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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2121351

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2121351

vendredi 21 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2121351
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantTOMAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 7 octobre 2021, le 11 avril 2022 et le 11 mai 2022, Mme N H, veuve K, Mme E K, M. M K, M. J K, M. B K et M. L K, représentés par Me Tomas, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris à verser les sommes de :

- 39 354,81 euros à Mme N H, veuve K,

- 15 940 euros à Mme E K

- 12 500 euros à M. M K,

- 12 500 euros à M. J K,

- 12 500 euros à M. B K,

- 5 000 euros aux représentants légaux de l'enfant L K,

- 16 043,35 euros à la succession de M. Q K ;

2°) de mettre à la charge de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) les mêmes sommes ;

3°) de mettre à la charge de l'AP-HP et de l'ONIAM une somme totale de 8 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- l'hôpital européen Georges Pompidou, qui relève de l'AP-HP, a commis une faute dans la prise en charge de M. Q K en ne réalisant pas en urgence d'échographie cardiaque malgré les symptômes qu'il présentait à compter du 30 octobre 2016. Cet examen aurait permis d'objectiver la tamponnade dont il était très vraisemblablement atteint et qui a engendré son décès le 2 novembre 2016. A cet égard, l'AP-HP n'est pas fondé à faire valoir une absence de lien direct et certain entre cette faute et les dommages dès lors que les experts désignés par la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI) doivent être regardés comme ayant estimé que le décès avait été bien causé par cette tamponnade. Par ailleurs, compte tenu du délai entre les premiers symptômes de la tamponnade et le décès, l'AP-HP ne saurait faire valoir une impossibilité matérielle à réaliser une échographie cardiaque en temps utile,

- cette faute, qui n'a pas permis que soit réalisé de drainage en urgence, a fait perdre à l'intéressé 50% de chance d'échapper à son décès,

- la tamponnade est une complication connue mais rare des pontages, avec une incidence de seulement 2%. Il en résulte que la responsabilité de l'ONIAM est engagée sur le fondement des dispositions de l'article L. 1142-1-II du code de la santé publique,

- il en résulte que la réparation des préjudices en lien avec le décès de M. Q K incombe à 50% à l'ONIAM et à 50% à l'AP-HP,

- les souffrances subies par M. Q K doivent être évaluées à 3 sur 7 et il en sera fait une juste appréciation en les fixant à 8 000 euros,

- il sera fait une juste appréciation des préjudices d'affection subis par les requérants en les fixant à 30 000 euros pour son épouse, 25 000 euros pour chacun de ses quatre enfants majeurs et 10 000 euros pour son petit-fils. A cet égard, l'ONIAM n'est pas fondé à soutenir que M. Q K et Mme N H auraient été séparés ou en instance de divorce,

- compte tenu du choc psychologique que lui a causé le décès de son père et à sa prise de poids subséquente, Mme E K a été exposée à des dépenses de diététicienne à hauteur de 6 880 euros, dont elle est fondée à demander l'indemnisation,

- il sera fait une exacte appréciation de la perte de revenus subis par Mme N H du fait du décès de son époux en la fixant à 48 709,61 euros,

- ils justifient de frais d'obsèques, y compris en ce qui concerne les frais de transport pour se rendre en Algérie et les frais de repas engagés à l'occasion de cérémonies funéraires de culte musulman, d'un montant total de 21 286,70 euros. Ils sont fondés à en solliciter l'entière indemnisation,

- leurs frais de médecin conseil se sont élevés à 2 800 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 22 décembre 2021 et le 25 avril 2022, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par l'AARPI Jasper avocats, demande au tribunal de limiter l'indemnisation totale des consorts K mise à sa charge à la somme de

18 409,40 euros et de rejeter le surplus de leurs conclusions.

