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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2019335

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2019335

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2019335
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3e Section - 2e Chambre
Avocat requérantSALON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 13 novembre 2020 et 23 juin 2022, la société JCDecaux France, représentée par Me Salon, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 10 septembre 2020 par laquelle le préfet de police a rejeté sa demande indemnitaire préalable ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 51 626, 84 euros, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts, ainsi que de la TVA en vigueur lors de la réalisation des prestations, en réparation des préjudices matériels qu'elle a subis à l'occasion des manifestations qui ont eu lieu le 11 janvier 2020 à Paris ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité sans faute de l'Etat est engagée en application de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure ;

- elle a droit au versement d'une indemnité de 51 626, 84 euros correspondant au montant des réparations dont 27 819, 84 euros HT pour les frais de remplacement des matériaux, 17 100 euros pour les frais de main d'œuvre, 6 207 euros pour les frais d'intervention extérieure et 500 euros de frais administratifs.

Par un mémoire, enregistré le 2 mars 2022, le ministre de l'intérieur demande sa mise hors de cause compte tenu de la compétence du préfet de police pour représenter l'Etat devant le tribunal.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 mai 2022, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conditions d'engagement de la responsabilité sans faute de l'Etat sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure ne sont pas remplies ;

- à titre subsidiaire, la réalité du préjudice tenant au remplacement des pièces n'est pas établie en l'absence de production de factures ;

- le montant du préjudice relatif à la main d'œuvre n'est pas justifié ;

- la réalité du préjudice relatif aux frais d'intervention de prestataires extérieurs n'est pas établie ;

- la réalité du préjudice relatif aux frais administratifs n'est pas établie.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de Mme Privet, rapporteure publique,

- les observations de Me Salon, représentant la société JCDecaux France, et celles de M. B, représentant le préfet de police.

Considérant ce qui suit :

1. La société JCDecaux France, qui est venue aux droits de la société Mediakiosk, est propriétaire de kiosques de presse implantés sur la voie publique qu'elle exploite en vertu d'un marché public conclu avec la ville de Paris. Elle indique que trois kiosques, dont l'un situé 140 rue de Lyon dans le 12e arrondissement de Paris, ont été endommagés le 11 janvier 2020, à l'occasion de deux manifestations qui se sont tenues à Paris dans le cadre du mouvement dit des " gilets jaunes " et de la contestation de la réforme des retraites. La société JCDecaux a présenté une demande préalable au préfet de police, par lettre du 31 janvier 2020, pour obtenir une indemnité correspondant aux dommages matériels qu'elle a subis. Par une décision du 10 septembre 2020, le préfet de police a rejeté sa demande s'agissant de l'indemnité réclamée au titre des dégradations commises sur le kiosque situé 140 rue de Lyon dans le 12e arrondissement. Par la présente requête, la société JCDecaux demande la condamnation de l'Etat à lui verser une indemnité de 51 626, 84 euros à ce titre, augmentée du montant de la TVA.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 10 septembre 2020 :

2. Aux termes du deuxième alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ".

3. Dans le cadre de la présente instance, la société JCDecaux sollicite la condamnation de l'Etat au paiement d'une somme d'argent. Ainsi, compte tenu de l'objet du recours, la requête présentée par la société JCDecaux présente le caractère d'un recours de plein contentieux. Ce faisant, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la décision du 10 septembre 2020 portant rejet de la demande indemnitaire préalable, qui n'a eu pour effet que de lier le contentieux, sont sans incidence sur la solution du litige. Par suite, les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 10 septembre 2020 sont sans objet.

Sur la responsabilité de l'Etat :

4. Aux termes de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure : " L'Etat est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens () ".

