionnelle ; elle a subi une perte de rémunération.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre principal, la requête est irrecevable, faute pour Mme B de produire le récépissé ou l'avis de réception postal de sa réclamation qu'elle indique pourtant avoir envoyée en recommandé ;

- en tout état de cause, Mme B ne saurait se prévaloir de l'existence d'une situation de harcèlement moral à son encontre.

Par ordonnance du 17 mai 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 1er juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Kanté, première conseillère,

- et les conclusions de M. Schaeffer, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, adjointe administrative de l'intérieur et de l'outre-mer, en fonction à la région de gendarmerie d'Ile-de-France depuis le 1er juin 2016, a été mutée, sur sa demande, au sein du service national de la police ferroviaire (SNPF) de la direction centrale de la police aux frontières (DCPAF) le 1er juin 2017 en tant que responsable du secrétariat de direction et assistante de formation. Placée en congé de longue maladie du 12 novembre 2017 au 11 novembre 2018, elle a repris ses fonctions de manière anticipée le 1er octobre 2018 au sein du même service. Sa reprise s'étant effectuée dans un climat conflictuel, elle a, en accord avec sa hiérarchie, intégré le 16 octobre 2018 la cellule de coordination et de contrôle transfrontière (CCT) au sein de l'unité de contrôle transfrontière (UCT) de la brigade centrale des chemins de fer (BCCF), en tant que responsable de la gestion des frais de déplacement. Faisant valoir l'existence d'un climat délétère et la dégradation de ses conditions de travail, Mme B, en congé de maladie du 27 janvier 2020 au 2 mars 2020, a par un courrier du 27 février 2020 saisi l'administration d'une demande préalable d'indemnisation en raison de la situation de harcèlement moral dont elle s'estime victime. Elle demande la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 22 000 euros en indemnisation de ses préjudices matériel et moral du fait de cette situation de harcèlement moral.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. / Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la formation, la notation, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un fonctionnaire en prenant en considération : / 1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral visés au premier alinéa ; / 2° Le fait qu'il ait exercé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces agissements ; / 3° Ou bien le fait qu'il ait témoigné de tels agissements ou qu'il les ait relatés. / Est passible d'une sanction disciplinaire tout agent ayant procédé ou ayant enjoint de procéder aux agissements définis ci-dessus. () ".

3. Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral.

4. Au titre des éléments de nature à faire présumer l'existence d'un harcèlement moral, la requérante invoque une surcharge de travail lorsqu'elle occupait les fonctions de responsable du secrétariat de direction et assistante de formation du 1er juin 2017 au 11 novembre 2017, puis dès sa prise de poste, à compter du 16 octobre 2018, au sein de la cellule de gestion des frais de déplacements (CCT) de d'unité de coordination et de contrôle transfrontalière (UCT), ainsi que les conditions matérielles déplorables dans lesquelles elle aurait été contrainte d'exercer ses missions, les reproches injustifiés et comportements déplacés dont elle aurait fait l'objet de la part de son supérieur hiérarchique, sa mise à l'écart et une atteinte à son évolution professionnelle.

5. En premier lieu, s'agissant, d'une part, du premier poste occupé par Mme B au secrétariat du SNPF, du 1er juin au 13 novembre 2017, ce n'est qu'à sa reprise de poste, après son congé de maladie, le 9 octobre 2018, au lendemain d'une altercation avec sa nouvelle collègue au secrétariat et le chef du SNPF qu'adressant un courriel au directeur central de la police aux frontières évoquant ce sujet, l'intéressée a remis en cause ses conditions de travail. Or, Mme B ne produit aucun document antérieur ou postérieur à cette altercation susceptible d'établir une surcharge de travail alors que sa hiérarchie était satisfaite de son travail. En outre, Mme B qui, sur sa demande et après consultation du médecin de prévention a obtenu, en accord avec sa hiérarchie, un changement d'affectation lui permettant de travailler dans de meilleures conditions, n'apporte aucun élément de nature à démontrer que cette situation serait liée à des actes de harcèlement moral de la part de sa hiérarchie.

