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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2011773

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2011773

vendredi 23 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2011773
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET COUBRIS, COURTOIS ET ASSOCIES (SELARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 4 août 2020 et le 29 avril 2022, Mme B A, représentée par Me Coubris, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) à lui verser une indemnité de 10 000 euros en réparation de son préjudice d'impréparation consécutif à sa prise en charge à l'hôpital Saint-Antoine, avec intérêts au taux légal à compter de l'enregistrement de sa requête ;

2°) de mettre à la charge de l'AP-HP une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- l'AP-HP a manqué à son obligation d'information ;

- le préjudice d'impréparation qu'elle a subi justifie l'octroi d'une indemnité de 10 000 euros.

Par un mémoire, enregistré le 10 novembre 2020, la Caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Paris demande au tribunal :

1°) de condamner l'AP-HP à lui verser une somme de 40 128,65 euros en remboursement des prestations versées dans l'intérêt de Mme A, somme assortie des intérêts au taux légal à compter de sa demande et de la capitalisation des intérêts ;

2°) de condamner l'AP-HP à lui verser une somme de 1 091 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Elle soutient que :

- elle est fondée à demander à l'AP-HP le remboursement des prestations versées dans l'intérêt de Mme A, qui s'élèvent à la somme totale de 40 128,65 euros ;

- l'indemnité forfaitaire de gestion doit être mise à la charge de l'AP-HP.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mars 2022, l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'en l'absence de faute imputable à ses équipes, sa responsabilité ne saurait être retenue.

Par ordonnance du 9 mai 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 24 mai 2022.

Par ordonnance en date du 26 mai 2020, le président du tribunal a liquidé et taxé les frais et honoraires de l'expert à la somme de 4 024 euros.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 14 décembre 2021 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2022 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique,

- et les observations de Me Blaison pour Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, qui souffrait d'un reflux gastro-œsophagien, a subi le 13 octobre 2008 à l'hôpital Saint-Antoine, dépendant de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), une opération de fundoplicature complète laparoscopique selon Nissen. En raison d'une migration intra-thoracique du montage chirurgical anti-reflux, elle a été réopérée, au sein du même hôpital, le 28 mars 2011. Au décours de cette deuxième intervention, Mme A a présenté une gastroparésie avec troubles de la vidange gastrique et un dumping syndrome avec hypoglycémie. Des explorations réalisées ultérieurement ont par ailleurs mis en évidence une nouvelle migration du montage anti-reflux, justifiant la réalisation d'une troisième intervention effectuée le 7 juin 2017 au sein de l'hôpital Louis Mourier, dépendant également de l'AP-HP. Le 8 décembre 2017, Mme A a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI) d'Ile-de-France, en application de l'article L. 1142-7 du code de la santé publique, au titre des dommages qu'elle estimait avoir subis à la suite de sa prise en charge à l'hôpital Saint-Antoine les 13 octobre 2008 et 28 mars 2011. La présidente de la CCI d'Ile-de-France, estimant que les préjudices subis ne présentaient pas le caractère de gravité prévu au II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, a déclaré la commission incompétente le 28 mars 2018. Par ordonnance n° 1817039 du 8 février 2019, le juge des référés du tribunal administratif de Paris, saisi par Mme A, a ordonné une expertise médicale en vue de déterminer les préjudices subis par l'intéressée lors de sa prise en charge à l'hôpital Saint-Antoine ainsi que les responsabilités encourues. Le rapport d'expertise a été remis le 28 octobre 2019 et complété le 11 décembre 2019. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal de condamner l'AP-HP à lui verser une somme de 10 000 euros en réparation du préjudice d'impréparation qu'elle a subi du fait de sa prise en charge à l'hôpital Saint-Antoine les 13 octobre 2008 et 28 mars 2011.

Sur la responsabilité de l'AP-HP :

2. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique, dans sa version alors en vigueur : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () ". Il résulte des dispositions précitées que doivent être portés à la connaissance du patient, préalablement au recueil de son consentement à l'accomplissement d'un acte médical, les risques connus de cet acte qui, soit présentent une fréquence statistique significative, quelle que soit leur gravité, soit revêtent le caractère de risques graves, quelle que soit leur fréquence.

3. En cas de manquement à cette obligation d'information, si l'acte de diagnostic ou de soin entraîne pour le patient, y compris s'il a été réalisé conformément aux règles de l'art, un dommage en lien avec la réalisation du risque qui n'a pas été porté à sa connaissance, la faute commise en ne procédant pas à cette information engage la responsabilité de l'établissement de santé à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction, compte tenu de ce qu'était l'état de santé du patient et son évolution prévisible en l'absence de réalisation de l'acte, des alternatives thérapeutiques qui pouvaient lui être proposées ainsi que de tous autres éléments de nature à révéler le choix qu'il aurait fait, qu'informé de la nature et de l'importance de ce risque, il aurait consenti à l'acte en question.