L'office fait valoir que :

- il ne conteste pas l'engagement de sa responsabilité sur le fondement de l'article L. 1142-1-II du code de la santé publique,

- les consorts K sont ainsi en l'espèce fondés à lui demander de les indemniser de 50% des préjudices causés par le décès de M. Q K,

- les souffrances endurées par ce dernier ne peuvent être fixées à un montant excédant la somme de 3 619 euros,

- la victime directe et son épouse étaient séparés depuis 2016. Dès lors que Mme N H ne démontre pas avoir conservé des liens étroits avec son époux, il y a lieu de rejeter ses conclusions tendant à la réparation de son préjudice d'affection. A supposer que ce dernier doive être réparé, il en sera fait une juste appréciation en le fixant à 15 000 euros,

- le préjudice d'affectation de Mme E K ne saurait excéder la somme de 6 000 euros. Il y a lieu par ailleurs de rejeter ses conclusions relativement à la réparation de ses frais de diététicienne, dont il n'est pas établi qu'ils seraient en lien direct et certain avec le décès de son père,

- il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection de ses trois fils majeurs en le fixant à 6 000 euros chacun,

- il serait fait une juste appréciation du préjudice d'affection de son petit-fils en le fixant à 3 500 euros,

- il y a lieu de rejeter les conclusions indemnitaires de Mme N H en tant qu'elles portent sur la réparation d'un prétendu préjudice de pertes de revenus dès lors qu'elle était séparée de son époux lors de son décès et qu'elle ne démontre pas que M. Q K aurait effectivement mis en œuvre son devoir de secours en qualité d'époux,

- il y a lieu de retenir les frais de transports pour se rendre aux obsèques de M. Q K de ses seuls ayants droit, pour un total de 3 840 euros. Il y a également lieu de retenir des frais de transport du corps et d'inhumation pour un total de 3 811 euros. Il n'y a en revanche pas lieu de retenir les frais de restauration et de petits fours, lesquels peuvent être regardés comme somptuaires. En toute hypothèse, il y a lieu de limiter l'indemnisation du poste de préjudice des frais d'obsèques à un montant forfaitaire maximal de 5 000 euros,

- l'indemnisation due au titre des frais de médecin conseil ne saurait excéder la somme forfaitaire de 700 euros.

Par un mémoire, enregistré le 25 mars 2022, la caisse primaire d'assurance maladie de la Seine-Saint-Denis fait valoir qu'elle n'a pas de préjudice à faire valoir dans la présente instance.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 juin 2022, l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- le rapport des experts désignés par la CCI ne comporte pas de conclusions suffisamment claires sur les causes du décès de M. K, si bien qu'à supposer même que sa prise en charge par l'hôpital européen Georges Pompidou aurait été fautive, aucun lien direct et certain ne peut être établi entre lesdites fautes et les préjudices dont l'indemnisation est sollicitée,

- en toute hypothèse, la prise en charge de M. K n'a pas été fautive dès lors que les résultats des nombreux examens dont avait d'ores et déjà bénéficié ce patient ne justifiaient pas la réalisation en urgence d'une échographie cardiaque, contrairement à ce qu'ont retenu les experts désignés par la CCI.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Thulard,

- et les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. Q K, né le 1er juillet 1942, a été pris en charge pour un triple pontage aorto-coronaire à l'hôpital européen Georges Pompidou, lequel dépend de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP). L'opération a eu lieu le 17 octobre 2016 et il est constant qu'elle a été réalisée conformément aux règles de l'art. M. K a été hospitalisé dans le service de réanimation chirurgicale cardio-vasculaire de l'hôpital jusqu'au 21 octobre 2016 puis dans son service de chirurgie cardio-vasculaire du 22 octobre au 2 novembre 2016. Il était prévu qu'il quitte l'hôpital européen Georges Pompidou le 3 novembre 2016 pour poursuivre sa convalescence en clinique. Il a toutefois présenté des complications, se traduisant dans un premier temps par des douleurs à l'épaule droite puis par des vomissements et des douleurs abdominales, à compter du 30 octobre 2016. Il a été retrouvé dans sa chambre le matin du 2 novembre 2016 en arrêt cardio-respiratoire et les manœuvres de réanimation entreprises, dont il est constant qu'elles n'appellent aucune critique, ont été vaines. M. K est décédé le 2 novembre 2016 à 7h45.