6. D'autre part, Mme B évoque, dans le cadre de sa nouvelle affectation au sein de la cellule de gestion des frais de déplacements de l'unité de coordination et de contrôle transfrontalière, une surcharge de travail lors de sa prise de poste, liée à un retard de plus de six mois accumulé au sein du service dans le traitement des dossiers, ce qui l'aurait contrainte à effectuer des amplitudes horaires de travail de 7h45 à 18h. S'il est constant qu'à la prise de fonction de Mme B au sein de ce service, celui-ci accusait ainsi qu'elle le soutient un retard de six mois, toutefois, il résulte de l'instruction que la requérante s'est elle-même astreinte aux horaires de travail dont elle se plaint sans que jamais sa hiérarchie ne lui en ait fait la demande. En effet, les heures classiques des personnels administratifs en régime hebdomadaire qu'elle était tenue d'effectuer, de la date de son affectation, le 16 octobre 2018 jusqu'au 13 novembre 2019, s'établissaient comme suit, de 8h30-13h et 14h-18h le lundi et de 9h-13h et 14h-18h du mardi au vendredi. C'est d'ailleurs pour répondre favorablement à sa demande de modification d'horaires pour convenances personnelles que, dans un souci de bienveillance, ses horaires ont été modifiés à compter de novembre 2019, le lundi de 7h30-13h et 14h-17h et du mardi au vendredi de 8h-13h et 14h-17h. Ces circonstances ne sont dès lors pas de nature à caractériser l'existence d'un harcèlement moral.

7. En deuxième lieu, s'agissant des " conditions matérielles déplorables " dans lesquelles elle aurait été contrainte d'exercer ses missions, Mme B fait valoir qu'à son retour de congés de longue maladie, en octobre 2018, sa collègue qui avait repris son poste ne lui transmettait aucune information ni aucune consigne, que son badge était désactivé et qu'elle n'avait plus de poste informatique. Il ressort cependant des pièces du dossier que si Mme B devait occuper un bureau partagé, elle n'était pas privée de bureau. Et le fait qu'elle ait été dépourvue temporairement de poste informatique pendant une semaine à son retour de congés et affectée sur une autre mission qui n'avait rien de dévalorisant, s'expliquait, ainsi que le fait valoir le chef du SNPF, par des circonstances particulières liées à des départs et à des arrivées et au manque de moyens disponibles, le chef de service ayant dû réorganiser les missions au sein du secrétariat en s'appuyant sur la collègue de Mme B, recrutée début septembre 2018, en vue d'assurer la continuité du service notamment pour permettre à l'intéressée, à son retour de congés, de " reprendre pied dans le service " après sa période de maladie.

8. Quant à l'absence de bureau attitré lors de son affectation à l'UCT, il résulte de l'instruction qu'elle résulte des relations conflictuelles qu'entretenait Mme B avec son supérieur hiérarchique direct, le major A, dont il a fallu la préserver. Il a, en effet, été décidé de l'affecter en octobre 2019 dans un autre bureau que celui du major dans son propre intérêt et dans celui du service. Cette solution, au départ temporaire a ensuite été pérennisée sur demande de Mme B afin qu'elle n'ait plus de lien avec le major A. Son changement de bureau obéissait donc au souci de lui offrir des conditions de travail plus sereines et n'est pas révélateur d'agissements laissant présumer l'existence d'une situation de harcèlement moral.

