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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2108004

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2108004

lundi 28 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2108004
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC+
Formation4e Section - 2e Chambre
Avocat requérantVARIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 9 avril 2021 et 16 février 2022, Mme C A, représentée par Me Varin, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 5 043 676 euros en réparation des préjudices que lui a causé l'application d'une loi inconventionnelle ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée en raison de l'inconventionnalité de la loi du 25 janvier 1985, reconnue par l'arrêt n° 23241/04 du 8 mars 2007 de la cour européenne des droits de l'homme ;

- l'application de cette loi inconventionnelle est à l'origine de la liquidation et de la perte de son entreprise, dès lors qu'elle l'a privée de la possibilité de se pourvoir en appel contre le jugement redressant son entreprise ;

- son entreprise a subi un préjudice matériel évalué à la somme de 4 518 676 euros ;

- elle a subi un préjudice personnel évalué à 475 000 euros au titre du préjudice matériel lié à la perte de ses revenus personnels et à la dépréciation de ses droits de retraite, et à 50 000 euros au titre du préjudice moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 août 2021, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la juridiction administrative n'est pas compétente pour connaître du présent litige ;

- il n'existe pas de lien de causalité entre l'inconventionnalité de la loi du 25 janvier 1985 et les préjudices allégués ; la requérante, qui n'a pas fait valoir cette inconventionnalité devant les juridictions de l'ordre judiciaire, n'a pas usé de tous les moyens de droit qui étaient à sa disposition ; en outre, le préjudice moral de Mme A a été reconnu et réparé par la cour européenne des droits de l'homme.

Un courrier a été adressé le 17 février 2022 aux parties en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, les informant de la période à laquelle il est envisagé d'appeler l'affaire à l'audience et précisant la date à partir de laquelle l'instruction pourra être close dans les conditions prévues par les derniers alinéas des articles R. 613-1 et

R. 613-2 du code de justice administrative.

Par ordonnance du 2 juin 2022, la clôture d'instruction a été fixée au même jour.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code du commerce ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de Mme Alidière, rapporteure publique,

- et les observations de Me Varin, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Le 5 mai 2003, le tribunal de commerce de Bobigny a prononcé la liquidation judiciaire de la société A Pneu. Mme C A, associée et gérante de l'EURL A Pneu, ayant interjeté appel de ce jugement en sa qualité de gérante, la cour d'appel de Paris a, le 16 décembre 2003, rejeté cet appel comme irrecevable. Le 14 juin 2004, Mme A a saisi la cour européenne des droits de l'homme d'une requête contre la France, au motif que cette décision l'avait privée de son droit d'accès à un tribunal. Par un arrêt A c/ France (n° 23241/04) du 8 mars 2007, la cour européenne des droits de l'homme a jugé que la France avait violé les obligations résultant du 1 de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et a condamné la France à payer à la requérante la somme de 3 000 euros au titre du préjudice moral. Par un arrêt du 21 septembre 2016, la Cour de Cassation a estimé qu'aucun dysfonctionnement du service public de la justice ne pouvait être retenu, et a rejeté le pourvoi de Mme A. Le 6 décembre 2020, la requérante, qui soutient que la responsabilité de l'Etat est engagée en raison de l'inconventionnalité de la loi, a saisi le Premier ministre d'une demande tendant à l'indemnisation de son préjudice. Le silence gardé par le Premier ministre a fait naître une décision implicite de rejet. Mme A demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme globale de 5 043 676 euros, en réparation des préjudices subis du fait de l'application d'une loi inconventionnelle, au titre du dommage matériel subi par sa société, et des dommages qu'elle a elle-même subis, à savoir des dommages matériels, au titre de la perte de ses revenus personnels et de la dépréciation de ses droits à la retraite, et un préjudice moral.

Sur l'exception d'incompétence opposée en défense :

2. L'Etat fait valoir que la juridiction administrative serait incompétente pour connaître des demandes de Mme A.

3. Mme A soutient que la responsabilité de l'Etat doit être engagée à son égard du fait de la méconnaissance par les dispositions de l'article L. 622-9 du code du commerce, dans sa rédaction applicable au litige, de l'obligation qui incombe au législateur d'assurer le respect des conventions internationales et des engagements internationaux de la France. La juridiction administrative est compétente pour connaître d'une telle action, qui relève du régime de la responsabilité de l'Etat du fait de son activité législative.

