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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2019066

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2019066

mardi 21 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2019066
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6e Section - 2e Chambre
Avocat requérantDI CRESCENZO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 13 novembre 2020 et 26 janvier 2021, Mme A C, représentée par Me Di Crescenzo, demande au tribunal :

1°) de condamner solidairement l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) et l'agence régionale de santé (ARS) d'Ile-de-France à lui verser la somme de 169 023 euros en raison des préjudices subis ;

2°) de mettre solidairement à la charge de l'AP-HP, de l'ONIAM et de l'ARS d'Ile-de-France une somme de 2 500 euros à verser à son conseil, en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa prise en charge par l'hôpital Bichat a été défectueuse et que l'erreur de diagnostic commise par cet établissement est de nature à engager la responsabilité de l'AP-HP ;

- elle subit des préjudices en lien direct avec le retard de prise en charge imputable à l'AP-HP qui doivent être évalués à 89 600 euros au titre des souffrances endurées, à 54 423 euros au titre de l'incidence professionnelle et à 25 000 euros au titre de son préjudice moral.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 janvier 2023, l'AP-HP conclut à une limitation de sa condamnation.

Elle soutient que :

- il y a lieu de limiter sa condamnation à la somme de 2 160 euros, soit 2 000 euros au titre des souffrances endurées et 160 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire ;

- les manquements qui lui sont imputables n'ont généré aucune créance dont la caisse primaire d'assurance maladie de Paris pourrait se prévaloir.

Par un mémoire enregistré le 20 janvier 2021, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Paris venant aux droits de la CPAM de la Seine-Saint-Denis, demande au tribunal de réserver ses droits dans l'attente d'une production ultérieure.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 mai 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique,

- le code de la sécurité sociale,

- la loi du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- et les conclusions de M. Guérin-Lebacq, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C, née le 24 octobre 1964 et alors âgée de 53 ans, a été admise au service des urgences de l'hôpital Bichat rattaché l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), le 30 septembre 2018, à la suite d'une chute dans des escaliers mécaniques ayant occasionné un traumatisme au niveau de la cheville droite. Une radiographie a été réalisée et il a été diagnostiqué une fracture de la malléole interne sans diastasis pour laquelle une botte plâtrée a été mise en place avec prescription d'un traitement antalgique et anticoagulant. Il a été demandé à Mme C de consulter un médecin orthopédiste dans un délai de 7 jours. Toutefois, deux jours plus tard, à la suite de très fortes douleurs sous son plâtre, la requérante s'est rendue en urgence à l'hôpital Saint Camille dans le Val-de-Marne. Le 17 octobre 2018, elle y a été opérée pour " réduction et ostéosynthèse par vissage malléolaire associée à une broche de Kirchner, une vis de syndesmodèse et une vis antéro-postérieure ". Les suites immédiates de l'opération ont été simples. La requérante a regagné son domicile le 20 octobre 2018 et le plâtre a été retiré le 7 décembre 2018. L'évolution a été marquée par la persistance d'importantes douleurs et un œdème. L'ablation du matériel d'ostéosynthèse a été effectuée le 1er mars 2019 et Mme C a bénéficié de séances de kinésithérapie et de balnéothérapie. La requérante, qui conserve des douleurs et une raideur de la cheville droite à l'origine d'une boiterie, n'a pas été en mesure de reprendre son métier de femme de ménage.

2. Mme C a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) d'Ile-de-France le 24 septembre 2020, qui a estimé le 10 juin 2021, sur la base d'un rapport d'expertise médicale diligenté par ses soins, qu'aucune indemnisation ne pouvait être accordée à l'intéressée sur le fondement de la responsabilité pour faute dès lors que les établissements hospitaliers impliqués dans sa prise en charge n'avaient commis aucun manquement et que les critères n'étaient pas réunis pour une indemnisation au titre de la solidarité nationale. Par une ordonnance en date du 3 mars 2021, le juge des référés, saisi par la requérante, a désigné un chirurgien orthopédiste, en qualité d'expert, afin de se prononcer sur d'éventuels manquements du seul hôpital Bichat rattaché à l'AP-HP lors de sa prise en charge initiale. Le rapport d'expertise a été déposé le 3 juin 2022. Par la présente requête, Mme C demande au tribunal de condamner l'AP-HP à lui verser la somme de 169 023 euros en raison des préjudices subis.

Sur la responsabilité de l'AP-HP :

3. " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / () ".