9. En troisième lieu, il est constant que le major A, supérieur hiérarchique de Mme B et chef de la cellule de coordination et de contrôle transfrontière (CCT) lors de sa prise de fonction à la cellule, était en relations conflictuelles avec celle-ci, depuis un incident survenu au cours du premier trimestre 2019, celui-ci lui ayant notamment reproché, à tort, de ne pas l'avoir informé d'une de ses absences. Il est également avéré qu'il a adopté un comportement désagréable, désobligeant et inapproprié envers Mme B. L'administration a cependant rapidement pris en compte cette situation et réagi dans le but notamment de préserver Mme B. Dès le premier trimestre 2019, le chef de l'UCT et son adjoint ont organisé entretiens et réunions afin de mettre un terme à cette situation tant dans l'intérêt du service que de celui des agents. Ainsi, pour préserver Mme B, il a été décidé de la changer de bureau et il a également été répondu favorablement à sa demande, en octobre 2019 d'être directement prise en charge hiérarchiquement par l'adjoint au chef de l'UCT, la soustrayant ainsi à l'autorité du major A dont elle ne relevait plus. Si des tensions au sein de la CCT ont cependant perduré, elles ne traduisent aucunement une volonté de nuire à l'intéressée, qui d'un tempérament " fort et frontal, quelquefois agressif ", a également adopté à un comportement conflictuel à l'égard de certains autres de ses collègues ou supérieurs, dont plusieurs avaient pourtant fait preuve de bienveillance et d'écoute à son endroit. Dans ces conditions, l'isolement ressenti par la requérante, mais non démontré et qui ne peut être qualifié de mise à l'écart du service, résulte en grande partie de sa mésentente avec certains de ses collègues et de fait, a abouti à la dégradation des relations professionnelles dont elle se plaint. Ces circonstances ne sont pas, dans ces conditions, davantage susceptibles de faire présumer l'existence d'une situation de harcèlement moral.

10. En quatrième et dernier lieu, Mme B fait valoir qu'il a été porté atteinte à son évolution professionnelle dès lors qu'elle n'a pas pu accéder au grade d'adjoint principal et qu'elle a subi une perte de rémunération. Il est constant, d'une part, que la promotion au grade supérieur s'effectue au mérite au regard de la valeur professionnelle de l'agent et ne revêt pas un caractère d'automaticité. D'autre part, aucun élément n'est, en l'espèce, de nature à faire présumer que l'absence de promotion de Mme B au grade supérieur lors de son affectation au SNPF résulterait de faits susceptibles d'être qualifiés de harcèlement moral. Mme B a bien été évaluée en 2017 au titre des cinq mois et demi de présence effective au secrétariat du SNPF, dont quatre mois pendant lesquels elle a assuré ses fonctions avec la personne qu'elle devait remplacer. Si elle n'a pas été évaluée en 2018, c'est en raison de son insuffisant temps de présence, de trois mois dans ses nouvelles fonctions, du fait de son congé maladie, ce qui ne permettait pas à l'administration de l'évaluer. Enfin c'est également en raison de son absence de janvier 2020 jusqu'à son affectation en gendarmerie en septembre 2020, que son évaluation de 2019 n'a pu être réalisée que tardivement. Et aucune de ses évaluations, lesquelles relèvent son implication dans son travail, n'a nui à son évolution professionnelle. En tout état de cause, il ne résulte pas de l'instruction que les évaluations ou décisions concernant Mme B auraient été inspirées par des critères étrangers à la manière de servir de l'intéressée.

11. Enfin, contrairement à ce qu'elle soutient, Mme B a bien perçu le régime indemnitaire correspondant à son classement dans le groupe 1 de son corps au titre du régime indemnitaire tenant compte des fonctions, des sujétions, de l'expertise et de l'engagement professionnel (RIFSEEP), lequel est composé de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise (IFSE) fixe et versée mensuellement et du complément indemnitaire annuel (CIA), versé en fin d'année et modulable, ainsi qu'il ressort des pièces du dossier. N'ayant pas fait l'objet d'un avancement de grade pendant sa présence au SNPF et ne remplissant pas les conditions cumulatives fixées pour percevoir une revalorisation de son IFSE consécutive à un changement de poste, elle ne pouvait prétendre aux revalorisations de son IFSE prévues par l'instruction sur le RIFSEEP. Par ailleurs, Mme B a bien reçu une prime de fin d'année en décembre 2019, contrairement à ce qu'elle soutient, sous la forme d'un complément indemnitaire de 380 euros.

12. Il résulte de tout ce qui précède, que Mme B ne peut être regardée comme ayant été victime d'agissements répétés pouvant être qualifiés de harcèlement moral au sens des dispositions précitées de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983. Par suite, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir, sa requête doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 10 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Riou, présidente,

Mme Lambrecq, première conseillère,

Mme Kanté, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 novembre 2022.

La rapporteure,

C. KantéLa présidente,

C. Riou

La greffière,

A. Louart

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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