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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2112719

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2112719

jeudi 30 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2112719
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5e Section - 2e Chambre
Avocat requérantCABINET BESTAUX BONVOISIN MATRAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 15 juin 2021, 15 septembre 2022,

29 janvier 2023 et 2 mars 2023, Mme A B, représentée par Me Matray, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le ministre de l'économie des finances et de la souveraineté industrielle et numérique a implicitement rejeté sa demande préalable indemnitaire en date du 26 février 2021 ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 71 735,16 euros, assorti des intérêts au taux légal avec capitalisation, en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison de l'illégalité de la décision de déduction des indemnités journalières et mensuelles versées par la commission européenne pour la période du 1er juillet 2017 au 30 juin 2018 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros au titre des frais de justice.

Elle soutient que :

- l'administration ne pouvait déduire les indemnités journalière et mensuelle de séjour en l'absence d'arrêté fixant les modalités de réduction des émoluments de l'agent conformément à l'article 3 de l'arrêté du 15 juin 2018 ;

- les indemnités versées par la Commission n'ont pas le caractère de rémunération ;

- l'illégalité de la décision de déduction de ses indemnités constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- cette faute lui a causé un préjudice financier à hauteur de 71 735,16 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 août 2022, le ministre de l'économie des finances et de la souveraineté industrielle et numérique conclut au rejet de la requête.

Il soutient :

- à titre principal, les conclusions de Mme B sont irrecevables en l'absence de liaison du contentieux ;

- à titre subsidiaire, les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Un mémoire a été enregistré le 10 mars 2023 par le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la décision de la Commission européenne du 12 novembre 2008 relative au régime applicable aux experts nationaux détachés et aux experts nationaux en formation professionnelle auprès des services de la Commission ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat ;

- le décret n° 67-290 du 28 mars 1967 fixant les modalités de calcul des émoluments des personnels de l'Etat et des établissements publics de l'Etat à caractère administratif en service à l'étranger ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rebellato, rapporteur,

- et les conclusions de M. Romain Hélard, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, appartenant au corps d'ingénieure de l'industrie et des mines relevant du ministère de l'économie des finances et de la souveraineté industrielle et numérique a été mise à disposition de l'agence européenne pour l'environnement en tant qu'experte nationale détachée, pour une durée d'un an à compter du 1er juillet 2017. Sa mise à disposition a été renouvelée par un arrêté du 15 juin 2018, pour une période de deux ans, à compter du 1er juillet 2018. Constatant que l'indemnité de résidence à l'étranger versée par la commission européenne, était déduite de ses bulletins de paye dès juillet 2017, elle a formé une demande préalable indemnitaire en date du 26 février 2021 adressée au ministre de l'économie des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, tendant au versement d'une somme de 71 735,16 euros correspondant aux déductions de l'indemnité de séjour opérée par le ministre. Le silence gardé par l'administration a fait naître une décision implicite de rejet. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal, d'une part, d'annuler la décision par laquelle le ministre de l'économie des finances et de la souveraineté industrielle et numérique a implicitement rejeté sa demande préalable indemnitaire en date du

26 février 2021 et, d'autre part, de condamner l'Etat à lui verser la somme de 71 735,16 euros.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision de rejet de la demande indemnitaire de Mme B a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de cette demande qui, en formulant les conclusions susanalysées, a donné à l'ensemble de sa requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de l'intéressée à percevoir la somme qu'elle réclame, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la décision qui a lié le contentieux, sont sans incidence sur la solution du litige. Par suite, les conclusions tendant à l'annulation de la décision doivent être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la fin de non-recevoir :

3. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ".

4. Le ministre de l'économie des finances et de la souveraineté industrielle et numérique fait valoir que la requête est irrecevable en l'absence de décision préalable liant le contentieux, dès lors que la demande indemnitaire préalable de Mme B lui a été envoyée alors que le ministre de la transition écologique assure la rémunération de l'intéressée. En outre, le ministre fait valoir qu'il n'avait pas à communiquer la demande à l'autorité compétente, en vertu de l'article L. 114-2 du code des relations entre le public et l'administration, qui ne s'applique pas aux relations entre l'administration et ses agents.

5. Toutefois, si, en tout état de cause, l'obligation de transmission prévue par l'article L. 114-2 susvisé ne doit pas permettre à la victime d'un dommage de s'abstenir d'identifier le ou les responsables de son préjudice, Mme B, en l'espèce, a mis en cause la responsabilité de l'Etat, peu importe que le ministre de l'économie des finances et de la souveraineté industrielle et numérique ait reçu sa demande indemnitaire préalable et non le ministre de la transition écologique. Par suite, la requête de Mme B a bien été enregistrée après l'intervention d'une décision de l'Etat prise sur sa demande préalable et la fin de non-recevoir ne peut qu'être écartée.

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

6. La décision du 12 novembre 2008 de la Commission européenne relative au régime applicable aux experts nationaux détachés (END) et aux experts nationaux en formation professionnelle auprès des services de la Commission est applicable au personnel de l'Agence européenne de l'environnement et est, en vertu de l'article 288 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, " obligatoire dans tous ses éléments. ".

