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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2115349

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2115349

jeudi 22 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2115349
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6e Section - 3e Chambre
Avocat requérantCABINET MAOUCHE, DE FOLLEVILLE AVOCATS (AARPI)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 15 juillet 2021, sous le n°2115349, Mme A D, représentée par Me Maouche, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le ministre de l'Europe et des affaires étrangères a rejeté sa demande d'indemnisation reçue le 3 novembre 2020 ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme totale de 496 080 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée en raison de l'atteinte au principe de loyauté de l'administration dans le cadre de son inspection, de la modification substantielle de ses fonctions en mai 2019 qui constituait une sanction déguisée, du non-renouvellement illégal de son contrat de travail en janvier 2020 et du harcèlement moral qu'elle a subi à compter de juin 2018 ;

- ses préjudices doivent être estimés à la somme totale de 496 080 euros, répartis comme suit : 10 000 euros au titre du préjudice moral en raison de l'atteinte au principe de loyauté, 10 000 euros au titre du préjudice moral en raison de la modification substantielle de ses fonctions, 166 080 euros au titre du préjudice financier en raison du non-renouvellement de son contrat de travail, 50 000 euros au titre du préjudice moral en raison du non-renouvellement de son contrat de travail, 50 000 euros au titre du préjudice de réputation professionnelle, 180 000 euros au titre du préjudice de carrière, 30 000 euros au titre du préjudice moral pour harcèlement moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mai 2022, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

II. Par une requête enregistrée le 15 juillet 2021, sous le n°2115351, Mme A D, représentée par Me Maouche, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le ministre de l'Europe et des affaires étrangères a rejeté sa demande de protection fonctionnelle reçue le 12 décembre 2020 ;

2°) d'enjoindre à la ministre de l'Europe et des affaires étrangères de lui accorder la protection fonctionnelle dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de condamner l'Etat à réparer les préjudices financier et moral qu'elle estime avoir subis en raison de l'illégalité de la décision du 4 avril 2016 par laquelle le ministre de l'Europe et des affaires étrangères a rejeté sa demande de protection fonctionnelle ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision de refus du bénéfice de la protection fonctionnelle méconnait les articles 6 quinquies et 11 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'illégalité de cette décision lui a causé des préjudices ouvrant droit à indemnisation, comprenant un préjudice financier correspondant aux frais engagés pour la défense de ses intérêts et un préjudice moral tenant aux répercussions de cette illégalité sur sa vie professionnelle et personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mai 2022, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- loi du 22 avril 1905 portant fixation du budget des dépenses et des recettes de l'exercice 1905,

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Doan,

- les conclusions de M. Cicmen, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A D a conclu, le 19 juillet 2017, un contrat de travail à durée déterminée pour remplir les fonctions de deuxième conseillère de coopération et d'action culturelle adjointe à l'Institut français d'Inde (IFI), débutant le 1er septembre 2017 et expirant le 31 août 2019, avec pour mission principale de définir la stratégie et la mise en place des actions de coopération dans les domaines culturel, éducatif et universitaire. Le 18 mai 2018, la commission de maintien des postes a proposé le renouvellement de son contrat pour deux ans, jusqu'au 31 août 2021. A l'issue d'une mission d'inspection, qui s'est tenue du 29 janvier au 7 février 2019, une lettre de mission, du 16 mai 2019, a modifié les missions de Mme C et l'a chargée du pilotage des alliances françaises en Inde. Le 19 juin 2019, Mme D a été chargée, par un contrat à durée déterminée valable du 1er septembre 2019 au 31 août 2020, en qualité de deuxième conseillère de coopération et d'action culturelle adjointe, de la mission de coordination des alliances françaises. Le 31 janvier 2020, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères a décidé de ne pas renouveler le contrat de Mme D. Par un courrier reçu le 3 novembre 2020, Mme C a adressé au ministre de l'Europe et des affaires étrangères une demande préalable indemnitaire en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de cette situation. Par une décision implicite née du silence gardé pendant deux mois à cette demande, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères a rejeté cette demande. En outre, par un courrier reçu le 12 décembre 2020, Mme D a adressé une demande de protection fonctionnelle au ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Par une décision implicite née du silence gardé pendant deux mois à cette demande, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères a rejeté cette demande. Par les présentes requêtes, Mme D sollicite l'annulation de ces décisions et la réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis.

Sur la jonction :

2. Les requêtes susvisées n°2115349 et n°2115351, présentées pour Mme C, concernent la situation d'un même agent et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions indemnitaires :

3. Toute illégalité commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité et de donner lieu à indemnisation, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain et que soit établi un lien de causalité entre ce dernier et ladite faute.

