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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2106481

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2106481

jeudi 19 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2106481
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3e Section - 1re Chambre - R.222-13
Avocat requérantLUBAKI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et trois mémoires, enregistrés respectivement les 30 mars 2021, 1er avril 2022, 5 mai 2022 et 20 décembre 2022, M. E B et Mme A B, représentés par Me Théobald, demandent au tribunal dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner l'Etat à leur verser la somme de 8 207, 25 euros, augmentée des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts, en réparation des préjudices qu'ils ont subis du fait du refus de concours de la force publique ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le refus de concours de la force publique méconnaît les dispositions de l'article

L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution et engage la responsabilité de l'Etat ;

- ils subissent des préjudices correspondant au montant de la dette locative pendant la période de responsabilité de l'Etat, soit du 1er avril 2020 au 22 juillet 2021, aux frais de procédure exposés et à leur préjudice moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 avril 2022, le préfet de police conclut, à titre principal, au rejet de la requête, et à titre subsidiaire, à la limitation de l'indemnité mise à la charge de l'Etat à la somme de 4 772, 33 euros pour la période du 11 juillet 2020 au 22 juillet 2021.

Il soutient que :

- les préjudices allégués par les requérants ne sont pas certains, car les occupants de leur logement ont interjeté appel du jugement du tribunal d'instance de Paris du 16 septembre 2019 ordonnant leur expulsion ;

- la période de sursis à exécution prévue par l'article L. 412-6, alinéa 1er du code des procédures civiles d'exécution a été prolongée jusqu'au 31 mai 2020 par l'ordonnance n°2020-331 du 25 mars 2020, puis jusqu'au 10 juillet 2020 inclus par la loi n°2020-546 du 11 mai 2020 ; la responsabilité de l'Etat ne peut être engagée qu'à compter du 11 juillet 2020 ;

- l'évaluation du préjudice de dette locative doit prendre en compte l'indemnité d'occupation du logement fixée par le jugement du tribunal d'instance de Paris du 16 septembre 2019 et les versements effectués par les occupants pendant la période de responsabilité de l'Etat.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- la loi n°89-462 du 6 juillet 1989 ;

- la loi n°2020-546 du 11 mai 2020 ;

- l'ordonnance n° 2020-331 du 25 mars 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

La magistrate désignée a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- et les observations de Me Théobald, avocat de M. et Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme B sont propriétaires d'un logement situé 70 rue Curial dans le 19ème arrondissement à Paris, qu'ils ont loué à M. F D par un contrat du 2 janvier 2007. Par un jugement du 16 septembre 2019, le tribunal d'instance de Paris a déclaré valable le congé pour vente donné au locataire, constaté que le bail avait pris fin le 4 janvier 2019, ordonné l'expulsion de M. et Mme F D, faute pour eux d'avoir libéré les lieux dans le délai de deux mois après la signification du commandement de quitter les lieux, condamné M. et Mme F D à verser à M. et Mme B la somme de 999, 85 euros au titre des loyers et charges impayés au 4 janvier 2019 ainsi qu'une indemnité mensuelle d'occupation égale au montant des loyers et charges qui auraient été dus en en cas de non résiliation du bail, à compter du 5 janvier 2019 jusqu'à leur départ effectif des lieux. Un commandement de quitter les lieux a été signifié à M. et Mme F D le 17 octobre 2019. Par acte d'huissier du 2 janvier 2020, M. et Mme B ont requis le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion de M. et Mme F D. Celle-ci a été effectuée le 22 juillet 2021. Par lettre recommandée, avec accusé de réception, du 11 décembre 2020, reçue par la préfecture de police le 15 décembre 2020, M. et Mme B ont formé une demande préalable d'indemnisation des préjudices qu'ils estiment avoir subis en raison du refus implicite du préfet de police de leur accorder le concours de la force publique. Par un courrier du 25 janvier 2021, le préfet de police a refusé de poursuivre l'instruction de leur demande d'indemnisation, au motif que le jugement du tribunal d'instance de Paris du 16 septembre 2019 avait été frappé d'appel. Par la présente requête, M. et Mme B demandent au tribunal de condamner l'Etat à leur verser une indemnité d'un montant de

