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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2116863

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2116863

vendredi 3 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2116863
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantJAMAIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 août 2021, M. A C, représenté par Me Jamais, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une indemnité équivalent à un traitement brut de 36 054,28 euros en réparation du préjudice matériel qu'il estime avoir subi en raison de la privation de son traitement entre le 6 juin 2018 et le 5 juillet 2019 ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser une indemnité de 10 000 euros en réparation du préjudice moral qu'il estime avoir subi en raison de la privation de son traitement entre le 6 juin 2018 et le 5 juillet 2019 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée dès lors qu'il a été privé illégalement de tout traitement et de toute affectation entre le 6 juin 2018 et le 5 juillet 2019 inclus dès lors que l'arrêté du 8 juin 2018 pris à cet effet méconnaît les dispositions de l'article 30 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983,

- il est fondé à solliciter une indemnité de 36 054,28 euros bruts au titre de son préjudice matériel consistant en la privation de son traitement, de son supplément familial et de son indemnité de résidence mais également de son indemnité de sujétion spéciale, de son indemnité de compensation de sujétion spécifique, de son allocation de maîtrise, de son indemnité spécifique et de son indemnité compensatrice de CSG (contribution sociale généralisée),

- il sera fait une juste appréciation de son préjudice moral en lien avec cette illégalité fautive en l'évaluant à la somme de 10 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 février 2022, le ministre de l'intérieur conclut à au rejet de la requête.

Il soutient que :

- il n'a commis aucune faute en privant M. C de son traitement dès lors qu'il n'a fait que tirer les conséquences nécessaires des mesures relatives à son contrôle judiciaire puis à sa condamnation pénale,

- à supposer même que l'Etat ait commis une faute, la faute de M. C, qui s'est rendu coupable de délits pénaux, l'en exonérerait.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de sécurité intérieure ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 2016-483 du 20 avril 2016, notamment son article 26 ;

- le décret n° 2004-1439 du 23 décembre 2004 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Thulard,

- et les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C a été recruté en qualité de gardien de la paix à compter du 1er septembre 2006 et était affecté au moment des faits en litige à la police d'arrondissement de Paris (17ème arrondissement). A la suite d'un signalement à l'inspection générale de la police nationale pour des faits susceptibles de relever d'une qualification pénale, il a fait l'objet d'une ordonnance de placement sous contrôle judiciaire le 6 juin 2018 lui interdisant notamment d'exercer l'activité professionnelle de fonctionnaire de police. Par un arrêt du 27 septembre 2018, la cour d'appel de Paris a infirmé partiellement cette ordonnance mais a maintenu l'interdiction faite à M. C d'exercer toute activité de fonctionnaire de police, qu'il s'agisse de la police nationale ou de la police municipale.

2. Par un arrêté du 8 juin 2018 du préfet de police, l'intéressé a été privé de traitement à compter de la date du 6 juin 2018. Il a ensuite été suspendu de ses fonctions par un arrêté du ministre de l'intérieur en date du 5 juillet 2019. Il a ainsi été privé de tout traitement entre le 6 juin 2018 et le 5 juillet 2019.

3. M. C a présente une demande indemnitaire préalable tendant à la réparation des préjudices qui lui auraient été causés par l'illégalité fautive entachant l'arrêté du 8 juin 2018 par un courrier de son conseil en date du 10 mai 2021, réceptionné le 12 mai suivant par le ministre de l'intérieur. Cette demande a été implicitement rejetée par le ministre compte tenu du silence gardé sur elle. Par la présente requête, M. C demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une indemnité équivalent à un traitement brut de 36 054,28 euros en réparation du préjudice matériel qu'il estime avoir subi en raison de sa privation de traitement et d'affectation entre le 6 juin 2018 et le 5 juillet 2019, ainsi qu'une somme de 10 000 euros en réparation de son préjudice moral.