4. Mme A soutient qu'elle n'a pas été informée des risques afférents aux deux interventions qu'elle a subies à l'hôpital Saint-Antoine le 13 octobre 2008 et le 28 mars 2011. S'agissant de la première de ces interventions, le rapport d'expertise mentionne qu'il " n'a pas été produit dans les documents analysés lors de l'expertise de consentement éclairé signé par Mme A ou d'autre élément documentant la qualité de l'information réalisée ". S'agissant de l'intervention du 28 mars 2011, le même rapport indique que " les documents disponibles ne permettent pas () d'évaluer la qualité de l'information sur le risque de complications dispensée ". L'AP-HP ne produit en défense aucune pièce ni aucun élément de nature à établir que Mme A aurait été informée des risques liés aux interventions litigieuses. En outre, il résulte des mentions du rapport d'expertise, d'une part, que l'intervention pratiquée le 13 octobre 2008 comportait un risque de migration intra-thoracique du montage anti-reflux dont la fréquence est comprise entre 1 % et 10 % et, d'autre part, que l'intervention du 28 mars 2011, rendue nécessaire par la réalisation de ce risque, comportait elle-même un risque de lésion du nerf vague, pouvant être à l'origine de la gastroparésie et du dumping syndrome présentés par Mme A, compris entre 10 % et 15 %, ainsi qu'un risque de nouvelle migration du montage anti-reflux justifiant une nouvelle intervention compris entre 5 % et 15 %. Ainsi, en s'abstenant de porter à la connaissance de Mme A ces risques fréquents, l'AP-HP a commis une faute de nature à engager sa responsabilité à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ces risques en renonçant aux opérations en cause.

5. Dans les circonstances de l'espèce, eu égard aux mentions du rapport d'expertise qui, d'une part, décrivent le reflux gastro-œsophagien dont Mme A souffrait et pour lequel elle a été opérée initialement comme " très gênant, permanent, peu amélioré par un traitement bien conduit ", et d'autre part, indiquent que la réalisation de la deuxième intervention présentait un caractère " impérieux et urgent en raison du risque de complication mécanique " auquel était exposée Mme A, le manquement de l'AP-HP à son obligation d'information doit être regardé comme ayant fait perdre à Mme A 20 % de chances de se soustraire aux risques litigieux en renonçant aux opérations en cause.

Sur les préjudices de Mme A et de la CPAM de Paris :

En ce qui concerne les dépenses de santé :

6. D'une part, Mme A n'établit pas ni n'allègue avoir exposé des frais de santé restés à sa charge.

7. D'autre part, si la CPAM de Paris, venant aux droits de la CPAM du Val d'Oise, soutient qu'elle a engagé des dépenses de santé d'un montant de 40 128,65 euros au titre des frais hospitaliers, médicaux, pharmaceutiques et d'appareillage exposés dans l'intérêt de Mme A pour la période allant du 4 janvier 2016 au 2 janvier 2020, elle n'a produit, en dépit d'une mesure d'instruction en ce sens, aucun justificatif de l'imputabilité de ces débours à la prise en charge de Mme A à l'hôpital Saint-Antoine le 13 octobre 2008 et le 28 mars 2011, son médecin conseil ayant au contraire indiqué, par des observations datées du 18 juillet 2022, que les hospitalisations en cause de 2008 et 2011 n'étaient " pas imputables à l'accident médical ". Dans ces conditions, la CPAM de Paris n'est pas fondée à prétendre au remboursement de ces débours.

En ce qui concerne le préjudice d'impréparation de Mme A :

8. Indépendamment de la perte d'une chance de refuser l'intervention, le manquement des médecins à leur obligation d'informer le patient des risques courus ouvre pour l'intéressé, lorsque ces risques se réalisent, le droit d'obtenir réparation des troubles qu'il a subis du fait qu'il n'a pas pu se préparer à cette éventualité. S'il appartient au patient d'établir la réalité et l'ampleur des préjudices qui résultent du fait qu'il n'a pas pu prendre certaines dispositions personnelles dans l'éventualité d'un accident, la souffrance morale qu'il a endurée lorsqu'il a découvert, sans y avoir été préparé, les conséquences de l'intervention doit, quant à elle, être présumée.

9. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander réparation du préjudice moral qu'elle a subi faute d'avoir pu se préparer psychologiquement à la réalisation des risques liés aux opérations litigieuses et qui n'avaient pas été portés à sa connaissance. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en condamnant l'AP-HP à verser à la requérante une indemnité de 1 500 euros.

Sur les intérêts :

10. Mme A a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 1 500 euros à compter du 4 août 2020, date d'enregistrement de sa requête.

Sur l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale :

11. Aux termes du neuvième aliéna de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget, en fonction du taux de progression de l'indice des prix à la consommation hors tabac prévu dans le rapport économique, social et financier annexé au projet de loi de finances pour l'année considérée ". Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 14 décembre 2021 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2022 : " Les montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale sont fixés respectivement à 110 € et 1 114 € au titre des remboursements effectués au cours de l'année 2022 ".

12. Il résulte des motifs qui précèdent que les conclusions de la CPAM de Paris tendant à ce que soit mise à la charge de l'AP-HP l'indemnité forfaitaire de gestion prévue par l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. D'une part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, mettre les frais de l'expertise ordonnée par le tribunal administratif à la charge de l'AP-HP.

14. D'autre part, il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'AP-HP une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'AP-HP est condamnée à verser à Mme A une indemnité de 1 500 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 4 août 2020.

Article 2 : Les frais d'expertise sont la charge de l'AP-HP.

Article 3 : L'AP-HP versera à Mme A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions de la CPAM de Paris sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à la Caisse primaire d'assurance maladie de Paris et à l'Assistance publique-hôpitaux de Paris.

Délibéré après l'audience du 9 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Marino, président,

M. Le Broussois, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2022.

Le rapporteur,

N. C

Le président,

Y. Marino

La greffière,

L. Marville

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2011773/6-1

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