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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2114805

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2114805

vendredi 8 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2114805
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre - R.222-13
Avocat requérantJEANNOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

A une requête, enregistrée le 9 juillet 2021, M. F E, représenté A Me Jeannot, demande au tribunal :

1°) de condamner la ville de Paris, venue aux droits et obligations du département de Paris, à lui verser la somme de 100 000 euros en réparation des préjudices qui lui ont été causés A le refus dudit département de le confier à l'aide sociale à l'enfance alors qu'il était mineur entre mars 2016 et décembre 2017 ;

2°) d'assortir cette somme des intérêts aux taux légal à compter du 11 janvier 2021 et d'ordonner la capitalisation de ces intérêts ;

3°) de mettre à la charge de la ville de Paris la somme de 2 500 euros, à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- toute personne qui se présente comme mineur non-accompagné a droit à la protection du service de l'aide sociale à l'enfance tant que sa majorité n'est pas établie, conformément aux dispositions du code de l'action sociale et des familles et aux stipulations de la convention internationale des droits de l'enfant d'une part, de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, d'autre part ;

- en l'espèce, il a été privé de cette protection pendant 22 mois, de mars 2016 à décembre 2017, ce qui engage la responsabilité de la ville de Paris, venue aux droits et obligations du département de Paris, dès lors que ce refus de prise en charge était entaché d'erreur de fait, d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation ;

- des fautes ont également été commises en ce que la décision de refus de prise en charge litigieuse lui a été notifiée en français et qu'il n'a pas reçu copie du rapport d'évaluation de la DEMIE (Dispositif d'évaluation des mineurs isolés étrangers) ;

- ces fautes lui ont causé des troubles dans ses conditions d'existence, compte-tenu de la précarité de sa situation en ayant résulté et de l'impossibilité dans laquelle il se trouve désormais de solliciter de plein droit la nationalité française sur le fondement de l'article 21-12 du code civil. Il en sera fait une juste appréciation en les évaluant à 77 000 euros ;

- elles lui ont également causé un préjudice moral dont il sera fait une juste appréciation en l'évaluant à 23 000 euros.

A un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2022, la ville de Paris, représentée A Me Falala, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête est tardive faute de justificatifs pertinents relatifs au dépôt d'une demande d'aide juridictionnelle ;

- le département de Paris n'a commis aucune faute dès lors qu'il a mis à l'abri

M. E quand il s'est présenté comme mineur isolé étranger le 16 janvier 2017 jusqu'à sa décision du 21 février 2017 refusant de l'admettre au bénéfice de l'aide sociale à l'enfance. Il ne disposait A ailleurs d'aucun pouvoir pour le prendre en charge après ce refus et dans l'attente de l'intervention du juge des enfants, saisi A M. E le 30 mars 2017. A ailleurs, il n'était saisi d'aucune demande entre le 3 mars 2016 et le 16 janvier 2017, si bien que sa responsabilité ne saurait alors être engagée ;

- les préjudices dont se prévaut M. E ne sont pas suffisamment établis, dès lors notamment qu'il ne précise pas ses conditions d'existence postérieurement au 21 février 2017. A ailleurs, même s'il avait été pris en charge de manière continue A le service de l'aide sociale à l'enfance à compter du 16 janvier 2017, il n'aurait pas pu bénéficier des dispositions de l'article 21-12 du code civil relative à l'octroi de la nationalité française à certains anciens mineurs confiés.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale A une décision du 28 avril 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale des droits de l'enfant,

- le code de l'action sociale et des familles,

- le code général des collectivités territoriales,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Thulard, premier conseiller, en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

La rapporteure publique a été dispensée, sur sa proposition, de conclure dans cette affaire en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- et les observations de Me Gorce, substituant Me Falala, pour la ville de Paris.