4. En conséquence, l'exception d'incompétence de la juridiction administrative opposée en défense doit être écartée.

Sur la responsabilité :

5. La responsabilité de l'Etat du fait des lois est susceptible d'être engagée en raison des obligations qui sont les siennes pour assurer le respect des conventions internationales par les autorités publiques, pour réparer l'ensemble des préjudices qui résultent de l'intervention d'une loi adoptée en méconnaissance des engagements internationaux de la France.

6. Aux termes de l'article 1844-7 du code civil, dans sa rédaction applicable au litige : " La société prend fin : () / 7° Par l'effet d'un jugement ordonnance la liquidation judiciaire ". Aux termes de l'article L. 622-9 du code du commerce, dans sa rédaction applicable au litige : " Le jugement qui ouvre ou prononce la liquidation judiciaire emporte de plein droit, à partir de sa date, dessaisissement pour le débiteur de l'administration et de la disposition de ses biens même de ceux qu'il a acquis à quelque titre que ce soit tant que la liquidation judiciaire n'est pas clôturée. Les droits et actions du débiteur concernant son patrimoine sont exercés pendant toute la durée de la liquidation judiciaire par le liquidateur. / Toutefois, le débiteur peut se constituer partie civile dans le but d'établir la culpabilité de l'auteur d'un crime ou d'un délit dont il serait victime, s'il limite son action à la poursuite de l'action publique sans solliciter de réparation civile. " Aux termes de l'article L. 623-1 du même code : " Sont susceptibles d'appel ou de pourvoi en cassation : / () 2. Les décisions statuant sur la liquidation judiciaire, arrêtant ou rejetant le plan de continuation de l'entreprise de la part du débiteur, de l'administrateur, du représentant des créanciers, du comité d'entreprise ou, à défaut, des délégués du personnel ainsi que du ministère public même s'il n'a pas agi comme partie principale ; () ".

7. La requérante fait valoir qu'en raison des dispositions de l'article L. 622-9 du code du commerce citées ci-dessus, elle n'a pas été en mesure de se pourvoir en appel contre le jugement redressant son entreprise, et que, par suite, son droit d'accès à un tribunal, garanti par les stipulations du paragraphe 1 de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, a été limité de manière excessive. Toutefois, il ressort des termes de l'arrêt du 13 décembre 2003 par lequel la cour d'appel de Paris a rejeté l'appel de Mme A comme irrecevable que celui-ci a repris les termes de l'arrêt du 16 mars 1999 de la chambre commerciale de la Cour de Cassation, par lequel celle-ci a jugé, sur le fondement des dispositions combinées des articles 1844-7 du code civil et L. 623-1 du code du commerce cités ci-dessus, dans leur rédaction applicable au litige, qu'une société liquidée ne peut faire appel du jugement de liquidation judiciaire que si elle est représentée par un liquidateur amiable ou un mandataire ad hoc. Par suite, en soutenant que, par cet arrêt du 13 décembre 2003, son droit d'accès à un tribunal a été limité de manière excessive, Mme A critique non pas la loi elle-même, mais la portée qui lui a été ultérieurement conférée par la jurisprudence. Elle n'est, par suite, pas fondée à mettre en cause la responsabilité de l'Etat au motif que la loi aurait été adoptée en méconnaissance des principes du 1 de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dont elle se prévaut.

8. En tout état de cause, si Mme A se prévaut d'un préjudice financier, comprenant les bénéfices manqués pour sa société, la perte de ses revenus personnels, et la dépréciation de ses droits à la retraite, pour un montant total de 4 993 676 euros, qui aurait résulté de l'application des dispositions du code du commerce citées ci-dessus, elle n'établit pas que la procédure d'appel qu'elle avait introduite aurait, si elle avait pu prospérer, permis de façon certaine d'éviter la liquidation judiciaire de sa société. Dès lors, le préjudice matériel dont elle se prévaut ne présente pas de lien direct et certain avec les dispositions mentionnées ci-dessus. En outre, la requérante soutient qu'elle a subi un préjudice moral, qu'elle évalue à 50 000 euros. Toutefois, alors que, dans son arrêt du 8 mars 2007, la cour européenne des droits de l'homme a reconnu l'existence d'un préjudice moral résultant de la privation du droit de la requérante à accéder à un tribunal, au titre duquel elle a alloué la somme de 3 000 euros, Mme A ne justifie pas d'un préjudice distinct de celui qui a déjà été indemnisé à ce titre.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par Mme A ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par Mme A au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 14 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Le Roux, présidente,

Mme Madé, première conseillère,

Mme Berland, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 novembre 2022.

La rapporteure,

F. B

La présidente,

M.-O. LE ROUX La greffière,

A. CHAPALAIN

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, ou à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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