2. Ses ayants droit, à savoir son épouse, Mme Mme N H, veuve K, et ses quatre enfants, Mme E K et A. Oualid, Djamel et Rida K, ont saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI) le 17 février 2020. Le 10 juin 2020, la commission a désigné comme experts un chirurgien cardio-vasculaire et thoracique et un anesthésiste-réanimateur. Les experts ont remis leur rapport, daté du 3 octobre 2020, à la CCI le 5 octobre suivant. Par un avis du 1er avril 2021, la commission a conclu à l'engagement de la responsabilité pour faute de l'AP-HP ainsi qu'à l'engagement de la responsabilité de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) au titre de la solidarité nationale. Elle a en outre estimé que la réparation des préjudices en lien avec le décès de M. Q K devait leur incomber à hauteur de 50% chacun. Il est toutefois constant que, par un courrier du 12 août 2021, l'AP-HP a refusé de suivre l'avis de la CCI et d'indemniser les consorts K. Par la présente requête, ceux-ci demandent au tribunal de mettre à la charge de l'AP-HP et de l'ONIAM l'indemnisation à chacun d'entre eux de 50% des préjudices en lien avec le décès de M. Q K.

Sur la responsabilité :

3. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère. / II. - Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. () ". En vertu des articles L. 1142-17 et L. 1142-22 du même code, la réparation au titre de la solidarité nationale est assurée par l'ONIAM.

4. Si les dispositions du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique font obstacle à ce que l'ONIAM supporte au titre de la solidarité nationale la charge de réparations incombant aux personnes responsables d'un dommage en vertu du I du même article, elles n'excluent toute indemnisation par l'office que si le dommage est entièrement la conséquence directe d'un fait engageant leur responsabilité. Dans l'hypothèse où un accident médical non fautif est à l'origine de conséquences dommageables mais où une faute commise par une personne mentionnée au I de l'article L. 1142-1 a fait perdre à la victime une chance d'échapper à l'accident ou de se soustraire à ses conséquences, le préjudice en lien direct avec cette faute est la perte de chance d'éviter le dommage corporel advenu et non le dommage corporel lui-même, lequel demeure tout entier en lien direct avec l'accident non fautif. Par suite, un tel accident ouvre droit à réparation au titre de la solidarité nationale si l'ensemble de ses conséquences remplissent les conditions posées au II de l'article L. 1142-1, et présentent notamment le caractère de gravité requis, l'indemnité due par l'ONIAM étant seulement réduite du montant de celle mise, le cas échéant, à la charge du responsable de la perte de chance, égale à une fraction du dommage corporel correspondant à l'ampleur de la chance perdue.

En ce qui concerne l'engagement de la solidarité nationale :

5. Il résulte des dispositions des articles L. 1142-1, L. 1142-17 et L. 1142-22 du code de la santé publique que l'ONIAM doit assurer, au titre de la solidarité nationale, la réparation des dommages résultant directement d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins à la double condition qu'ils présentent un caractère d'anormalité au regard de l'état de santé du patient comme de l'évolution prévisible de cet état et que leur gravité excède le seuil défini à l'article D. 1142-1 de ce code.

6. La condition d'anormalité du dommage prévue par ces dispositions doit toujours être regardée comme remplie lorsque l'acte médical a entraîné des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé de manière suffisamment probable en l'absence de traitement.

7. Lorsque les conséquences de l'acte médical ne sont pas notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé par sa pathologie en l'absence de traitement, elles ne peuvent être regardées comme anormales sauf si, dans les conditions où l'acte a été accompli, la survenance du dommage présentait une probabilité faible. Ainsi, elles ne peuvent être regardées comme anormales au regard de l'état du patient lorsque la gravité de cet état a conduit à pratiquer un acte comportant des risques élevés dont la réalisation est à l'origine du dommage.