Considérant ce qui suit :

1. M. F E, ressortissant afghan, fait valoir résider à Paris depuis le

3 mars 2016. Il a déposé une demande d'asile en qualité de majeur, en se prévalant d'une naissance le 2 janvier 1996. Il s'est présenté le 16 janvier 2017 seulement au dispositif d'évaluation des mineurs isolés étrangers (DEMIE) de Paris, lequel est géré A la Croix Rouge. Il a été reçu en entretien le 14 février 2017 et a alors fait valoir être mineur. Le 21 février 2017, la présidente du département de Paris a refusé sa prise en charge A le service de l'aide sociale à l'enfance, au motif qu'il devait être regardé comme majeur, ainsi que l'avait estimé le rapport d'évaluation de la DEMIE. M. E a saisi le juge des enfants le 30 mars 2017 afin qu'il prononce les mesures d'assistance éducative que sa situation exigeait. Le juge a ordonné une expertise d'âge physiologique. L'expert désigné a estimé que l'âge de M. E pouvait être fixé entre 17 et 19 ans. A une décision du 15 décembre 2017, dont il n'est pas contesté qu'elle est devenue définitive, le juge des enfants a confié l'intéressé à l'aide sociale à l'enfance de Paris, après avoir estimé qu'il y avait lieu de fixer sa date de naissance au 31 décembre 2001. M. E a été pris en charge A ce service jusqu'au 4 décembre 2019, date à laquelle il a été confié A décision judiciaire au service de l'aide sociale à l'enfance du Bas-Rhin.

2. A un courrier du 30 décembre 2020, réceptionné le 11 janvier 2021, le conseil de M. E a demandé à la ville de Paris, venue aux droits et obligations du département de Paris en application de l'article L. 2512-1 du code général des collectivités territoriales, de l'indemniser des préjudices qui lui auraient été causés A son absence de prise en charge A le service de l'aide sociale à l'enfance antérieurement au 15 décembre 2017. Cette demande indemnitaire préalable a été expressément rejetée A la maire de Paris le 5 février 2021. A la présente requête, M. E demande au tribunal de condamner la ville de Paris, venue aux droits et obligations du département de Paris, à lui verser la somme de 100 000 euros en réparation des préjudices qui lui ont été causés A le refus dudit département de le confier à l'aide sociale à l'enfance alors qu'il était mineur entre mars 2016 et décembre 2017.

Sur le cadre du litige :

