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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2203660

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2203660

mardi 4 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2203660
TypeDécision
PublicationC
Formation1re Section - 2e Chambre
Avocat requérantCABINET CMS FRANCIS LEFEBVRE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 15 février et le 21 octobre 2022, la société Odysseum Place de France, représentée par Me Aldebert, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2016, ainsi que des pénalités correspondantes ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 20 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- bien que le prix mentionné sur la facture d'achat de l'ensemble immobilier n'ait pas été en définitive acquitté dans sa totalité, elle pouvait déduire le montant de taxe correspondant, dès lors que la facture n'a jamais été modifiée, le vendeur demeurant redevable de la taxe sur la valeur ajoutée pour le montant porté sur cette facture ;

- la régularisation du prix résulte de l'accord signé le 21 décembre 2017 et ne peut résulter d'une écriture comptable passée au titre de l'exercice 2016 et n'était donc pas intervenue le 31 décembre 2016 ;

- le montant du redressement est, en tout état de cause, erroné ;

- les franchises de loyers consenties à ses locataires n'avaient pas de contrepartie et ne peuvent, par suite, être regardées comme révélatrices de prestations assujetties à la taxe sur la valeur ajoutée ;

- la libération d'une partie des locaux occupés par la société Sauramps pour lui permettre de réaliser des travaux d'extension ne constituait pas la contrepartie de l'allégement de loyer octroyé ;

- le renoncement temporaire, par acceptation d'un report, de Marionnaud Lafayette au bénéfice de la faculté de donner congé, s'inscrit dans une relation commerciale mais ne constitue pas un service et la contrepartie de l'allégement de loyer octroyé ;

- l'allégement du loyer de la société Somedic ne peut avoir pour contrepartie la libération anticipée du local, alors même que celle-ci aurait pu intervenir de plein droit en raison de ses défauts de paiement ; l'accord juridique passé entre les parties n'avait pas d'autre objet ni cause que de mettre fin au contrat de location ;

- de la même manière, l'allégement du loyer de la société Planet Indigo ne peut avoir pour contrepartie la libération anticipée du local, alors même que celle-ci aurait pu intervenir de plein droit en raison de ses défauts de paiement ; l'accord juridique passé entre les parties n'avait pas d'autre objet ni cause que de mettre fin au contrat de location ;

- de la même manière, l'allégement du loyer de la société OD 55 et l'indemnité de résiliation versée ne peut avoir pour contrepartie la libération anticipée du local, alors même que celle-ci aurait pu intervenir de plein droit en raison de ses défauts de paiement et que l'accord juridique passé entre les parties n'avait pas d'autre objet ni cause que de mettre fin au contrat de location pour permettre l'installation d'un nouveau locataire.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 8 août 2022 et le 1er mars 2024, la direction spécialisée de contrôle fiscal d'Île-de-France conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens présentés dans la requête ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pertuy,

- les conclusions de M. Charzat, rapporteur public,

- et les observations de Me Aldebert pour la société Odysseum Place de France.

Considérant ce qui suit :

1. La société Odysseum Place de France a pour activité la location de terrains et d'autres biens immobiliers et a fait l'objet d'une vérification de comptabilité sur l'ensemble de ses déclarations portant sur la période du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2016. L'administration, à l'issue des opérations de contrôle, a notifié à la requérante des rappels de taxe sur la valeur ajoutée. La société Odysseum Place de France demande la décharge de ces impositions supplémentaires et intérêts correspondants.

Sur le bien-fondé des impositions en litige :

En ce qui concerne la taxe sur la valeur ajoutée déduite à tort :

2. Aux termes du b du 2 de l'article 266 du CGI, " En ce qui concerne les opérations mentionnées au I de l'article 257, la taxe sur la valeur ajoutée est assise : pour les mutations à titre onéreux ou les apports en société sur : Le prix de la cession, le montant de l'indemnité ou la valeur des droits sociaux rémunérant l'apport, augmenté des charges qui s'y ajoutent ".