4. En premier lieu, Mme D soutient que la décision de non-renouvellement de son contrat à durée déterminée constitue une sanction disciplinaire déguisée, dès lors que le rapport d'inspection du 21 mars 2019 faisait état d'une relation conflictuelle entre elle-même et l'attachée culturelle et son adjointe, d'une part, et que trois agents avaient témoigné d'une situation de harcèlement à son encontre, d'autre part. S'il est constant que la situation conflictuelle relevée dans le rapport d'inspection a fait partie des motifs des décisions antérieures de recentrement des missions de l'intéressée sur la coordination des alliances françaises, afin de rompre le lien hiérarchique entre Mme D et l'attachée culturelle et son adjointe, il ressort des pièces du dossier que la décision du 31 janvier 2020 de non-renouvellement du contrat de travail se fonde sur la volonté de supprimer l'emploi de deuxième conseillère de coopération et d'action culturelle adjointe, afin de rationaliser l'organisation des services culturels français en Inde, cette proposition ayant d'ailleurs été suggérée par l'ambassadeur dans un courrier formel du 18 octobre 2018 et dans le rapport d'inspection du 21 mars 2019 qui préconisait la suppression, à l'été 2019, de cet emploi, " constituant un échelon superflu et facteur de conflit de compétences ". Il ne résulte pas de l'instruction que la décision de non-renouvellement du contrat de Mme D aurait été motivée par la volonté de la sanctionner pour les faits de harcèlement dont elle était accusée par certains agents, alors que la décision antérieure de recentrer ses missions sur la coordination des alliances françaises avait précisément pour but de mettre fin à cette situation conflictuelle. Dans ces conditions, Mme D n'est pas fondée à soutenir que la décision litigieuse constitue une sanction disciplinaire déguisée qui aurait dû faire l'objet d'une procédure contradictoire et d'une communication de ses motifs. Par suite, la responsabilité de l'Etat ne saurait être engagée en raison de l'illégalité de cette décision.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 65 de la loi du 22 avril 1905 portant fixation du budget des dépenses et des recettes de l'exercice 1905 : " Tous les militaires, tous les employés et ouvriers de toutes administrations publiques ont droit à la communication personnelle et confidentielle de toutes les notes, feuilles signalétiques et tous autres documents composant leur dossier, soit avant d'être l'objet d'une mesure disciplinaire ou d'un déplacement d'office, soit avant d'être retardé dans leur avancement à l'ancienneté. ".

6. Mme D soutient qu'en s'abstenant de l'inviter à s'expliquer sur les témoignages recueillis contre elle dans le cadre de l'inspection de janvier et février 2019, l'administration a méconnu le principe de loyauté tiré de ces dispositions. Toutefois, d'une part, il résulte de l'instruction qu'elle a été autorisée à consulter son dossier le 1er juillet 2020 et que, par une décision du 19 novembre 2020, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères a communiqué à Mme D le rapport d'inspection en date du 21 mars 2019 ainsi que trois témoignages relatifs aux faits en litige, sans que l'intéressée établisse que d'autres éléments auraient pu lui être communiqués ou qu'elle aurait fait cette demande plus tôt. D'autre part, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, Mme D n'a fait l'objet ni d'une mesure disciplinaire, ni d'un déplacement d'office, ni d'un retard dans son avancement à l'ancienneté. Par suite, elle n'est pas fondée à se prévaloir de la méconnaissance des dispositions précitées.

7. En troisième lieu, Mme D fait valoir que la modification substantielle de ses fonctions en mai 2019 lui a causé un préjudice moral particulier. Toutefois, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, le recentrement des missions de Mme D de l'animation d'une équipe d'assistance du conseiller de coopération et d'action culturelle à la coordination du réseau des alliances françaises a été motivé par la situation conflictuelle existant entre Mme D, d'une part, et l'attachée culturelle et son adjointe, d'autre part. Il ne résulte d'aucun élément du dossier l'existence d'une intention de la hiérarchie de Mme B-E la sanctionner. Par suite, cette décision a été adoptée dans l'intérêt du service et non dans un but disciplinaire. Mme D n'établit par aucun élément qu'elle aurait eu pour conséquence de porter atteinte à ses perspectives de carrière. Dans ces conditions, la responsabilité de l'administration ne peut être engagée en raison de la modification de ses fonctions en 2019.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983, dans sa version applicable au litige : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. () ".