3. D'une part, aux termes de l'article 375 du code civil: " Si la santé, la sécurité ou la moralité d'un mineur non émancipé sont en danger, ou si les conditions de son éducation ou de son développement physique, affectif, intellectuel et social sont gravement compromises, des mesures d'assistance éducative peuvent être ordonnées A justice à la requête des père et mère conjointement, ou de l'un d'eux, de la personne ou du service à qui l'enfant a été confié ou du tuteur, du mineur lui-même ou du ministère public () ". Aux termes de l'article 375-3 du même code : " Si la protection de l'enfant l'exige, le juge des enfants peut décider de le confier : / () 3° A un service départemental de l'aide sociale à l'enfance () ". Aux termes des deux premiers alinéas de l'article 373-5 de ce code : " A titre provisoire mais à charge d'appel, le juge peut, pendant l'instance, soit ordonner la remise provisoire du mineur à un centre d'accueil ou d'observation, soit prendre l'une des mesures prévues aux articles 375-3 et 375-4. / En cas d'urgence, le procureur de la République du lieu où le mineur a été trouvé a le même pouvoir, à charge de saisir dans les huit jours le juge compétent, qui maintiendra, modifiera ou rapportera la mesure. Si la situation de l'enfant le permet, le procureur de la République fixe la nature et la fréquence du droit de correspondance, de visite et d'hébergement des parents, sauf à les réserver si l'intérêt de l'enfant l'exige ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes : 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social, qu'aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt et un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre () / ; 3° Mener en urgence des actions de protection en faveur des mineurs mentionnés au 1° du présent article ; / 4° Pourvoir à l'ensemble des besoins des mineurs confiés au service et veiller à leur orientation () ". L'article L. 222-5 du même code prévoit que : " Sont pris en charge A le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : () / 3° Les mineurs confiés au service en application du 3° de l'article 375-3 du code civil () ". L'article L. 223-2 de ce code dispose que : " Sauf si un enfant est confié au service A décision judiciaire ou s'il s'agit de prestations en espèces, aucune décision sur le principe ou les modalités de l'admission dans le service de l'aide sociale à l'enfance ne peut être prise sans l'accord écrit des représentants légaux ou du représentant légal du mineur ou du bénéficiaire lui-même s'il est mineur émancipé. / En cas d'urgence et lorsque le représentant légal du mineur est dans l'impossibilité de donner son accord, l'enfant est recueilli provisoirement A le service qui en avise immédiatement le procureur de la République. / () Si, dans le cas prévu au deuxième alinéa du présent article, l'enfant n'a pas pu être remis à sa famille ou le représentant légal n'a pas pu ou a refusé de donner son accord dans un délai de cinq jours, le service saisit également l'autorité judiciaire en vue de l'application de l'article 375-5 du code civil ". L'article R. 221-11 du même code dispose que : " I. - Le président du conseil départemental du lieu où se trouve une personne se déclarant mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille met en place un accueil provisoire d'urgence d'une durée de cinq jours, à compter du premier jour de sa prise en charge, selon les conditions prévues aux deuxième et quatrième alinéas de l'article L. 223-2. / II. - Au cours de la période d'accueil provisoire d'urgence, le président du conseil départemental procède aux investigations nécessaires en vue d'évaluer la situation de cette personne au regard notamment de ses déclarations sur son identité, son âge, sa famille d'origine, sa nationalité et son état d'isolement. () / IV. - Au terme du délai mentionné au I, ou avant l'expiration de ce délai si l'évaluation a été conduite avant son terme, le président du conseil départemental saisit le procureur de la République en vertu du quatrième alinéa de l'article L. 223-2 et du second alinéa de l'article 375-5 du code civil. En ce cas, l'accueil provisoire d'urgence mentionné au I se prolonge tant que n'intervient pas une décision de l'autorité judiciaire. / S'il estime que la situation de la personne mentionnée au présent article ne justifie pas la saisine de l'autorité judiciaire, il notifie à cette personne une décision de refus de prise en charge délivrée dans les conditions des articles L. 222-5 et R. 223-2. En ce cas, l'accueil provisoire d'urgence mentionné au I prend fin ".

5. Il résulte de ces dispositions que, sous réserve des cas où la condition de minorité ne serait à l'évidence pas remplie, il incombe aux autorités du département de mettre en place un accueil provisoire d'urgence pour toute personne se déclarant mineure et privée de la protection de sa famille, confrontée à des difficultés risquant de mettre en danger sa santé, sa sécurité ou sa moralité, sans pouvoir subordonner le bénéfice de cet accueil à la communication A l'intéressé des informations utiles à son identification et au renseignement du traitement " appui à l'évaluation de la minorité " ni au résultat de l'éventuelle sollicitation des services de l'Etat.

6. Il en résulte également que, lorsqu'il est saisi A un mineur d'une demande d'admission à l'aide sociale à l'enfance, le président du conseil départemental peut seulement, au-delà de la période provisoire de cinq jours prévue A l'article L. 223-2 du code de l'action sociale et des familles, décider de saisir l'autorité judiciaire mais ne peut, en aucun cas, décider d'admettre le mineur à l'aide sociale à l'enfance sans que l'autorité judiciaire l'ait ordonné.

7. Enfin, il en résulte qu'il incombe aux autorités du département, le cas échéant dans les conditions prévues A la décision du juge des enfants ou A le procureur de la République ayant ordonné en urgence une mesure de placement provisoire, de prendre en charge l'hébergement et de pourvoir aux besoins des mineurs confiés au service de l'aide sociale à l'enfance.

Sur les conclusions de la requête :

8. En premier lieu, contrairement à ce que soutient M. E, il ne résulte pas de l'instruction qu'il aurait sollicité du département de Paris d'être confié à son service de l'aide sociale à l'enfance antérieurement au 16 janvier 2017, si bien que la ville de Paris ne saurait être tenue pour responsable, sur le fondement d'une carence fautive, des éventuels troubles dans ses conditions d'existence et de son éventuel préjudice moral avant cette date.