5. Il ressort des pièces du dossier, notamment du constat d'huissier du 14 janvier 2020, du procès-verbal de plainte du 17 janvier 2020, d'un article de presse du 11 janvier 2020 et des photographies produites, que le kiosque situé 140 rue de Lyon dans le 12e arrondissement de Paris a été incendié le 11 janvier 2020 et a subi d'importantes dégradations au niveau des vitres et des panneaux d'affichage électrique. D'une part, si le procès-verbal de plainte mentionne que l'infraction a été commise à 21 heures, soit à une heure à laquelle les manifestants étaient dispersés, les pièces versées au dossier, en particulier l'article de presse et les photographies précitées, établissent que les dégradations ont en réalité été commises sur l'itinéraire déclaré du cortège de la manifestation contre la réforme des retraites et pendant le passage du cortège dans la rue de Lyon entre 16 heures et 17 heures. D'autre part, contrairement à ce que le préfet de police fait valoir, compte tenu du nombre important de dégradations matérielles et de départs de feu relevés dans le procès-verbal d'ambiance et de saisine concernant la journée de manifestations du 11 janvier 2020, la circonstance que l'incendie du kiosque nécessitait l'utilisation de produits inflammables dont l'usage avait été expressément prohibé pendant la manifestation et qu'une centaine d'individus dangereux s'étaient mêlés aux manifestants dans le secteur en cause ne suffit pas à établir avec certitude que les auteurs des dégradations ont agi avec préméditation et avec une intention purement délictuelle sans lien avec les manifestations en cours. Dans ces conditions, dès lors que le kiosque a été incendié et endommagé au moment du passage du cortège sur l'itinéraire déclaré de la rue de Lyon, et en l'absence d'éléments permettant de détacher les désordres commis de la manifestation, la société JCDecaux est fondée à soutenir que la responsabilité sans faute de l'Etat doit être engagée sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.

Sur les préjudices :

6. En premier lieu, la société JCDecaux produit une " note de débit de réparations internes " ainsi qu'un bon de commande détaillé des pièces à remplacer indiquant que les frais de remplacement du matériel endommagé s'élèvent à la somme de 27 819, 84 euros HT. Si le préfet conteste la réalité et le montant du préjudice invoqué à ce titre en l'absence de production, par la société, des factures d'achat des pièces en cause, celle-ci indique, sans être sérieusement contredite, qu'elle a utilisé les pièces détachées de son propre stock pour remplacer le matériel endommagé. Par suite, dans les circonstances de l'espèce, l'absence de production de factures n'est pas de nature à remettre en cause la réalité du préjudice subi par la société. Dès lors, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par la société JCDecaux, au titre des frais de remplacement du matériel endommagé, en lui allouant l'indemnité réclamée de 27 819, 84 euros.

7. En deuxième lieu, eu égard à la contestation appuyée du préfet de police s'agissant du coût horaire de la main d'œuvre requise pour procéder aux réparations du kiosque, il y a lieu de retenir un taux horaire de 37, 88 euros, à raison des 300 heures de travail non sérieusement contestées. Par suite, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par la société JCDecaux au titre des frais de main d'œuvre en lui allouant une indemnité de 11 364 euros.

8. En revanche, et en troisième lieu, la société requérante n'apporte aucune pièce de nature à justifier la réalité des frais d'intervention extérieure qu'elle indique avoir exposés pour la remise en état du kiosque. Par suite, la demande présentée à ce titre d'un montant de 6 207 euros doit être rejetée.

9. De même, la société JCDecaux n'apporte aucun élément permettant de préciser et d'établir les frais administratifs qu'elle indique avoir exposés en lien avec les dégradations commises à l'occasion des manifestations du 11 janvier 2020. La demande présentée à ce titre doit également être rejetée.

10. En dernier lieu, le versement d'une indemnité accordée par décision juridictionnelle, qui a pour seul objet de réparer le préjudice subi par le créancier du fait du débiteur, n'est pas soumis à la taxe sur la valeur ajoutée. Par suite, la société JCDecaux n'est pas fondée à demander à ce que l'indemnité accordée par le présent jugement, qui a pour seul objet de réparer les préjudices qu'elle a subis le 11 janvier 2020, soit majorée de la taxe sur la valeur ajoutée.

11. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à la société JCDecaux de la somme globale de 39 183, 84 euros en réparation du préjudice subi du fait des dommages commis le 11 janvier 2020.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

12. La société JCDecaux a droit aux intérêts au taux légal correspondant à la somme de 39 183, 84 euros à compter du 5 février 2020, date de réception par le préfet de police de sa demande indemnitaire préalable. En outre, la société requérante a droit, en application de l'article 1343-2 du code civil, à la capitalisation des intérêts à compter du 5 février 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à la société JCDecaux en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société JCDecaux la somme de 39 183, 84 euros. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 5 février 2020 et les intérêts seront eux-mêmes capitalisés à compter 5 février 2021 et à chaque échéance annuelle ultérieure.

Article 2 : L'Etat versera à la société JCDecaux la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société JCDecaux et au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 30 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Amat, présidente,

Mme Armoët, première conseillère.

M. Broussillon, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2022.

La rapporteure,

E. A

La présidente,

N. AMATLa greffière,

P. TARDY-PANIT

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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