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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2100591

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2100591

mardi 27 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2100591
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1re Section - 3e Chambre
Avocat requérantTOURROU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 13 janvier et 31 mai 2021, la société par action simplifiée Henry, représentée par Me Tourrou, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge, en droits et pénalités, des rappels de retenue à la source mis à sa charge au titre des années 2015 et 2016 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- c'est à tort que le service a appliqué la retenue à la source prévue par l'article 182 B du code général des impôts dès lors que, portant sur le montant brut des sommes versées aux sociétés danoises Bacon et Viewfinder, la retenue à la source méconnaît le principe de libre circulation des prestations de services ;

- l'administration n'est pas fondée à opposer l'autorité de la chose jugée à sa requête, dès lors qu'il n'y a identité ni d'objet, ni de parties, ni de cause juridique avec l'instance n°1812373/1-3 du 13 novembre 2020 jugée par le tribunal administratif de Paris confirmé par l'arrêt n°21PA00164 du 21 septembre 2022 de la cour administrative de Paris.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 4 mai et 10 juin 2021, l'administrateur général des finances publiques en charge de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France (division juridique) conclut au rejet de la requête et à ce que la société Henry soit condamnée au paiement d'une amende de 3 000 euros au titre de l'article R. 741-12 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- dès lors qu'il existe une identité de parties, d'objet et de cause juridique avec le jugement n°1812373/1-3 rendu par le tribunal administratif de Paris le 13 novembre 2020, l'exception d'autorité de la chose jugée fait obstacle à ce que puissent être accueillies les conclusions de la requête de la société Henry ;

- la condamnation de la société Henry au paiement d'une amende de 3 000 euros au titre de l'article R. 741-12 du code de justice administrative est justifiée dès lors que la société a été informée du précédent jugement du tribunal et que la multiplication des instances constitue une manœuvre dilatoire destinée à échapper au paiement d'impositions devenues définitives ;

- les moyens soulevés par la société Henry ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lenoir,

- les conclusions de M. Pottier, rapporteur public,

- et les observations de Me Nkot-Mapouna, substituant Me Tourrou, représentant la société Henry.

Considérant ce qui suit :

1. La société Henry, qui est établie en France et exerce une activité de production de films publicitaires pour la télévision, le cinéma et internet, a fait l'objet en 2015 d'une vérification de comptabilité à l'issue de laquelle l'administration lui a réclamé des rappels de retenue à la source assortis de pénalités au titre des années 2013 et 2014, en application du c de l'article 182 B du code général des impôts, à raison de sommes qu'elle a versées en 2013 et en 2014 aux sociétés de droit danois Viewfinder et Bacon, en rémunération de prestations que ces dernières avaient réalisées à son profit au cours de ces deux années. Sa réclamation en date du 18 décembre 2019 contestant ces rappels ayant été rejetée, la société Henry en demande la décharge par la présente requête.

Sur les conclusions aux fins de décharge :

En ce qui concerne l'exception de chose jugée opposée par l'administration :

2. D'une part, aux termes de l'article 182 B du code général des impôts, dans sa rédaction applicable au litige : " I. Donnent lieu à l'application d'une retenue à la source lorsqu'ils sont payés par un débiteur qui exerce une activité en France à des personnes ou des sociétés relevant de l'impôt sur le revenu ou de l'impôt sur les sociétés qui n'ont pas dans ce pays d'installation professionnelle permanente : () c. Les sommes payées en rémunération des prestations de toute nature fournies ou utilisées en France (). II. Le taux de la retenue est fixé à 33 1/3 %. () " Les dispositions de l'article 182 B visent à imposer des personnes physiques ou morales à l'égard desquelles l'administration fiscale ne dispose pas de moyens de contrôle dès lors qu'elles ne résident pas sur le territoire national.

3. D'autre part, si la circonstance que le tribunal administratif ou la cour administrative d'appel ait déjà statué sur la décision du directeur rejetant une première réclamation du contribuable ne prive pas ce dernier du droit, qu'il tient des dispositions des articles R. 196-3 et R. 199-1 du livre des procédures fiscales, de former une nouvelle réclamation contre l'imposition, et de saisir encore le tribunal administratif d'une requête contre la nouvelle décision du directeur, le tribunal a toutefois l'obligation, dans cette hypothèse, de ne pas méconnaître l'autorité de la chose jugée qui s'attache à son premier jugement ou à l'arrêt de la cour rendu sur ce dernier et qui fait obstacle à ce que le même contribuable conteste à nouveau les mêmes impositions, au titre des mêmes années, en invoquant les mêmes moyens que ceux qui ont été soulevés dans la précédente instance ou des moyens différents mais fondés sur les mêmes causes juridiques.