8. En l'espèce, les experts désignés par la CCI ont fait valoir dans leur rapport que M. K est décédé " vraisemblablement " d'une tamponnade cardiaque. Alors qu'ils ont exposé de manière complète et argumentée les signes cliniques à l'appui de cette conclusion et qu'ils n'ont pas développé d'autre cause possible du décès, l'emploi de cet adverbe doit être regardé comme traduisant simplement une précaution d'usage tenant à signaler l'absence de réalisation d'une autopsie alors qu'elle seule aurait permis d'exclure définitivement une cause du décès autre qu'une tamponnade cardiaque. Dès lors et contrairement à ce que soutient l'AP-HP en défense, il résulte de l'instruction que le décès de M. K le 2 novembre 2016 a été causé par une tamponnade cardiaque. Les experts désignés par la CCI ont par ailleurs fait valoir que celle-ci est un accident médical non fautif qui a été causé par l'intervention chirurgicale qu'il avait subie le 17 octobre 2016 et par l'administration en post-opératoire d'anticoagulants à ce patient qui avait présenté plusieurs épisodes de fibrillation auriculaire. Il en résulte que le décès de M. K a bien été causé par des actes de soins.

9. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que M. K n'a pas été opéré dans un contexte d'urgence vitale, plusieurs semaines s'étant écoulé entre les examens ayant permis d'objectiver ses problèmes cardiaques et l'intervention chirurgicale du 17 octobre 2016. Les experts désignés par la CCI n'ont pas fait valoir qu'il aurait été nécessairement exposé à un risque de décès à court terme en l'absence de pontage et ont au contraire indiqué que son espérance de vie en l'absence d'intervention pouvait être fixée à deux ans. Dans ces conditions et contrairement à ce qu'a estimé la CCI dans son avis du 1er avril 2021, les conséquences de l'intervention chirurgicale du 17 octobre 2016 doivent être regardées comme notablement plus graves que celles auxquelles M. K était exposé par sa pathologie en l'absence de traitement.

10. En toute hypothèse, les experts désignés par la CCI ont indiqué que la tamponnade cardiaque est une complication qui ne se retrouve que dans 2% des interventions de chirurgie cardiaque. Il s'infère de leur rapport qu'en cas de prise en charge conforme de cette complication, un patient sur deux atteint de tamponnade cardiaque décède. Il en résulte que le risque de décès par tamponnade cardiaque chez M. K, dont il ne résulte pas de l'instruction qu'il aurait présenté des facteurs prédisposant particulièrement à un tel risque, présentait une probabilité faible.

11. Par suite, les consorts K sont fondés à soutenir que les dommages invoqués remplissent les conditions pour être indemnisés par l'ONIAM sur le fondement de la solidarité nationale, conformément aux dispositions des articles L. 1142-1, L. 1142-17 et L. 1142-22 du code de la santé publique.

En ce qui concerne la responsabilité pour faute de l'AP-HP :

12. Il résulte de l'instruction que la tamponnade cardiaque est un risque rare mais connu des chirurgies cardiaques, appelant une vigilance toute particulière en post-opératoire compte tenu de son pronostic très péjoratif. Par ailleurs, la conduite à tenir en cas de signe évocateur de cette complication est de réaliser en urgence une échographie cardiaque, puis, en cas de mise en évidence d'une tamponnade, de réaliser en urgence un drainage.

13. En l'espèce, M. K a présenté dès le 30 octobre 2016 des symptômes évocateurs de la mise en place d'une tamponnade, tels qu'une douleur à l'épaule droite, une toux et une difficulté soudaine à marcher. Ces symptômes ont d'ailleurs conduit à ce que soit réalisée le jour même une échographie cardiaque, qui a permis de noter un " épanchement péricardique minime ". Si les experts désignés par la CCI n'ont pas estimé que cet examen aurait dû conduire dès le 30 octobre 2016 à une opération, il s'infère de leur rapport qu'il imposait néanmoins une surveillance toute particulière du patient dès lors que l'épanchement péricardique est également annonciateur d'une tamponnade. Or, il résulte au contraire de l'instruction qu'aucune autre échographie n'a été conduite le 31 octobre, le 1er novembre ou dans la nuit du 1er au 2 novembre 2015, malgré une nouvelle dégradation de l'état de santé de M. K et l'apparition de symptômes supplémentaires évocateurs d'une tamponnade cardiaque, notamment des vomissements et des douleurs abdominales.