8 207, 25 euros en réparation des préjudices subis du fait du refus de concours de la force publique.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation ". Aux termes de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. La réquisition contient une copie du dispositif du titre exécutoire. Elle est accompagnée d'un exposé des diligences auxquelles l'huissier de justice a procédé et des difficultés d'exécution. Toute décision de refus de l'autorité compétente est motivée. Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus. Ce refus est porté à la connaissance du créancier par l'huissier de justice ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 412-1 de ce code : " Si l'expulsion porte sur un lieu habité par la personne expulsée ou par tout occupant de son chef, elle ne peut avoir lieu qu'à l'expiration d'un délai de deux mois qui suit le commandement, sans préjudice des dispositions des articles L. 412-3 à L. 412-7. ( ) ". Aux termes de l'article L. 412-5 du même code : " Dès le commandement d'avoir à libérer les locaux, l'huissier de justice chargé de l'exécution de la mesure d'expulsion en saisit le représentant de l'Etat dans le département () ".

4. Enfin, aux termes de l'article L. 412-6 de ce même code : " Nonobstant toute décision d'expulsion passée en force de chose jugée et malgré l'expiration des délais accordés en vertu de l'article L. 412-3, il est sursis à toute mesure d'expulsion non exécutée à la date du 1er novembre de chaque année jusqu'au 31 mars de l'année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l'unité et les besoins de la famille. () ". Cette période a été prolongée jusqu'au 31 mai 2020 par l'ordonnance n°2020-331 du 25 mars 2020, puis jusqu'au 10 juillet 2020 inclus par la loi n°2020-546 du 11 mai 2020 prorogeant l'état d'urgence sanitaire et complétant ses dispositions.

5. Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet, régulièrement requis à cet effet, refuse le concours de la force publique pour l'exécution d'une décision juridictionnelle exécutoire ordonnant l'expulsion de l'occupant d'un local, la responsabilité de l'Etat se trouve engagée à compter de ce refus ou, s'il intervient à une date où l'occupant bénéficie du sursis prévu à l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution, à compter du terme de la période de sursis. Par ailleurs, la période de responsabilité de l'Etat au titre d'un refus d'accorder le concours de la force publique pour l'exécution d'un jugement s'achève en principe le jour où l'administration décide d'octroyer ce concours. Elle ne prend fin qu'à la date de mise en œuvre effective du concours lorsque celle-ci intervient plus de quinze jours après la décision, sauf si ce délai est imputable au propriétaire ou à l'huissier ou justifié par des circonstances particulières.

6. Il résulte de l'instruction que M. et Mme B ont signifié le 17 octobre 2019 aux occupants de leur logement un commandement de quitter les lieux, qu'ils ont notifié au préfet de police le 21 octobre 2019. Ils ont adressé le 2 janvier 2020, soit plus de deux mois suivant le commandement, une réquisition du concours de la force publique, par acte d'huissier, au préfet de police. En application des dispositions précitées, le défaut de réponse de l'autorité administrative a fait naître une décision implicite de refus le 2 mars 2020, soit à une date à laquelle les occupants du logement bénéficiaient du sursis prévu à l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution. La responsabilité de l'Etat n'est donc engagée qu'au terme de la période de sursis, soit à compter du 11 juillet 2020. Les requérants et le préfet de police déclarent que l'autorité administrative a décidé d'accorder le concours de la force publique le 15 octobre 2020. Toutefois, il ressort du procès-verbal d'expulsion produit par les requérants que le concours de la force publique pour l'expulsion de M. et Mme F D n'a été effectivement mis en œuvre que le 22 juillet 2021, soit plus de quinze jours après la décision d'octroi du concours, sans qu'il ne résulte de l'instruction que ce délai soit imputable au propriétaire ou à l'huissier ni justifié par des circonstances particulières. Par suite, il incombe à l'Etat de réparer les préjudices causés à M. et Mme B par l'occupation irrégulière de leur logement entre le 11 juillet 2020 et le 22 juillet 2021.