4. Il résulte de l'instruction, et en particulier des constatations de l'expert judiciaire, que le diagnostic de la fracture de la malléole interne sans diastasis initialement posé par les services des urgences de l'hôpital Bichat, le 30 septembre 2018, a été incomplet, faute pour le praticien hospitalier de solliciter le complément d'imagerie qui aurait permis de constater, ainsi que l'a relevé, le 2 octobre 2018, l'équipe médicale de l'hôpital Saint Camille, qu'il s'agissait en réalité d'une fracture bi malléolaire droite avec déplacement nécessitant une prise en charge chirurgicale. Cette intervention n'a pu intervenir que le 17 octobre 2018, compte tenu de la nécessité d'attendre la cicatrisation de lésions cutanées au niveau de la cheville et de la jambe de la requérante. Cette erreur de diagnostic a eu pour conséquence un retard dans la prise en charge de Mme C qui a entraîné une prolongation des souffrances et un déficit fonctionnel de 50% pour la période du 1er au 16 octobre 2018. En revanche, il résulte de cette même instruction, et en particulier du rapport d'expertise diligenté par le tribunal, qu'aucune infection n'est survenue au cours de la prise en charge de la requérante, que si l'apparition de phlyctènes, constatée par l'hôpital Saint Camille le 2 octobre 2018, a retardé l'intervention chirurgicale de deux semaines, aucun lien ne peut être établi entre l'apparition de ces lésions cutanées et l'erreur de diagnostic initial et, enfin, que l'évolution ultérieure vers l'arthrose de la cheville n'est pas en lien avec ce retard de prise en charge mais avec le traumatisme initial résultant de la fracture. Dans ces conditions, la responsabilité de l'AP-HP doit être engagée dans la limite des préjudices strictement imputables au retard de prise en charge. Il y a lieu, en revanche, de mettre hors de cause l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et l'agence régionale de santé d'Ile-de-France.

Sur l'évaluation des préjudices de Mme C :

En ce qui concerne les dépenses de santé :

5. Mme C ne présente aucune conclusion au titre de ce chef de préjudice. En outre, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Paris, en l'état de l'instruction, n'assortit pas ses conclusions des précisions nécessaires permettant d'en apprécier le bien-fondé. Dans ces conditions ses conclusions ne peuvent qu'être rejetées.

En ce qui concerne l'incidence professionnelle :

6. Mme C fait valoir qu'elle n'est plus en mesure d'exercer l'activité de femme de ménage qu'elle exerçait auparavant en raison du retard de prise en charge imputable au service des urgences de l'hôpital Bichat et elle sollicite au titre de ce chef de préjudice la somme de 54 423 euros. Toutefois, ainsi qu'il a été dit au point 4 de ce jugement, les séquelles invalidantes dont est atteinte la requérante ne sont pas en lien avec le retard de prise en charge imputable à l'AP-HP mais avec le traumatisme initial. Dans ces conditions, les conclusions indemnitaires présentées au titre de ce chef de préjudice ne peuvent qu'être rejetées.

En ce qui concerne les souffrances endurées :

7. Mme C sollicite au titre de ce chef de préjudice la somme de 89 600 euros. Il résulte de l'instruction que les souffrances strictement imputables au retard de prise en charge de l'AP-HP doivent être évaluées à 2 sur une échelle de 0 sur 7. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en accordant à la requérante la somme de 2 000 euros.

En ce qui concerne le préjudice moral :

8. Mme C a subi un préjudice moral en raison d'un retard dans la prise en charge de sa fracture qu'il convient d'évaluer, dans les circonstances de l'espèce, à 2 000 euros.

Sur les frais d'instance :

9. D'une part, il y a lieu, sous réserve que Me Di Crescenzo, avocate de Mme C, renonce à percevoir la somme correspondante à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'AP-HP le versement à cette avocate d'une somme de 1 500 euros en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

10. D'autre part, les frais et honoraires de l'expertise ordonnée par le vice-président du tribunal ont été liquidés et taxés à la somme totale de 2 640 euros et mis à la charge de Mme C par une ordonnance du 12 septembre 2022. Ces frais doivent être mis à la charge définitive de l'AP-HP.

D E C I D E :

Article 1er : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris est condamnée à verser à Mme C la somme de 4 000 euros.

Article 2 : L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et de l'agence régionale de santé d'Ile-de-France sont mis hors de cause.

Article 3 : Les conclusions de la caisse primaire d'assurance de Paris sont rejetées.

Article 4 : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris versera une somme de 1 500 euros à Me Di Crescenzo, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Di Crescenzo renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Les frais d'expertise liquidés à la somme de 2 640 euros sont mis à la charge de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, à l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et à l'agence régionale de santé d'Ile-de-France.

Délibéré après l'audience du 7 février 2023, à laquelle siégeaient :

M. Marino, président,

Mme Roussier, première conseillère,

M. Théoleyre, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 février 2023.

La rapporteure,

S. B

Le président,

Y. MarinoLa greffière,

K. Bak-Piot

La République mande et ordonne au ministre la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2019066/6-

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