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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2108761

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2108761

vendredi 28 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2108761
TypeDécision
PublicationC
Formation4e Section - 1re Chambre - R.222-13
Avocat requérantSELURL PHELIP

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et trois mémoires complémentaires, enregistrés les 21 avril et 6 décembre 2021 et les 2 avril et 6 juin 2024, M. C D, représenté par Me Phelip, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Etat à lui verser, en application de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution, la somme de 18 125 euros charges comprises au titre des indemnités d'occupation arrêtées à la date du 8 septembre 2021 et celle de 2 000 euros à titre de dommages et intérêts, assorties des intérêts à compter du 12 février 2021 pour un montant de 9 375 euros ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité de l'État est engagée dès lors qu'il a refusé le concours de la force publique alors qu'il détenait un titre exécutoire et que l'huissier avait bien notifié le 3 février 2020 au préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris, le commandement de quitter les lieux émis contre l'occupante de son logement ;

- il a subi des préjudices du fait du refus de l'Etat d'autoriser le concours de la force publique.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 15 mars et 27 mai 2024, le préfet de police conclut, dans le dernier état de ses écritures, à ce que l'indemnité soit ramenée à hauteur de 12 855,45 euros.

Il soutient que la somme demandée est disproportionnée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de justice administrative,

- le code des procédures civiles d'exécution.

Le président du tribunal a désigné Mme B en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Mme B a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme B a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Il résulte de l'instruction que par un jugement du 14 octobre 2019, le tribunal d'instance de Paris a décidé qu'à défaut de départ volontaire de Mme A du logement appartenant à M. D, ce dernier pourra faire procéder à son expulsion ainsi qu'à celle de tous les occupants de son chef, avec le concours de la force publique et d'un serrurier le cas échéant, sous réserve des dispositions de l'article L. 412-1 du code des procédures civiles d'exécution. Par un acte du 29 janvier 2020, l'huissier de justice chargé de l'exécution du jugement a délivré un commandement de quitter les lieux à Mme A et a notifié le 3 février 2020 ce commandement de quitter les lieux au préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris. Par un procès-verbal du 13 mai 2020, l'huissier a requis le chef de la police des quartiers de Paris d'avoir à lui prêter main forte et assistance pour procéder à l'exécution forcée du jugement du 14 octobre 2019. Par un courrier du 18 août 2020, le préfet de police a autorisé le commissaire de police compétent à prêter son concours à compter du 1er octobre 2020 avant, par un courrier du 14 octobre 2020, de retirer sa décision pour des motifs tenant à des considérations d'ordre public. Enfin, par un procès-verbal du 8 septembre 2021, l'huissier de justice indique avoir procédé à l'expulsion de Mme A en présence de personnes dont le concours a été nécessaire. Par une demande indemnitaire préalable du 12 février 2021, M. D a demandé au préfet de police de réparer les préjudices qu'il a subi du fait de son refus de recours à la force publique. Le silence de l'administration a fait naître une décision implicite de rejet. Par la présente requête, M. D demande de condamner l'Etat à lui réparer le préjudice subi, en application de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation. "

3. Il résulte des principes gouvernant la responsabilité des personnes publiques, repris par les dispositions de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution, que le représentant de l'Etat, saisi d'une demande en ce sens, doit prêter le concours de la force publique en vue de l'exécution d'une décision de justice ayant force exécutoire, la responsabilité de l'Etat étant susceptible d'être engagée en cas de refus pour faute ou même sans faute lorsque le refus est notamment fondé sur des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre public.

4. Il résulte de l'instruction que, par une décision du 14 octobre 2020, le préfet de police a retiré l'autorisation de concours de la force publique qu'il avait accordé le 18 août 2020. Si la décision de retrait est motivée par " des motifs tenant à des considérations d'ordre public ", le préfet de police n'apporte aucune précision permettant de caractériser lesdits motifs ni d'établir leur réalité. Dès lors, l'Etat a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en application de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution.

Sur la période de responsabilité :

5. Lorsque le préfet, régulièrement requis à cet effet, refuse le concours de la force publique pour l'exécution d'une décision juridictionnelle exécutoire ordonnant l'expulsion de l'occupant d'un local, la responsabilité de l'Etat se trouve engagée à compter de ce refus ou, s'il intervient à une date où l'occupant bénéficie du sursis prévu à l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution, à compter du terme de la période de sursis. Par ailleurs, la période de responsabilité de l'Etat au titre d'un refus d'accorder le concours de la force publique pour l'exécution d'un jugement s'achève en principe le jour où l'administration décide d'octroyer ce concours. Elle ne prend fin qu'à la date de mise en œuvre effective du concours lorsque celle-ci intervient plus de quinze jours après la décision, sauf si ce délai est imputable au propriétaire ou à l'huissier ou justifié par des circonstances particulières.

6. Il résulte de l'instruction que l'Etat a explicitement refusé d'autoriser le concours de la force publique le 14 octobre 2020 et que le concours a été mis en œuvre le 8 septembre 2021, date de l'expulsion de Mme A. Par suite, la responsabilité de l'Etat s'étend du 14 octobre 2020 au 8 septembre 2021.

Sur la réparation des préjudices :

7. La nature et l'étendue des réparations incombant à une collectivité publique du chef d'un dommage dont la responsabilité lui est imputée ne dépendent pas de l'évaluation du dommage faite par l'autorité judiciaire dans un litige, si elle n'a pas été partie et n'aurait pu l'être, mais doivent être déterminées par le juge administratif compte tenu des règles afférentes à la responsabilité des personnes morales de droit public.

8. Le préjudice locatif du requérant correspond à la perte du loyer mensuel augmenté des charges incombant au locataire, au cours de la période de responsabilité du 14 octobre 2020 au 8 septembre 2020. Dès lors, à raison d'un loyer mensuel de 1 250 euros, il y a lieu de fixer le montant de l'indemnité due à ce titre à la somme de 14 000 euros. Si le requérant demande de calculer l'indemnité en incluant 2000 euros de charge, il ne produit aucun élément permettant de connaître la valeur mensuelle de ces charges. De même, si le requérant demande 2000 euros de dommages et intérêts, il ne démontre pas avoir subi un préjudice distinct de celui résultant de la perte des loyers, pendant la période de responsabilité de l'Etat.

9. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'Etat à verser à M. D une indemnité de 14 000 euros en réparation du préjudice qu'il a subi entre le 14 octobre 2020 et le 8 septembre 2021, du fait du refus de concours de la force publique. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 18 février 2021, date de réception de la demande indemnitaire préalable.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'État est condamné à verser à M. D une somme de 14 000 euros. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 18 février 2021, date de réception de la demande indemnitaire préalable.

Article 2 : L'État versera à M. D une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et au ministre délégué auprès du ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, chargé du logement.

Copie en sera adressée au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2024.

La magistrate désignée,

A. B

La greffière,

L. Thomas

La République mande et ordonne au ministre délégué auprès du ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, chargé du logement en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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