Sur les préjudices :

7. Le préfet de police soutient, en défense, que les préjudices dont les requérants demandent réparation n'ont qu'un caractère éventuel, le jugement du tribunal d'instance de Paris ordonnant l'expulsion des occupants de leur logement ayant été frappé d'appel. Il résulte de l'instruction que, par un arrêt du 30 juin 2022, la cour d'appel de Paris a confirmé le jugement du tribunal d'instance de Paris du 16 septembre 2019, sauf en ce qui concerne le montant de la dette locative et sauf à constater qu'il n'y a plus lieu de statuer sur l'expulsion. Par suite, la décision du juge d'appel n'a pu avoir pour effet de rompre le lien de causalité entre le refus de concours de la force publique et les préjudices subis par les requérants du fait de l'occupation irrégulière de leur logement pendant la période de responsabilité de l'Etat.

En ce qui concerne le préjudice de dette locative :

8. Aux termes du premier alinéa de l'article 7-1 de la loi n°89-462 du 6 juillet 1989 tendant à améliorer les rapports locatifs et portant modification de la loi n°86-1290 du 23 décembre 1986 : " Toutes actions dérivant d'un contrat de bail sont prescrites par trois ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant d'exercer ce droit " et aux termes de l'article 23 de la même loi, " Les charges récupérables, sommes accessoires au loyer principal, sont exigibles sur justification (). Les charges locatives peuvent donner lieu au versement de provisions et doivent, en ce cas, faire l'objet d'une régularisation annuelle () ". L'obligation de régularisation annuelle des charges n'étant assortie d'aucune sanction, le bailleur peut en justifier à tout moment dans la limite du délai de prescription.

9. M. et Mme B demandent le remboursement de la dette locative née pendant la période de responsabilité de l'Etat. Dans leur dernier mémoire, enregistré le 20 décembre 2022, ils arrêtent le montant de la dette locative au 22 juillet 2021 à la somme de 6 530, 63 euros, dont une part de 6 207, 25 euros serait constituée par le montant de l'indemnité d'occupation due par les occupants pendant la période de responsabilité de l'Etat. Or il ressort des écritures des requérants et des pièces produites, en particulier du tableau des charges locatives annuelles et des justificatifs de charges, qu'ils ont calculé le montant de la dette locative en prenant en compte, au débit des occupants, un montant de 7 376, 57 euros correspondant aux charges locatives qu'ils ont exposées pour le logement entre octobre 2010 et décembre 2018. M. et Mme B, qui n'ont produit que le 20 décembre 2022, les justificatifs des charges exposées au cours de cette période, ne justifient pas avoir procédé à la régularisation des charges locatives dans la limite du délai de prescription de trois ans fixé par les dispositions précitées de la loi du 6 juillet 1989. Par suite, ils ne sont pas fondés à en réclamer le paiement aux occupants de leur logement. Il en résulte que le préjudice de dette locative allégué n'est pas établi. Leur demande doit être rejetée.

En ce qui concerne les frais de procédure :

10. M. et Mme B demandent, en deuxième lieu, le versement d'une somme de 1 000 euros au titre de leurs frais de procédure. Ils n'apportent toutefois aucune précision ni commencement de preuve pour justifier l'engagement, pendant la période de responsabilité de l'Etat, de frais de procédure qui auraient été rendus nécessaire par le refus de concours. Leur demande doit être rejetée.

En ce qui concerne le préjudice moral :

11. M. et Mme B demandent, en troisième lieu, le versement d'une somme de 1 000 euros au titre de leur préjudice moral. Ils n'apportent toutefois aucune précision dans leurs écritures permettant d'établir l'existence de ce préjudice. Leur demande doit être rejetée.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. et Mme B doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. et Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, à Mme A B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à M. et Mme G D.

Copie en sera adressée au préfet de police.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 janvier 2023.

La magistrate désignée,

L. C

Le greffier,

Y. Fadel

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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