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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2104235

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2104235

vendredi 23 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2104235
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3e Section - 3e Chambre - R.222-13
Avocat requérantGROSHENNY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 février 2021, Mme D A représentée par Me Groshenny, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 16 décembre 2020 par laquelle le préfet de police a rejeté sa demande indemnitaire ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 12 000 euros, ou à titre subsidiaire, une somme de 1 816,81 euros, en réparation du préjudice résultant du refus du préfet de police de lui prêter le concours de la force publique pour l'exécution d'une décision de justice ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée sur le fondement de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution selon lequel le refus de l'Etat de prêter son concours à l'exécution d'un jugement ouvre droit à réparation ; il est expressément fait mention dans le procès-verbal de réquisition de la force publique du 2 janvier 2020 à l'attention de la Préfecture de Police de Paris qu'est remis une copie du commandement de quitter les lieux ;

- en tout état de cause, une nouvelle notification du commandement de quitter les lieux délivré le 4 décembre 2019 a été remise au préfet de police le 9 décembre 2020 ;

- le refus de lui accorder le concours de la force publique a entraîné un préjudice financier, depuis le 2 mars 2020.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 novembre 2022, le préfet de police conclut :

1°) à titre principal, au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, à ce que le montant de la condamnation mise à la charge de l'Etat soit ramené à de plus justes proportions, dans la limite de la somme de 924,54 euros ;

3°) à titre infiniment subsidiaire, à ce que le montant de la condamnation mise à la charge de l'Etat soit ramené à de plus justes proportions, dans la limite de la somme de 5 537,44 euros ;

Il soutient que :

- à titre principal, le commandement de quitter les lieux a été adressé le 10 décembre 2020 ;

- à titre subsidiaire, le préjudice invoqué par la requérante n'est pas établi ;

- l'indemnité due par l'Etat pour la période allant du 9 décembre 2020 au 3 février 2021 doit être limitée à 924,54 euros.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des procédures civiles d'exécution,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La magistrate désignée a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Par une ordonnance du 22 novembre 2019, le président du tribunal d'instance de Paris a constaté que Mme B occupait l'appartement de Mme A, au 35 rue de Trevise dans le 9ème arrondissement de Paris sans droit ni titre depuis le 15 mars 2019 et a ordonné son expulsion, ainsi que tous occupants de son chef, sans application du bénéfice de la trêve hivernale et du respect d'un délai de deux mois à compter de la notification d'un commandement à quitter les lieux, si besoin avec le concours de la force publique. Un commandement de quitter les lieux a été signifié à l'intéressée le 4 décembre 2019. L'huissier de justice instrumentaire a requis le concours de la force publique le 2 janvier 2020. Une itérative réquisition aux mêmes fins a été faite le 3 mars 2020. En l'absence d'intervention de l'administration, Mme A a formé une demande préalable le 19 juillet 2020, en vue d'obtenir l'indemnisation de son préjudice financier d'un montant de 4 500 euros correspondant aux indemnités d'occupation dues depuis le 2 mars 2020. Cette réclamation a été rejetée le 16 décembre 2020. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal l'annulation de la décision de rejet de sa demande préalable indemnitaire et la condamnation de l'Etat à lui verser une somme de 12 000 euros, ou à titre subsidiaire, une somme de 1 816,81 euros, en réparation du préjudice résultant du refus du préfet de police de lui prêter le concours de la force publique pour l'exécution d'une décision de justice.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision du 16 décembre 2020 par laquelle le préfet de police a rejeté la demande indemnitaire préalable du 19 juillet 2020 a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de la demande de la requérante qui, eu égard à l'objet de ses conclusions, a donné à l'ensemble de sa requête le caractère d'un recours de plein contentieux.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne la responsabilité :