4. En l'espèce, par un jugement n°1812373/1-3 du 13 novembre 2020, confirmé par l'arrêt n°21PA00164 du 21 septembre 2022 de la cour administrative de Paris, le tribunal administratif de Paris a statué sur la requête par laquelle la société Henry demandait la réduction, à concurrence d'une somme totale de 26 849 euros, des rappels de retenue à la source mis à sa charge au titre des années 2013 et 2014 correspondant aux sommes versées à la société de droit danois Viewfinder au titre de ces mêmes années, par des moyens relatifs au bienfondé de ces rappels. La requête que la société Henry a de nouveau présentée, le 13 janvier 2021, tend à obtenir la décharge des rappels de retenue à la source mis à sa charge au titre de sommes versées à la société de droit danois Viewfinder, d'une part, et Bacon, d'autre part, au titre des mêmes années 2013 et 2014, et est appuyée de moyens qui, bien que nouveaux, se rattachent à la même cause juridique que celle qui a été soulevée dans l'instance précédente.

5. Toutefois, dès lors que les rappels de retenue à la source mis à la charge de la société Henry en application des dispositions de l'article 182 B du code général des impôts visent à imposer les sociétés Bacon et Viewfinder, personnes morales à l'égard desquelles l'administration fiscale ne dispose pas de moyens de contrôle dès lors qu'elles résident sur le territoire danois, la requête que la société Henry a de nouveau présentée, le 13 janvier 2021, a un objet distinct de celle sur laquelle le tribunal administratif de Paris a statué par un jugement n°1812373 du 13 novembre 2020 en ce qu'elle tend à obtenir la décharge des rappels de retenue à la source mis à sa charge comprenant les sommes versées à la société de droit danois Bacon. La requête susvisée a en revanche un objet identique à celle jugée le 13 novembre 2020 pour ce qui concerne l'imposition des sommes versées à la société Viewfinder.

6. Par suite, l'exception tirée de l'autorité de la chose jugée opposée par l'administrateur général des finances publiques en charge de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France (division juridique) fait seulement obstacle à ce que soient accueillie la demande de la société Henry tendant à la décharge des rappels de retenue à la source mis à sa charge au titre des années 2013 et 2014 correspondant aux sommes versées à la société Viewfinder au titre des années 2013 et 2014.

En ce qui concerne le bienfondé des rappels concernant les sommes versées à la société de droit danois Bacon :

7. Aux termes de l'article 56 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne : " Dans le cadre des dispositions ci-après, les restrictions à la libre prestation des services à l'intérieur de l'Union sont interdites à l'égard des ressortissants des États membres établis dans un État membre autre que celui du destinataire de la prestation. () ". L'article 57 du même traité précise : " Au sens des traités, sont considérées comme services les prestations fournies normalement contre rémunération, dans la mesure où elles ne sont pas régies par les dispositions relatives à la libre circulation des marchandises, des capitaux et des personnes () ".

8. Ces stipulations, telles qu'interprétées par une jurisprudence constante de la Cour de justice de l'Union européenne, s'opposent à une législation nationale qui exclut que le débiteur de la rémunération versée à un prestataire de services non résident, déduise, lorsqu'il procède à la retenue à la source de l'impôt, les frais professionnels que ce prestataire lui a communiqués et qui sont directement liés à ses activités dans l'Etat membre où est effectuée la prestation, alors qu'un prestataire de services résident de cet Etat ne serait soumis à l'impôt que sur ses revenus nets, c'est-à-dire sur ceux obtenus après déduction des frais professionnels.

9. La société Henry soutient que le prélèvement à la source auquel elle est tenue constitue une entrave disproportionnée à la libre prestation de services en tant qu'elle porte sur des montants bruts versés aux sociétés danoises alors que les résidents sont imposés sur des montants nets. Toutefois, si la société requérante peut utilement se prévaloir des stipulations citées au point 7 pour demander la déduction de la base de la retenue à la source des frais professionnels supportés par les bénéficiaires des rémunérations de prestations de service au titre de cette activité, elle n'apporte aucun élément de preuve, alors que la charge de celle-ci lui incombe sans que cette charge ne constitue elle-même une entrave disproportionnée à la libre prestation de services, de nature à justifier, s'agissant de la société de droit danois Bacon, l'existence et le montant de tels frais.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la société Henry tendant à la décharge des rappels de retenue à la source mis à sa charge au titre des années 2015 et 2016 doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la société Henry présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Sur l'amende pour recours abusif :

12. Aux termes de l'article R. 741-12 du code de justice administrative : " Le juge peut infliger à l'auteur d'une requête qu'il estime abusive une amende dont le montant ne peut excéder 10 000 euros ". La faculté prévue par ces dispositions constituant un pouvoir propre du juge, les conclusions du directeur régional des finances publiques d'Ile-de-France et de Paris tendant à ce que la société Henry soit condamnée à une telle amende ne peuvent en tout état de cause qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Henry est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de l'administrateur général des finances publiques en charge de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France (division juridique) tendant à ce que la société Henry soit condamnée au paiement d'une amende de 3 000 euros en application de l'article R. 741-12 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Henry et à l'administrateur général des finances publiques en charge de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France (division juridique).

Délibéré après l'audience du 7 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Rohmer, président,

M. Guiader, premier conseiller,

M. Lenoir, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2023.

Le rapporteur,

A. LENOIR

Le président,

B. ROHMERLa greffière,

S. CAILLIEU-HELAIEM

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, chargé des comptes publics, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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