9. En deuxième lieu, il est constant qu'ainsi qu'il lui incombait, la présidente du département de Paris a mis en place un accueil provisoire d'urgence de M. E à compter du 16 janvier 2017 et qu'elle l'a maintenu, nonobstant les dispositions du code de l'action sociale et des familles qui limite en principe un tel accueil à un maximum de cinq jours, jusqu'au

21 février 2017, date à laquelle elle a notifié à l'intéressé un refus de prise en charge A l'aide sociale à l'enfance motivé A le fait que son évaluation A le Dispositif d'évaluation des mineurs isolés étrangers (DEMIE) avait conduit à le considérer comme majeur. Aucune indemnisation n'est A conséquent due au requérant A la ville de Paris au titre de la période comprise entre le 16 janvier et le 21 février 2017.

10. En troisième lieu, M. E fait également valoir que des fautes auraient été commises A le département de Paris en ce que la décision de refus de prise en charge litigieuse lui aurait été notifiée en français et qu'il n'aurait pas reçu copie du rapport d'évaluation du DEMIE. Toutefois, à les supposer même établies, ces fautes seraient sans lien avec les préjudices dont il sollicite l'indemnisation A la présente requête, ses éventuels troubles dans ses conditions d'existence et son préjudice moral lui ayant été causés non A elles mais A l'absence de prise en charge A un service d'aide sociale à l'enfance entre le 21 février et le 15 décembre 2017.

11. En quatrième lieu, le requérant soutient à raison que la décision de refus de prise en charge en date du 21 février 2017 était illégale dès lors qu'ainsi que l'a estimé le juge des enfants le 15 décembre 2017, à la vue d'une expertise judiciaire, il devait être regardé comme étant effectivement né le 31 décembre 2001. Dans ces conditions, il est vrai que le département de Paris, qui ne pouvait en toute hypothèse admettre M. E à l'aide sociale à l'enfance en qualité de mineur sans que l'autorité judiciaire l'ait ordonné, aurait dû saisir lui-même le juge des enfants et, dans l'attente d'une décision judiciaire, soit de ce dernier, soit du Procureur de la République, poursuivre sa prise en charge temporaire.

12. Toutefois, il résulte également de l'instruction qu'à son arrivée en France, le requérant s'est rendu coupable d'une fraude à l'identité, en se prévalant d'une date de naissance fixée au 2 janvier 1996 auprès des autorités en charge de l'asile. Son évaluation comme majeur le 21 février 2017 résulte de cette fraude de M. D dès lors que les autres éléments qu'il a alors fournis, consistant en un bulletin scolaire sans tampon de son établissement et en une " taskera " non légalisée ne mentionnant ni son jour ni son mois de naissance, ne permettaient pas de tenir la date de naissance du 2 janvier 1996 dont il s'était auparavant constamment prévalu auprès des autorités françaises comme manifestement erronée. Dans les circonstances très particulières de l'espèce, il résulte ainsi de l'instruction que l'absence de prise en charge de M. E A un service d'aide sociale à l'enfance entre le 21 février et le 15 décembre 2017 lui a été causé directement, certainement et exclusivement A sa propre faute. Aucune indemnisation ne lui est ainsi due A la ville de Paris au titre de cette période.

13. Enfin, en quatrième lieu, il est constant qu'à compter du 15 décembre 2017 et de la décision du juge des enfants le lui confiant, le service de l'aide sociale à l'enfance de Paris a pris en charge M. D de manière conforme aux textes et principes applicables.

14. Il résulte ainsi de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions indemnitaires de M. E doivent être intégralement rejetées, ainsi que, A voie de conséquences, ses conclusions au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du

10 juillet 1991, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée en défense et tirée de la tardiveté de la présente requête.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F E et à la maire de Paris.

Rendu public A mise à disposition au greffe le 8 juillet 2022.

Le magistrat désigné,

V. C

La greffière,

M. BLa République mande et ordonne au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, en en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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