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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2104421

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2104421

lundi 12 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2104421
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET JASPER AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 4 mars 2021 et le 11 octobre 2022, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Saumon, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) à lui verser la somme totale de 66 531,21 euros en remboursement des sommes versées aux ayants droit de M. F, somme assortie des intérêts au taux légal à compter de l'enregistrement de la requête ;

2°) de condamner l'AP-HP à lui verser la somme de 700 euros au titre des frais d'expertise engagés pour examiner le cas de M. F, somme assortie des intérêts au taux légal à compter de l'enregistrement de la requête ;

3°) de mettre à la charge de l'AP-HP une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

L'ONIAM soutient que :

- la responsabilité de l'AP-HP est engagée en raison de la faute résultant de l'erreur de manipulation commise par le professeur B et de l'absence de mise en route des manœuvres de rattrapage préconisées ;

- la responsabilité de l'AP-HP est également engagée de plein droit du fait de l'utilisation d'un produit de santé défectueux ;

- l'AP-HP doit être condamnée à lui rembourser les sommes versées aux ayants droit de la victime en application des quatorze protocoles d'indemnisation conclus avec des derniers.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 septembre 2022, l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) conclut au rejet de la requête ou, à titre subsidiaire, à ce que soit ordonnée une expertise avant-dire droit.

Elle soutient que :

- l'expertise du Dr E, qui a conclu à son absence de faute, doit être confirmée ;

- elle n'a pas été partie à l'expertise judiciaire, laquelle ne lui est donc pas opposable.

Par ordonnance du 26 septembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 27 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Broussois,

- et les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, alors âgé de 86 ans, a été opéré le 18 juin 2010 à l'hôpital européen Georges Pompidou, dépendant de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), pour le traitement d'un anévrisme de l'aorte abdominale par endoprothèse. Les suites opératoires ont été compliquées d'une défaillance hémodynamique et viscérale qui ont entrainé le décès du patient quelques heures après l'intervention. Le 4 février 2011, les ayants droit de M. F ont saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI) d'Ile-de-France qui, sur la base d'un rapport d'expertise remis le 19 février 2012, a estimé, par un avis du 22 mars 2012, que l'indemnisation des préjudices consécutifs au décès de M. F incombait à la société Cook France en sa qualité de fabricant de l'endoprothèse utilisée lors de l'intervention. En l'absence d'offre d'indemnisation formulée par cette société, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), dans le cadre de la substitution prévue à l'article L. 1142-15 du code de santé publique, a indemnisé les ayants droit de M. F par des protocoles d'indemnisations conclus entre le 15 janvier 2013 et le 11 août 2013, pour un montant total de 66 531,21 euros. Le 12 septembre 2014, l'ONIAM a assigné la société Cook France devant le tribunal de grande instance de Créteil aux fins de recouvrer le montant des indemnisations ainsi versées aux ayants droit de M. F. Par jugement du 17 juin 2016, le tribunal de grande instance de Créteil a déclaré la société Cook France responsable d'avoir fourni une endoprothèse défectueuse à l'origine du décès de M. F et condamné cette société à verser à l'ONIAM la somme précitée de 66 531,21 euros. Par arrêt du 6 septembre 2018, la Cour d'appel de Paris, avant dire droit sur l'appel interjeté par la société Cook France du jugement précité, a ordonné une expertise au motif qu'elle ne disposait pas des éléments nécessaires permettant de donner une solution au litige. L'expertise a été confiée au Dr A D, chirurgien vasculaire et thoracique, qui, dans son rapport remis le 30 novembre 2018, a conclu à l'existence d'une erreur de manipulation de l'endoprothèse utilisée lors de l'intervention du 18 juin 2010, non suivie des manœuvres de rattrapage préconisées. A la suite de la remise de ce rapport, l'ONIAM a adressé à l'AP-HP, par courrier du 2 mars 2021, une demande d'indemnisation préalable pour obtenir le remboursement de la somme susmentionnée de 66 531,21 euros. Sa demande ayant été implicitement rejetée, l'ONIAM demande au tribunal, par la présente requête, de condamner l'AP-HP à lui rembourser ladite somme.

2. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. (). ".

3. D'une part, si le rapport d'expertise susmentionné du 19 février 2012, établi par le Dr C E, chirurgien cardio-vasculaire, dans le cadre de la procédure suivie devant la CCI d'Ile-de-France, a conclu que le décès de M. F avait été occasionné par la survenue " d'un accident médical lié, de façon directe et certaine, à une difficulté d'ouverture de la prothèse Zenith Flex, fabriquée et commercialisée par le Laboratoire Cook et son système de largage ", relevant que " ce problème a été de très nombreuses fois rapporté aux autorités et a amené un grand nombre de modifications de la part du matériel ", le même rapport mentionne ailleurs, en réponse aux dires de la société Cook France, que " l'hypothèse d'un défaut de coordination des opérateurs amenant à larguer les stents en mauvaise position en raison d'une poussée de la prothèse et de la libération du fil de sécurité est possible, une autre hypothèse est un dysfonctionnement total de cette prothèse (). En l'absence de l'enregistrement de la procédure () il est impossible de conclure ", ou encore que " En l'absence d'enregistrement complet des évènements, il n'est pas possible de retenir la conclusion des laboratoires Cook de non-respect du mode d'emploi. L'hypothèse d'un dysfonctionnement prothétique ne peut être exclu, sans qu'il soit possible de trancher cette alternative en l'état ", et, en réponse aux dires des consorts F, qu'il " n'est pas possible en l'état de déterminer si la prothèse a dysfonctionné ou si l'équipe chirurgicale n'a pas respecté le mode d'emploi en l'absence d'enregistrement de la procédure ". Ces conclusions, eu égard à leur caractère contradictoire, ne permettent pas au tribunal de se prononcer sur la responsabilité éventuellement encourue par l'AP-HP, soit au titre d'une faute commise lors de la manipulation de la prothèse litigieuse, soit en l'absence de faute au titre de la défaillance de ladite prothèse.