3. Aux termes de l'article L. 412-1 du code des procédures civiles d'exécution : " Si l'expulsion porte sur un lieu habité par la personne expulsée ou par tout occupant de son chef, elle ne peut avoir lieu qu'à l'expiration d'un délai de deux mois qui suit le commandement () Le délai prévu au premier alinéa du présent article ne s'applique pas lorsque le juge qui ordonne l'expulsion constate que les personnes dont l'expulsion a été ordonnée sont entrées dans les locaux par voie de fait. ". Aux termes de l'article L. 412-5 de ce code : " Dès le commandement d'avoir à libérer les locaux, l'huissier de justice chargé de l'exécution de la mesure d'expulsion en saisit le représentant de l'Etat dans le département afin que celui-ci en informe la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives prévue à l'article 7-2 de la loi n° 90-449 du 31 mai 1990 visant à la mise en œuvre du droit au logement, et qu'il informe le ménage locataire de la possibilité de saisir la commission de médiation en vue d'une demande de relogement au titre du droit au logement opposable. A défaut de saisine du représentant de l'Etat dans le département par l'huissier, le délai avant l'expiration duquel l'expulsion ne peut avoir lieu est suspendu. / La saisine du représentant de l'Etat dans le département par l'huissier et l'information de la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives par le représentant de l'Etat dans le département s'effectuent par voie électronique par l'intermédiaire du système d'information prévu au dernier alinéa du même article 7-2. ". Au titre de l'article L.412-6 du même code : " Nonobstant toute décision d'expulsion passée en force de chose jugée et malgré l'expiration des délais accordés en vertu de l'article L. 412-3, il est sursis à toute mesure d'expulsion non exécutée à la date du 1er novembre de chaque année jusqu'au 31 mars de l'année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l'unité et les besoins de la famille. Par dérogation au premier alinéa du présent article, ce sursis ne s'applique pas lorsque la mesure d'expulsion a été prononcée en raison d'une introduction sans droit ni titre dans le domicile d'autrui par voies de fait. ()". Enfin, aux termes de l'article R. 412-2 du même code : " () Pour l'application de l'article L. 412-5, l'huissier de justice envoie au préfet du département du lieu de situation de l'immeuble, par lettre recommandée avec demande d'avis de réception ou par voie électronique, copie du commandement d'avoir à libérer les locaux. ".

4. Il résulte de ces dispositions que le concours de la force publique ne peut être légalement accordé avant l'expiration du délai de deux mois qui suit la notification au préfet du commandement d'avoir à quitter les lieux antérieurement signifié à l'occupant. Le préfet saisi d'une demande de concours moins de deux mois avant l'expiration de ce délai, qu'il doit mettre à profit pour tenter de trouver une solution de relogement à l'occupant, est légalement fondé à la rejeter en raison de son caractère prématuré.

5. En l'espèce, dans la décision attaquée, le préfet de police soutient qu'il a été destinataire d'une copie du commandement d'avoir à quitter les lieux signifié à l'occupante du logement le 10 décembre 2020. Toutefois, il résulte de l'instruction qu'une copie de ce commandement de quitter les lieux a bien été délivrée au préfet de police, le 2 janvier 2020, en annexe de la réquisition du concours de la force publique.

6. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation. " ; qu'aux termes de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet () Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus () ".

7. Tout justiciable nanti d'une décision de justice exécutoire est en droit d'obtenir, si nécessaire, que l'État lui apporte l'assistance de la force publique pour son exécution. L'État ne peut légalement refuser de prêter le concours de la force publique que si l'exécution forcée de la décision de justice est de nature à porter à l'ordre public des troubles d'une exceptionnelle gravité.

8. Il résulte de l'instruction que, faute pour l'État d'avoir donné suite à la demande de concours de la force publique, notamment présentée le 2 janvier 2020, pour procéder à l'exécution de l'ordonnance du 22 novembre 2019 précitée, au-delà du délai normal de deux mois dont il disposait avant d'agir, sa responsabilité s'est trouvée engagée, à compter du 2 mars 2020. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que les lieux ont été libérés de manière effective le 3 février 2021.