14. Il en résulte que, ainsi que l'ont estimé les experts désignés par la CCI dans leur rapport, l'absence de réalisation d'une nouvelle échographie cardiaque postérieurement à celle réalisée le 30 octobre 2016 a constitué une faute dans le suivi post-opératoire de M. K par l'AP-HP.

Sur la répartition des responsabilités :

15. Les experts désignés par la CCI ont fait valoir que la faute de l'AP-HP décrite aux points 12 à 14 n'a pas permis de réaliser à temps un drainage cardiaque chez M. K et qu'elle lui a fait perdre 50% de chance d'éviter son décès. Ce taux n'est pas contesté par les parties et n'est pas contredit par les autres pièces du dossier.

16. Dans ces conditions et conformément au principe rappelé au point 4, il y a lieu de mettre à la charge respective de l'ONIAM et de l'AP-HP 50% de l'indemnisation des préjudices en lien avec la tamponnade cardiaque dont a été atteint M. K puis avec son décès.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne les préjudices de la victime directe :

17. Il résulte de l'instruction que M. K est demeuré conscient du 30 octobre 2016, date d'apparition des premiers symptômes de la tamponnade cardiaque dont il a été atteint, à la nuit du 1er au 2 novembre 2016 à l'issue de laquelle il est décédé. Par suite, il a enduré des souffrances dont ses ayants droit sont fondés à solliciter la réparation. Celles-ci ont été évaluées par les membres de la CCI dans son avis du 1er avril 2021 à 3/7, sans que cette cotation ne soit remise en cause par les parties ou contredites par les autres pièces du dossier. Dans ces conditions, il en sera fait une juste appréciation en les évaluant à 5 000 euros.

18. Compte tenu de ce qui a été dit au point 16, l'AP-HP et l'ONIAM verseront donc aux consorts K, en leur qualité d'ayants droit de feu M. Q K, 2 500 euros chacun.

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux des victimes indirectes :

S'agissant des frais divers :

19. Il résulte de l'instruction que les consorts K ont engagé des dépenses d'un montant total de 2 700 euros au titre des honoraires d'un médecin conseil qui les a assistés lors des différentes expertises médicales conduites. Ils sont ainsi fondés à ce titre à demander le remboursement de 1 350 euros auprès respectivement de l'AP-HP et de l'ONIAM.

S'agissant des pertes de revenus de Mme N H, veuve K :

20. En premier lieu, l'ONIAM fait valoir en défense que Mme N H, veuve K, et son époux auraient été en instance de divorce lors du décès de M. K et séparés de corps. Il en déduit que Mme H ne saurait se prévaloir de la perte de revenus qui lui aurait été causée par le décès de son époux.

21. Toutefois, l'ONIAM ne se prévaut pour établir cette séparation que de l'établissement par la victime directe et son épouse de deux avis d'imposition en 2016, relativement à leurs revenus perçus en 2015, ainsi que de la circonstance que M. K avait indiqué aux services fiscaux résider chez sa fille. Les requérants ont cependant indiqué qu'il s'agissait d'une erreur de déclaration et ont précisé de manière unanime et précise que si M. K se rendait très régulièrement chez sa fille en 2015 et 2016, c'était en raison des difficultés personnelles de celle-ci et non en raison d'une séparation en cours avec son épouse. Ils ont produit également plusieurs témoignages sur l'honneur, dont celle du gardien de l'immeuble dans lequel résidait le couple, qui indique que leur vie commune s'était poursuivie jusqu'au décès de M. K et qu'il n'avait jamais eu connaissance d'une séparation ou d'une procédure de divorce. Ils ont enfin produit des photographies du 70ème anniversaire de Mme H sur lesquelles apparaît M. K. Dans ces conditions et contrairement à ce que soutient l'ONIAM, il résulte de l'instruction que la vie commune entre Mme H et M. K aurait eu vocation à se poursuivre sans le décès de ce dernier et que la requérante est donc fondée à solliciter l'indemnisation de l'éventuelle perte de revenus qui lui a été causée par le décès de son mari.