Sur le droit applicable au litige :

4. D'une part, sous réserve de dispositions statutaires particulières, tout fonctionnaire en activité tient de son statut le droit de recevoir, dans un délai raisonnable, une affectation correspondant à son grade.

5. D'autre part, aux termes de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 dans ses dispositions alors applicables, issues de l'article 26 de la loi du 20 avril 2016 susvisée : " En cas de faute grave commise par un fonctionnaire, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, l'auteur de cette faute peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. / Le fonctionnaire suspendu conserve son traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement et les prestations familiales obligatoires. Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois. / Si, à l'expiration d'un délai de quatre mois, aucune décision n'a été prise par l'autorité ayant le pouvoir disciplinaire, le fonctionnaire qui ne fait pas l'objet de poursuites pénales est rétabli dans ses fonctions. S'il fait l'objet de poursuites pénales et que les mesures décidées par l'autorité judiciaire ou l'intérêt du service n'y font pas obstacle, il est également rétabli dans ses fonctions à l'expiration du même délai. Lorsque, sur décision motivée, il n'est pas rétabli dans ses fonctions, il peut être affecté provisoirement par l'autorité investie du pouvoir de nomination, sous réserve de l'intérêt du service, dans un emploi compatible avec les obligations du contrôle judiciaire auquel il est, le cas échéant, soumis. A défaut, il peut être détaché d'office, à titre provisoire, dans un autre corps ou cadre d'emplois pour occuper un emploi compatible avec de telles obligations. L'affectation provisoire ou le détachement provisoire prend fin lorsque la situation du fonctionnaire est définitivement réglée par l'administration ou lorsque l'évolution des poursuites pénales rend impossible sa prolongation. () / Le fonctionnaire qui, en raison de poursuites pénales, n'est pas rétabli dans ses fonctions, affecté provisoirement ou détaché provisoirement dans un autre emploi peut subir une retenue, qui ne peut être supérieure à la moitié de la rémunération mentionnée au deuxième alinéa. Il continue, néanmoins, à percevoir la totalité des suppléments pour charges de famille () ".

6. Si l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 dispose que l'autorité investie du pouvoir disciplinaire peut prononcer la suspension d'un fonctionnaire, en cas de faute grave, " qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun ", et que le fonctionnaire suspendu conserve son traitement jusqu'à la décision prise à son égard, qui doit intervenir dans les quatre mois, ces dispositions ne font pas obligation à l'administration de prononcer la suspension qu'elles prévoient à la suite d'une faute grave et ne l'empêchent pas d'interrompre, indépendamment de toute action disciplinaire, le versement du traitement d'un fonctionnaire pour absence de service fait dès lors que cette absence de service est imputable à l'agent.

Sur la responsabilité de l'Etat :

7. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 6 que le ministre de l'intérieur n'a commis aucune illégalité en ne suspendant pas M. C antérieurement à l'entrée en vigueur de l'arrêté pris à cet effet le 5 juillet 2019. La décision du 8 juin 2018 le privant de son traitement à compter du 6 juin précédent pour absence de service fait n'a ainsi pas méconnu les dispositions de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 susvisée.

8. En deuxième lieu, l'appel de M. C à l'encontre de l'ordonnance de placement sous contrôle judiciaire du 6 juin 2018 était dépourvu d'effet suspensif, une telle ordonnance étant exécutoire par provision. Cette ordonnance a par ailleurs été confirmée par la cour d'appel de Paris le 27 septembre 2018 en ce qu'elle interdisait à l'intéressé de se livrer aux activités professionnelles de fonctionnaire de police. Il en résulte qu'au cours de l'ensemble de la période en litige, comprise entre le 6 juin 2018 et le 5 juillet 2019, M. C a fait l'objet de mesures de contrôle judiciaire lui interdisant de se livrer auxdites activités. L'autorité administrative était tenue de tirer les conséquences emportées par ces mesures de contrôle judiciaire.