9. Il résulte de ce qui précède que la responsabilité de l'État du fait du refus de concours de la force publique en cause se trouve engagée du 2 mars 2020 au 3 février 2021.

10. Dès lors, la responsabilité de l'Etat est engagée et court à compter du 2 mars 2020 jusqu'au 3 février 2021 en raison du refus du préfet de police d'accorder le concours de la force publique pour l'exécution de l'ordonnance du 22 novembre 2019 susmentionnée.

Sur le préjudice :

11. D'une part, la nature et l'étendue des réparations incombant à une collectivité publique ne dépendent pas de l'évaluation du dommage faite par l'autorité judiciaire dans un litige auquel cette collectivité n'a pas été partie, mais doivent être déterminées par le juge administratif compte tenu des règles relatives à la responsabilité des personnes morales de droit public. D'autre part, la réparation due à un propriétaire ne peut être supérieure au préjudice subi, lequel est égal au montant des loyers dont ce propriétaire a été privé du fait de la décision de l'administration de ne pas prêter le concours de la force publique à l'exécution d'une décision de justice. Enfin, le préjudice du propriétaire qui, faute d'avoir obtenu le concours de la force publique, se trouve privé de la disposition de locaux peut être évalué en fonction de la valeur locative de son bien.

12. Il résulte de l'instruction que la valeur locative mensuelle du logement occupé par Mme B doit être évaluée à la somme de 500 euros correspondant à l'estimation réalisée par les services fonciers de Paris, que les pièces produites par la requérante ne permettent pas d'invalider. Dès lors, le préjudice tenant aux pertes de loyers de Mme A durant la période de responsabilité de l'Etat est de 5 537,44 euros.

13. Il s'ensuit que le préjudice locatif de la requérante subi entre la période du 2 mars 2020 jusqu'au 3 février 2021, date de libération du logement, doit être réparé à hauteur de la somme de 5 537,44 euros.

14. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que Mme A est fondée à demander la condamnation de l'Etat à lui payer la somme de 5 537,44 euros en réparation du préjudice subi du fait du refus implicite de concours de la force publique.

Sur la subrogation de l'Etat :

15. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il détermine le montant et la forme des indemnités allouées par lui, de prendre, au besoin d'office, les mesures nécessaires pour que sa décision n'ait pas pour effet de procurer à la victime d'un dommage, par les indemnités qu'elle a pu ou pourrait obtenir en raison des mêmes faits, une réparation supérieure au préjudice subi. Par suite, lorsqu'il condamne l'Etat à indemniser le propriétaire auquel le préfet a refusé le concours de la force publique pour exécuter un jugement ordonnant l'expulsion des occupants d'un local, le juge doit, au besoin d'office, subroger l'Etat, dans la limite de l'indemnité mise à sa charge, dans les droits que le propriétaire peut détenir sur les occupants au titre de l'occupation irrégulière de son bien pendant la période de responsabilité de l'Etat.

16. Il y a lieu de subordonner le versement de l'indemnité que le présent jugement accorde à Mme A à la subrogation de l'Etat, dans la limite du montant de cette indemnité, dans les droits qu'elle peut détenir sur Mme B, au titre de l'occupation irrégulière du logement situé au 35 rue de Trevise dans le 9ème arrondissement de Paris.

Sur les conclusions présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

17. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat versera à Mme A la somme de 5 537,44 euros.

Article 2 : Le paiement de l'indemnité allouée par l'article 2 est subordonné à la subrogation de l'État dans les droits que détiendrait Mme A sur Mme B au titre de l'occupation irrégulière du logement lui appartenant situé au 35 rue de Trevise dans le 9ème arrondissement de Paris.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A au préfet de police et au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 décembre 2022.

La magistrate désignée,

T. C

La greffière,

A. Gaillac

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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