22. En second lieu, il résulte des documents fiscaux produits par les requérants que M. K et Mme H ont perçu en 2015 un revenu annuel total de 28 274 euros. Eu égard à ce niveau de ressources et à la circonstance, non sérieusement contestée en défense, selon laquelle trois de leurs enfants majeurs continuaient de résider à leur domicile, il sera fait une exacte appréciation de la part d'auto-consommation de M. K en la fixant à 25 %. Le revenu annuel théoriquement disponible pour son épouse était ainsi de 21 205,50 euros.

23. Il ressort des documents fiscaux produits par Mme H que celle-ci a perçu de 2016 à 2020 les sommes annuelles respectives de 6 532, 19 876, 19 673, 19 718 et 19 900 euros. Elle est ainsi fondée à solliciter, après application d'un prorata temporis pour l'année 2016 du 2 novembre, date de décès de son époux, au 31 décembre, les sommes respectives de 2 412,09 euros pour 2016, 1 329,50 euros pour 2017, 1 532,50 euros pour 2018, 1 487,50 euros pour 2019 et, enfin, 1 305,50 euros pour 2020.

24. Par ailleurs, Mme H est née le 17 janvier 1946. Compte tenu de l'âge de 75 ans qu'elle a atteint en janvier 2021, il est justifié de retenir un montant de l'euro de rente de 14,281 sur la base du barème publié par la Gazette du Palais en 2020 pour un taux d'intérêt nul pour liquider ses pertes de revenus passées en 2021 et 2022 et futures. Sur la base d'une perte annuelle pouvant être fixée à 1 305,50 euros sur la base de l'année 2020, elle est ainsi fondée à demander à ce titre une somme de 18 643,85 euros.

25. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que Mme H est fondée à demander une indemnisation d'un montant total de 26 708,94 euros au titre de son préjudice de perte de revenus. La moitié de cette somme, soit 13 354,47euros, sera mise respectivement à la charge de l'AP-HP et de l'ONIAM.

S'agissant des frais de diététicienne exposés par Mme E K :

26. Il ne résulte pas de l'instruction, au regard notamment de la propre attestation datée du 16 août 2021 établie par la diététicienne-nutritionniste qui suit Mme E K et qui indique que cette dernière souffre de troubles du comportement alimentaire distincts des troubles psychologiques entraînés par le décès de son père, que les dépenses qu'elle a exposées auprès de cette professionnelle de santé seraient en lien direct et certain avec ledit décès. Dans ces conditions, ses conclusions indemnitaires à ce titre doivent être rejetées.

S'agissant des frais funéraires et d'obsèques :

27. Contrairement à ce que soutient l'ONIAM en défense, les frais funéraires et d'obsèques engagés par les requérants ne sauraient donner lieu à une réparation forfaitaire de 5 000 euros mais doivent pris en compte dans leur totalité dès lors que les dépenses présentées comme s'y rattachant sont en lien direct et certain avec le décès de la victime directe et ne présentent pas de caractère excessif.

28. En premier lieu, les requérants ont justifié par la production d'une facture avoir été exposés à des frais de cercueil et de transport du corps de M. K vers son lieu d'inhumation, situé en Algérie, pour un montant de 3 811,70 euros. Ils sont fondés à en solliciter l'indemnisation.

29. En deuxième lieu, il résulte d'une facture que Mme N H, veuve K, ses quatre enfants, Mme E K et A. Oualid, Djamel et Rida K, et son petit-fils, L K, ont été exposés à des frais de transport pour se rendre à l'inhumation de la victime directe, constitués de billets d'avion entre Paris et Constantine, d'un montant total de 3 470 euros, dont ils sont fondés à solliciter l'indemnisation. En revanche, il ne résulte pas de l'instruction qu'ils auraient dû prendre personnellement en charge les frais de transport de Mme I G, Mme F O et de Mme C R, qui n'ont pas la qualité de parties à l'instance. Aucune indemnisation n'est donc due dans la présente instance par l'ONIAM ou l'AP-HP au titre des frais de transport de ces personnes pour assister à l'inhumation de M. Q K.

