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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2101825

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2101825

vendredi 16 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2101825
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5e Section - 4e Chambre
Avocat requérantCABINET PHELIP & ASSOCIE (SELURL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 29 janvier 2021 et le 25 novembre 2022, la société civile immobilière (SCI) Kerdeloo, représentée par Me Pouilhe, demande au tribunal :

1°) de condamner la Ville de Paris à lui verser une indemnité de 282 867,14 euros augmentée des intérêts au taux légal et de leur capitalisation en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait des désordres causés par les ouvrages d'assainissement de la Ville de Paris ;

2°) d'enjoindre avant-dire droit à la Ville de Paris de produire plusieurs rapports relatifs aux décomptes généraux définitifs, mémoires ou factures des travaux intervenus sur les collecteurs des rues Saint-Germain-l'Auxerrois et Bertin-Poirée entre le 1er janvier 2018 et le 31 décembre 2019, les dossiers d'entretien de ces ouvrages, les rapports et relevés des incidents qu'ils ont subis sur la même période dont ceux rédigés lors des visites de l'immeuble 6, rue Bertin-Poirée les 18 septembre 2018, 19 décembre 2018 et 3 janvier 2019 ;

3°) de mettre à la charge de la Ville de Paris une somme de 5 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de la Ville de Paris doit être engagée au motif qu'il y a un défaut d'entretien normal des ouvrages d'assainissement communal au droit des rues Bertin-Poirée et Saint-Germain-l'Auxerrois, c'est-à-dire une fuite de ces ouvrages qu'elle a constatée en septembre 2018 ;

- il existe un lien de causalité direct et certain entre cette fuite ayant entraîné un déversement des effluents des égouts dans la cave du deuxième sous-sol et ce déversement ayant endommagé les fondations de l'immeuble, entraîné un tassement différentiel et l'apparition de fissures ; en ce sens, le tassement est plus important à l'endroit où se situe cet immeuble, les fuites sur les canalisations enterrées sont très fréquemment à l'origine de la décompaction des terres sous l'assise des fondations des bâtiments ; l'intervention de la Ville de Paris en décembre 2018 pour isoler un tronçon du collecteur ovoïde passant sous la chaussée devant le 6 rue Bertin-Poirée a fait cesser la fuite ;

- elle doit être indemnisée du fait des travaux de mise en sécurité qu'elle a réalisés ainsi que des travaux de consolidation et du préjudice immatériel qu'elle a subi.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juillet 2022, la Ville de Paris, représentée par Me Phelip, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de la SCI Kerdeloo en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le litige ne relève pas du régime de responsabilité pour faute mais du régime de responsabilité sans faute pour préjudice anormal et spécial ;

- les conditions d'engagement de sa responsabilité sans faute au titre du préjudice anormal et spécial ne sont pas remplies en l'absence de préjudice anormal et spécial et de lien de causalité entre les chefs de préjudice invoqués et l'état de la canalisation passant par la cave faisant partie du réseau d'assainissement communal ;

- à titre subsidiaire, les chefs de préjudice invoqués ne sont pas justifiés.

Vu les pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Blusseau, conseiller,

- les conclusions de M. Degand, rapporteur public,

- les observations de Me Pouilhe pour la SCI Kerdeloo et de Me Dumene pour la Ville de Paris.

Considérant ce qui suit :

1. La société civile immobilière (SCI) Kerdeloo est propriétaire d'un immeuble à usage d'habitation sis 6, rue Bertin-Poirée (75001). Le 1er octobre 2020, elle a adressé une demande préalable indemnitaire à la Ville de Paris tendant à ce qu'elle l'indemnise des préjudices qu'elle estime que son bien immobilier a subis à la suite des désordres causés par les ouvrages d'assainissement de la Ville de Paris. Du silence de l'administration, une décision implicite de rejet est née. La SCI Kerdeloo demande au tribunal de condamner la Ville de Paris à lui verser une indemnité de 282 867,14 euros en réparation de ces préjudices.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne le fait générateur :

2. Même sans faute de sa part, le maître de l'ouvrage est intégralement responsable des dommages causés aux tiers par les ouvrages publics dont il a la garde, en raison tant de leur existence que de leur entretien ou de leur fonctionnement. Il n'en va différemment que si ces dommages sont, au moins partiellement, imputables à une faute de la victime ou à un cas de force majeure. La victime doit apporter la preuve de la réalité des préjudices qu'elle allègue avoir subis et de l'existence d'un lien de causalité entre l'ouvrage public et ces préjudices, lesquels doivent en outre présenter un caractère anormal et spécial.

3. Il résulte de l'instruction que le deuxième sous-sol de l'immeuble dont la SCI Kerdeloo est propriétaire, qui est traversé par une canalisation du réseau d'assainissement de la Ville de Paris, a fait l'objet d'inondations importantes qui ont été constatées en août et en septembre 2018. Il en résulte également, notamment du rapport d'intervention du 26 décembre 2018 de la société ayant procédé au pompages de ces eaux insalubres, que, compte tenu de leur caractère d'eaux usées, elles sont issues d'une fuite d'un tampon d'accès sur un collecteur municipal cassé qui a entraîné un déversement des effluents des égouts dans la cave. De même, il en résulte que les agents de la Ville de Paris sont intervenus en décembre 2018 afin d'isoler un tronçon du collecteur avec deux batardeaux et un conduit provisoire pour ponter la zone défectueuse et que cette intervention a mis fin à la fuite d'eaux usées. Si la Ville de Paris fait valoir en défense que ces venues d'eaux usées pourraient trouver leur origine dans des canalisations privées, elle ne le démontre pas et les tests effectués par ses agents au cours de leurs deuxième et troisième visites sont insuffisants pour établir que la collecteur municipal est étranger à cette fuite. Dans ces conditions, la fuite doit être regardée comme ayant causé des désordres de nature à engager la responsabilité de la Ville de Paris à l'égard de la SCI Kerdeloo sur le terrain de la responsabilité sans faute.