9. D'une part, ces dispositions établissent à la charge de l'administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles l'agent est exposé, mais aussi d'assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'administration à assister son agent dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Il appartient dans chaque cas à l'autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

10. D'autre part, il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

11. En l'espèce, Mme D soutient qu'elle a fait l'objet d'une animosité caractérisée de plusieurs de ses collègues à partir de juin 2018, qu'elle a été dénigrée par eux auprès de l'ambassadeur et de l'administration centrale, qu'elle a fait l'objet d'une humiliation publique à travers son changement soudain et brutal d'affectation, qui a également entraîné un isolement professionnel et qu'elle a subi des tracasseries administratives et une dégradation de ses conditions de travail dans l'exercice de ses nouvelles fonctions. A l'appui de ses allégations, Mme D produit trois attestations de personnels de l'Institut français en Inde, dont l'une indique penser que les accusations portées contre Mme D par certains collègues avaient pour but de " nuire à la carrière de Mme B ", mais sans accompagner cette allégation de précisions circonstanciées, l'autre évoque l'attitude antipathique de certaines personnes de son équipe à son égard, notamment de l'attachée culturelle et de son adjointe, et la troisième fait mention de trois remarques désobligeantes portées par des collègues différents à l'égard de l'intéressée hors de sa présence. Toutefois, ces témoignages, alors qu'il est constant, au demeurant, que les relations entre Mme D et l'attachée culturelle et son adjointe étaient conflictuelles, ne sauraient permettre de présumer l'existence d'un harcèlement moral à son égard. Elle produit également un procès-verbal du comité technique de proximité à l'étranger du réseau français en Inde du 9 décembre 2019, où il apparaît qu'une représentante du personnel a fait état des difficultés de communication et de coordination des Alliances françaises et de l'Institut français, notamment en raison de l'absence de concertation de Mme D. Toutefois, il ne résulte pas de ce document que cette critique ait dépassé le cadre de considérations professionnelles relatives à l'organisation du service. De même, si le rapport d'inspection susmentionné prend acte de la situation conflictuelle installée entre Mme D, l'attachée culturelle et son adjointe, il ne présente aucun caractère humiliant pour l'intéressée, dès lors qu'il se contente de recommander la cessation des relations hiérarchiques entre la deuxième conseillère de coopération et d'action culturelle adjointe et l'attachée culturelle pour mettre un terme à ce conflit. Mme D produit également un courrier électronique adressé par elle au conseiller de coopération et d'action culturelle, dans lequel elle écrit qu'elle n'accepte pas qu'on lui " crie dessus " et qu'elle " fait le travail de l'attachée culturelle depuis le début ". Toutefois, cette seule allégation ne peut suffire à faire présumer de l'existence d'un harcèlement moral de la part du conseiller de coopération et d'action culturelle, alors que les évaluations rédigées par ce dernier au sujet de Mme D en 2018, 2019 et 2020 lui sont au demeurant favorables. Enfin, si Mme D produit des échanges de courriers électroniques relatifs à sa rémunération et à des difficultés d'attribution de crédits de mission en juin et septembre 2019, il ne résulte pas de ces documents que les difficultés administratives rencontrées à cette occasion aient été dues à une volonté de nuire à l'intéressée, alors qu'ils indiquent au contraire qu'un travail a été fait par l'administration pour trouver des solutions. Dans ces conditions, aucun de ces éléments n'étant susceptible de faire présumer l'existence du harcèlement moral invoqué par Mme D, la responsabilité de l'administration à ce titre ne peut être engagée.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires de Mme D ne peuvent qu'être rejetées.

Sur la décision de refus de la protection fonctionnelle :

13. Aux termes de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983, dans sa version applicable au litige : " IV.- La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. ".

14. Il résulte de ce qui a été dit au point 11 que Mme D n'apporte pas d'éléments suffisants pour faire présumer de l'existence d'agissements constitutifs de harcèlement moral lui permettant d'obtenir la protection fonctionnelle prévue par ces dispositions. Par suite, ses conclusions dirigées à l'encontre de la décision de refus du bénéfice de la protection fonctionnelle ne peuvent qu'être rejetée.

15. Il résulte de ce qui précède que les requêtes de Mme D doivent être rejetées en toutes leurs conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de Mme D sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D et à la ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

Délibéré après l'audience du 8 juin 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Versol, présidente,

M. Pény, premier conseiller,

M. Doan, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 juin 2023.

Le rapporteur,

R. Doan

La présidente,

F. Versol La greffière,

A. Cardon

La République mande et ordonne à la ministre de l'Europe et des affaires étrangères, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2115349/6-3

No 2115351/6-3

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