30. En troisième et dernier lieu, les requérants sollicitent l'indemnisation de frais de bouche auxquels ils font valoir avoir été exposés du fait de l'organisation de cérémonies religieuses. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que ces dépenses seraient en lien direct et certain avec le décès de la victime directe. Au surplus, la somme qu'ils demandent à ce titre, d'un total de 12 285 euros, est excessive et ne saurait pour ce motif donner lieu à indemnisation, conformément aux principes rappelés au point 27.

31. Dans ces conditions, il serait fait une exacte appréciation des frais funéraires et d'obsèques indemnisables en les fixant à 7 281,70 euros, dont 50%, soit 3 640,85 euros, seront mis à la charge respective de l'AP-HP et de l'ONIAM.

En ce qui concerne les préjudices personnels des victimes indirectes :

32. Dans les circonstances de l'espèce et compte tenu notamment de ce qui a été dit au point 21 sur la nature des liens entre M. K et son épouse au jour de son décès, il serait fait une juste appréciation des préjudices d'affection subis par les requérants en les fixant à

25 000 euros pour Mme H, 10 000 euros chacun pour Mme E K et MM. Oualid, Djamel et Rida K et, enfin, 3 500 euros pour l'enfant L K, fils mineur de M. B K. Compte tenu de ce qui a été dit au point 16, l'AP-HP et l'ONIAM prendront chacun en charge 50% de ces sommes.

33. Il résulte de tout ce qui précède que l'AP-HP doit être condamnée à verser

2 500 euros aux consorts K en leur qualité d'ayants droit de M. Q K, 4 990,85 euros aux requérants en réparation des frais de médecin conseil et des frais funéraires et d'obsèques auxquels ils ont été exposés, 25 854,47 euros à Mme D, veuve K,

5 000 euros chacun à Mme E K, M. M K, M. J K et M. B K et, enfin, 1 750 euros à M. B K en sa qualité de représentant légal de son fils mineur L K. L'ONIAM versera les mêmes sommes aux mêmes personnes.

Sur les frais de l'instance :

34. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'AP-HP la somme totale de 2 500 euros au titre des frais exposés par les requérants et non compris dans les dépens, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que de rejeter leurs conclusions présentées sur le même fondement en tant qu'elles sont dirigées contre l'ONIAM.

D E C I D E :

Article 1er : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) et l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) verseront chacun 2 500 euros aux consorts K en leur qualité d'ayants droit de M. Q K, victime directe décédée.

Article 2 : L'AP-HP et l'ONIAM verseront chacun la somme de 4 990,85 euros aux requérants en réparation des frais de médecin conseil et des frais funéraires et d'obsèques auxquels ils ont été exposés.

Article 3 : L'AP-HP et l'ONIAM verseront chacun la somme de 25 854,47 euros à

Mme N D, veuve K.

Article 4 : L'AP-HP et l'ONIAM verseront chacun la somme de 5 000 euros à

Mme E K.

Article 5 : L'AP-HP et l'ONIAM verseront chacun la somme de 5 000 euros à

M. M K.

Article 6 : L'AP-HP et l'ONIAM verseront chacun la somme de 5 000 euros à

M. J K

Article 7 : L'AP-HP et l'ONIAM verseront chacun la somme de 5 000 euros à M. B K.

Article 8 : L'AP-HP et l'ONIAM verseront chacun la somme de 1 750 euros à M. B K en sa qualité de représentant légal de son fils mineur L K.

Article 9 : L'AP-HP versera aux requérants la somme totale de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 10 : Le surplus des conclusions de la requête des consorts K est rejeté.

Article 11 : Le présent jugement sera notifié à Mme N H, veuve K, en application de l'article R. 751-3 du code de justice administrative, à la caisse primaire d'assurance maladie de la Seine-Saint-Denis, à l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Copie en sera envoyée pour information aux experts désignés par la CCI.

Délibéré après l'audience du 7 octobre 2022 , à laquelle siégeaient :

M. Marino, président,

M. Thulard, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 octobre 2022.

Le rapporteur,

V. Thulard

Le président,

Y. Marino Le greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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