En ce qui concerne les préjudices :

4. En premier lieu, la SCI Kerdeloo fait valoir qu'elle a réalisé des travaux de consolidation de son immeuble pour un montant total de 155 906,70 euros consistant dans la préconisation de travaux par un maître d'œuvre, un bureau géotechnique et deux entreprises, et que ces travaux portent sur la confortation de la voûte de la cave, la réalisation d'injonction dans les fondations de l'immeuble et des reprises dans les parties communes de l'immeuble à la suite des mouvements qu'il a subis. Il résulte toutefois de l'instruction que la seule inondation résultant de la fuite du collecteur, laquelle n'a duré que quelques mois, d'août à décembre 2018, est insuffisante pour endommager les fondations de l'immeuble, entraîner un tassement différentiel et l'apparition de fissures. En outre, l'immeuble date du 19ème siècle et, antérieurement à la constatation de cette inondation septembre 2018, des lézardes étaient déjà présentes et le bâtiment était déjà en mouvement depuis plusieurs années. De même, il résulte également de l'instruction qu'en raison de la proximité de la Seine, située à une distance comprise entre 57 mètres et 80 mètres, le deuxième sous-sol est vulnérable au niveau d'eaux atteint lors des crues de la Seine et qu'en comparaison avec ces phénomènes de crue, la venue d'eau des ouvrages d'assainissement a été marginale. Par suite, le lien de causalité entre la fuite de l'ouvrage public d'assainissement et ces désordres structurels liés à l'immeuble n'est pas établi. Dans ces conditions, la société requérante n'est pas fondée à demander l'indemnisation de ce chef de préjudice.

5. En deuxième lieu, la société requérante demande à être indemnisée de la somme de 4 400 euros en raison de l'intervention d'un ingénieur structure. Toutefois, il résulte du rapport d'étude réalisé par ce cabinet ainsi que de la facture de cet ingénieur que ce rapport est relatif au tassement différentiel de l'immeuble sis 6, rue Bertin-Poirée et à l'entraînement avec les immeubles voisins. Par suite, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 4 du présent jugement, cette intervention, qui porte sur des problèmes structurels de l'immeuble, est sans lien de causalité avec l'inondation ayant résulté de la fuite du collecteur.

6. En troisième lieu, la société requérante demande la somme de 9 761, 40 euros en réparation de travaux d'étaiement. Toutefois, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 4 du présent jugement, ce chef de préjudice est sans lien de causalité avec l'inondation ayant résulté de la fuite du collecteur.

7. En quatrième lieu, il résulte de l'instruction qu'à la suite des désordres qu'elle a constatés, la SCI Kerdeloo a engagé des frais afin de réaliser des travaux de recherche de fuite sur canalisation qui s'élèvent à la somme de 3 544,90 euros. Dans ces conditions, elle est fondée à demander le remboursement de ce préjudice anormal et spécial qu'elle a subi.

8. En cinquième lieu, il résulte de l'instruction que la société requérante a fait procéder au pompage des eaux usées qui se trouvaient au deuxième sous-sol de la cave de l'immeuble dont elle est propriétaire provenant de la fuite du collecteur et que ce préjudice présente un caractère anormal et spécial. Elle justifie cette dépense en produisant la facture de l'intervention d'un montant de 2 772,20 euros. Dans ces conditions, elle est fondée à soutenir que la Ville de Paris doit lui verser cette somme.

9. En dernier lieu, il résulte de l'instruction que le déversement des effluents des égouts a entraîné des nuisances olfactives et la présence d'insectes. Compte tenu de la durée de ces nuisances, d'août à décembre 2018, de leur importance et de leur localisation, la société requérante est fondée à demander la réparation du préjudice anormal et spécial qu'elles ont causé. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en lui allouant une somme de 2 500 euros.

10. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'ordonner la mesure d'instruction demandée, la Ville de Paris doit être condamnée à verser à la SCI Kerdeloo une indemnité d'un montant total de 9 000 euros, tout intérêts confondus.

Sur les frais liés au litige :

11. D'une part, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par la SCI Kerdeloo sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

12. D'autre part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de la SCI Kerdeloo, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, une somme au titre des frais exposés par la Ville de Paris et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La Ville de Paris versera à la SCI Kerdeloo une indemnité de 9 000 euros tous intérêts confondus.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de la SCI Kerdeloo est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par la Ville de Paris sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société civile immobilière Kerdeloo à la Ville de Paris.

Délibéré après l'audience du 2 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Aubert, présidente,

M. Julinet, premier conseiller,

M. Blusseau, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 décembre 2022.

Le rapporteur,

A. BLUSSEAU

La présidente,

S. AUBERT

La greffière,

A. LOUART

La République mande et ordonne au préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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