7. Aux termes de l'article 17 de la décision relative aux indemnités de séjour : " 1. L'END a droit, pour la durée de son détachement, à une indemnité de séjour journalière et à une indemnité de séjour mensuelle () 6. Ces indemnités sont destinées à couvrir, sur une base forfaitaire les frais de séjour des END au lieu de détachement ; elles ne doivent en aucun cas être considérées comme une rémunération versée par la Commission. Avant le détachement, l'employeur certifie auprès de la direction générale du personnel et de l'administration que, pendant le détachement, il maintiendra le niveau de rémunération que l'END percevait au moment de son détachement. / L'END informe la direction générale du personnel et de l'administration de toute indemnité ayant la même finalité perçue par ailleurs. Le montant de celle-ci est déduit des indemnités de séjour versées par la Commission. La Commission, sur demande dûment justifiée de l'employeur, peut décider de ne pas procéder à cette déduction. ".

8. En outre, le décret susvisé du 28 mars 1967 a pour objet, conformément à son article 1er, de fixer " les modalités de calcul des émoluments des personnels civils employés par l'Etat ou les établissements publics à caractère administratif en dépendant et en service à l'étranger ", et est donc applicable à la situation de Mme B, qui, même mise à disposition, exerce ses fonctions au Danemark.

9. Son article 2 fixe, de manière limitative l'ensemble des émoluments auxquels l'agent a droit. Par ailleurs, selon l'article 3 du décret : " Lorsque l'agent perçoit une rémunération d'un gouvernement étranger ou d'un organisme situé à l'étranger, ses émoluments peuvent être calculés : / Soit par application du présent décret. Dans ce cas, les émoluments sont réduits pour tenir compte des rétributions versées par le gouvernement étranger ou l'organisme situé à l'étranger. / Les conditions dans lesquelles sont calculées ces réductions sont fixées par arrêté conjoint du ministre intéressé et du ministre de l'économie et des finances ".

10. Il résulte des dispositions citées au point précédent de l'article 3 du décret du

28 mars 1967 que la réduction des émoluments de l'agent, pour tenir compte des versements par le gouvernement étranger ou par l'organisme situé à l'étranger, est subordonnée à l'édiction d'un arrêté fixant les modalités de cette réduction. En l'espèce, il ne résulte pas de l'instruction et n'est pas allégué que la déduction des indemnités précitées se serait fondée sur un texte ayant pour objet de fixer les modalités permettant la mise en œuvre du mécanisme de réduction, instauré par l'article 3 de ce décret du 28 mars 1967. Dans ces conditions et en l'absence de défense sur ce point, Mme B est fondée à soutenir que les déductions opérées sur ses fiches de paye entre le 1er juillet 2017 et le 30 juin 2018 sont illégales. Cette illégalité constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'État.

En ce qui concerne le préjudice financier :

11. Il résulte de l'instruction que Mme B a perçu l'indemnité de résidence à l'étranger, prévue par l'article 5 du décret n°67-290 du 28 mars 1967, de la part de la France, ainsi qu'une indemnité journalière et une indemnité mensuelle, prévues par l'article 17 de la décision de la Commission du 12 novembre 2018, relative au régime applicable aux experts nationaux détachés, par la Commission, pour la même période. Mme B évalue son préjudice au montant des indemnités journalières et mensuelles de séjour, versées par la Commission, que le ministre a déduit de ses émoluments, ce qui représenterait, entre le

1er juillet 2017 et le 30 juin 2018, 71 735,16 euros. Toutefois et contrairement à ce qu'elle soutient, les indemnités précitées qu'elle a perçues, qui ont le même objet ne peuvent pas être cumulées. Par suite, il y a lieu de déduire dans le calcul du préjudice financier de la requérante l'indemnité de résidence à l'étranger que la France lui a versée. Il résulte de l'instruction que Mme B a perçu, entre le 1er juillet 2017 et le 30 juin 2018, 73 403,02 euros au titre des indemnités journalières et mensuelles versées par la Commission européenne, 56 732,10 euros au titre de l'indemnité de résidence versée par la France qui a opéré des déductions d'un montant total de 73 259,86 euros. Il en résulte que Mme B est fondée à solliciter une somme de 16 527,70 euros au titre de son préjudice financier. Dans ces conditions, il sera fait une exacte appréciation du préjudice financier subi par Mme B en mettant à la charge de l'Etat une somme de 16 527,70 euros.

S'agissant des intérêts et de la capitalisation :

12. En application des dispositions de l'article 1231-6 du code civil, Mme B a droit aux intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa demande indemnitaire préalable, soit le 3 mars 2021.

13. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 15 juin 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 15 juin 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais d'instance :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à Mme B en application des dispositions de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser la somme de 16 527,70 euros au titre du préjudice financier subi par Mme B. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 3 mars 2021. Les intérêts échus à la date du 15 juin 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'État versera à Mme B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au ministre de l'économie des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Copie en sera adressée à la ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Délibéré après l'audience du 16 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Nikolic, présidente,

M. Feghouli, premier conseiller,

M. Rebellato, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 30 mars 2023.

Le rapporteur,

J. REBELLATO

La présidente,

F. NIKOLIC

La greffière,

V. LAGREDE

La République mande et ordonne au ministre de l'économie des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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