4. D'autre part, le respect du caractère contradictoire de la procédure d'expertise implique que les parties soient mises à même de discuter devant l'expert des éléments de nature à exercer une influence sur la réponse aux questions posées par la juridiction saisie du litige. Lorsqu'une expertise est entachée d'une méconnaissance de ce principe ou lorsqu'elle a été ordonnée dans le cadre d'un litige distinct, ses éléments peuvent néanmoins, s'ils sont soumis au débat contradictoire en cours d'instance, être régulièrement pris en compte par le juge, soit lorsqu'ils ont le caractère d'éléments de pur fait non contestés par les parties, soit à titre d'éléments d'information dès lors qu'ils sont corroborés par d'autres éléments du dossier.

5. En l'espèce, si l'expert désigné par la Cour d'appel de Paris a conclu, dans son rapport du 30 novembre 2018, à une erreur de manipulation de la prothèse en litige avec absence de mise en route des manœuvres de rattrapage préconisées, en relevant qu'il s'agissait de l'hypothèse " la plus plausible ", il est constant que l'AP-HP, qui conteste cette conclusion, n'était pas partie à l'expertise en cause, ordonnée dans le cadre d'un litige distinct. Par ailleurs, ledit rapport d'expertise ne contient pas d'éléments de pur fait non contestés par les parties ni des appréciations corroborées par d'autres éléments du dossier, qui permettraient au tribunal de se prononcer sur la responsabilité éventuellement encourue par l'AP-HP au titre des faits en litige.

6. En l'absence d'autres éléments au dossier permettant au tribunal de se prononcer sur ce point, il y a lieu, avant dire droit, d'ordonner une expertise médicale aux fins exposées ci-après.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de l'ONIAM, procédé à une expertise médicale, en présence de l'AP-HP, de la société Cook France et des ayants droit de M. F.

Article 2 : L'expert sera désigné par le président du tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il se fera communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de M. F notamment tous documents relatifs au suivi médical, aux consultations préopératoires et aux actes de soins pratiqués lors de sa prise en charge par l'hôpital européen Georges Pompidou, ainsi que le rapport d'expertise du Dr E du 19 février 2012 et celui du Dr D du 30 novembre 2018. Il pourra entendre toute personne du service hospitalier ayant donné des soins à M. F.

Article 3 : L'expert aura pour mission de :

1°) procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de M. F ;

2°) décrire l'état pathologique de M. F ayant conduit à son opération, le 18 juin 2010, à l'hôpital européen Georges Pompidou, ainsi que ses antécédents médicaux ; décrire l'état de santé de M. F lors de son admission et les soins et prescriptions reçus au cours de son hospitalisation, ainsi que les conditions dans lesquelles il a été pris en charge et soigné ;

3°) donner son avis sur la qualité des soins prodigués en fournissant toute précision utile pour déterminer si de tels soins étaient adaptés à l'état du patient et s'ils ont été attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science médicale, tant au moment où ils ont été administrés que dans leur suite en se référant aux données acquises de la science à l'époque des faits ; dans la négative analyser de façon détaillée la nature des erreurs, maladresses, manque de précaution et négligences, pré, per ou post opératoires constatées ;

4°) préciser si la cause du dysfonctionnement de l'endoprothèse a tenu à un défaut intrinsèque du matériel en cause, à un mauvais maniement par les praticiens hospitaliers ou à une quelconque autre circonstance ;

5°) donner son avis sur l'existence d'un lien de causalité direct et certain entre les éventuels manquements relevés et le décès du patient ; préciser l'incidence éventuelle d'un état antérieur du patient ;

6°) donner toutes précisions sur les préjudices subis par M. F et ses ayants droit ;

7°) de manière générale, donner toutes les précisions utiles au tribunal afin de lui permettre de se prononcer sur la responsabilité éventuelle de l'AP-HP.

Article 4 : L'expert prêtera serment par écrit devant le greffier en chef du tribunal. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 5 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 6 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et à l'Assistance publique-hôpitaux de Paris.

Délibéré après l'audience du 26 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Marino, président,

M. Le Broussois, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juin 2023.

Le rapporteur,

N. Le Broussois

Le président,

Y. Marino

Le greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2104421/6-1

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