9. Par ailleurs, aux termes de l'article R. 411-2 du code de la sécurité intérieure : " Les fonctionnaires actifs des services de la police nationale sont affectés à des missions ou activités : / 1° De protection des personnes et des biens ; / 2° De prévention de la criminalité et de la délinquance ; / 3° De police administrative ; / 4° De recherche et de constatation des infractions pénales, de recherche et d'arrestation de leurs auteurs ; / 5° De recherche de renseignements ; / 6° De maintien de l'ordre public ; / 7° De coopération internationale ; / 8° D'état-major et de soutien des activités opérationnelles ; / 9° De formation des personnels. / Ces missions ou activités doivent être exécutées dans le respect des principes républicains et du code de déontologie de la police nationale et de la gendarmerie nationale prévu au chapitre IV du titre III du présent livre ". Aux termes de l'article 2 du décret du 23 décembre 2004 susvisé : " Les gradés et gardiens de la paix, qui constituent ce corps, participent aux missions qui incombent aux services actifs de police et exercent celles qui leur sont conférées par le code de procédure pénale. Ils peuvent être appelés à exercer leurs fonctions dans les établissements publics placés sous la tutelle du ministre de l'intérieur. Ils peuvent assurer l'encadrement des adjoints de sécurité. Ils sont dotés d'une tenue d'uniforme. Ils sont nommés par arrêté du ministre chargé de l'intérieur. Les majors de police et les brigadiers-chefs de police assurent l'encadrement des brigadiers de police, des gardiens de la paix et des adjoints de sécurité. Les brigadiers de police peuvent assurer l'encadrement des gardiens de la paix et des adjoints de sécurité ".

10. Compte tenu de l'étendue des mesures de contrôle judiciaire dont il faisait l'objet, lui interdisant toute activité professionnelle de fonctionnaire de police, d'une part, des missions et activités limitativement énumérées par les dispositions précitées auxquelles peut être affecté un gardien de la paix, d'autre part, le ministre de l'intérieur ne pouvait régulièrement affecter M. C à un poste correspondant à son grade entre le 6 juin 2018 et le 5 juillet 2019 sans méconnaître les mesures de contrôle judiciaire décidées à son encontre. Aucune méconnaissance par l'administration des obligations qui sont les siennes en vertu du point 4 du présent jugement ne résulte ainsi de l'instruction.

11. En troisième lieu, M. C fait valoir qu'il aurait pu à tout le moins être détaché d'office dans un autre corps par le ministre de l'intérieur afin que soient respectées les modalités de son contrôle judiciaire. Toutefois, ainsi qu'il a été dit, le ministre a pu légalement refuser de faire bénéficier l'intéressé des dispositions de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 susvisée et par suite des dispositions de son 3ème alinéa relatives à un possible détachement d'office du fonctionnaire faisant l'objet d'un contrôle judiciaire dans un autre corps ou cadre d'emplois pour occuper un emploi compatible avec ses obligations judiciaires. Au demeurant, lesdites dispositions ne créent aucun droit du fonctionnaire concerné à obtenir un tel détachement d'office, celui-ci restant à la discrétion de son administration d'origine. Le requérant ne se prévaut d'aucun autre texte ou principe qui aurait obligé son administration à le détacher d'office. Il en résulte que le ministre de l'intérieur n'a commis aucune faute en n'engageant pas, au cours de la période en litige, de mesures visant à le détacher à titre provisoire dans un autre corps ou cadre d'emploi pour qu'il puisse occuper un emploi compatible avec son interdiction d'exercer toute activité professionnelle de fonctionnaire de police.

12. Il résulte de ce qui a été dit aux points 10 et 11 que l'absence de service fait par M. D entre le 6 juin 2018 et le 5 juillet 2019 est exclusivement imputable à cet agent et est sans lien direct et certain avec une faute de l'administration.

13. Dans ces conditions, ses conclusions indemnitaires à l'encontre de l'Etat doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 20 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. Marino, président,

M. Thulard, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 février 2023.

Le rapporteur,

V. Thulard

Le président,

Y. MarinoLe greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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