3. Il résulte de l'instruction que le prix de cession devait, aux termes de l'acte d'acquisition, être fixé au prix de vente maximum de 29 millions d'euros hors taxes et au prix minimum de 21,750 millions d'euros hors taxes et que le premier versement, correspondant au prix minimal, serait complété d'autres versements. Il résulte également de l'instruction que le montant de taxe sur la valeur ajoutée correspondant au prix de 28, 694 millions d'euros a été versé au vendeur, soit 5, 624 024 millions d'euros. Le même acte d'acquisition renvoie, pour la fixation du prix dans sa dernière échéance, à la date du 30 avril 2016. A cette date, refusant de verser les sommes complémentaires demandées par le vendeur, la requérante a réduit la valeur d'immobilisation de l'immeuble de la somme de 29 millions d'euros à la somme de 21,750 millions d'euros mais n'a pas reversé la taxe sur la valeur ajoutée déduite correspondante.

4. Si l'administration fiscale regarde le prix de cession définitivement fixé à la date du 30 avril 2016, il résulte de l'instruction que le prix définitif n'a été fixé que le 21 décembre 2017, en application d'un protocole d'accord signé à cette date par lequel le vendeur a renoncé au versement des compléments de prix prévus. Par suite, le montant de taxe sur la valeur ajoutée déductible au titre de l'achat de l'immeuble en cause ne pouvait être assise, au titre de la période vérifiée, sur le prix constaté en 2016, qui n'a été définitivement fixé qu'au cours de l'exercice suivant.

5. La société Odysseum Place de France est ainsi fondée à demander la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée auxquelles elle a été assujettie au titre de la taxe sur la valeur ajoutée déduite à tort à l'occasion de la cession de l'ensemble immobilier Pôle Ludique 2.

En ce qui concerne la taxe sur la valeur ajoutée relative aux échanges de services :

6. D'une part, aux termes du I de l'article 256 du code général des impôts, qui transpose l'article 2, paragraphe 1 sous a) de la directive 2006/112/CE du 28 novembre 2006 relative au système commun de taxe sur la valeur ajoutée : " Sont soumises à la taxe sur la valeur ajoutée les livraisons de biens et les prestations de services effectuées à titre onéreux par un assujetti agissant en tant que tel ". Il résulte de ces dispositions, telles qu'interprétées par la Cour de justice de l'Union européenne, qu'une prestation de services n'est effectuée à titre onéreux et n'est dès lors taxable que s'il existe entre le prestataire et le bénéficiaire un rapport juridique au cours duquel des prestations réciproques sont échangées, la rétribution perçue par le prestataire constituant la contre-valeur effective du service fourni au bénéficiaire.

7. D'autre part, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, que, lorsqu'une opération économique soumise à la taxe sur la valeur ajoutée est constituée par un faisceau d'éléments et d'actes, il y a lieu de prendre en compte toutes les circonstances dans lesquelles elle se déroule aux fins de déterminer si l'on se trouve en présence de plusieurs prestations ou livraisons distinctes ou d'une prestation ou d'une livraison complexe unique. Chaque prestation ou livraison doit en principe être regardée comme distincte et indépendante. Toutefois, l'opération constituée d'une seule prestation sur le plan économique ne doit pas être artificiellement décomposée pour ne pas altérer la fonctionnalité du système de la taxe sur la valeur ajoutée. De même, dans certaines circonstances, plusieurs opérations formellement distinctes, qui pourraient être fournies et taxées séparément, doivent être regardées comme une opération unique lorsqu'elles ne sont pas indépendantes. Tel est le cas lorsque, au sein des éléments caractéristiques de l'opération en cause, certains éléments constituent la prestation principale, tandis que les autres, dès lors qu'ils ne constituent pas pour les clients une fin en soi mais le moyen de bénéficier dans de meilleures conditions de la prestation principale, doivent être regardés comme des prestations accessoires partageant le sort fiscal de celle-ci.

S'agissant du locataire Sauramps :

8. La requérante, bailleur, a demandé à la société Sauramps, locataire au sein du centre commercial, par une lettre du 26 juillet 2012, de déménager ses locaux du premier sous-sol au niveau 0 sans indemnité, et lui a consenti un allègement de loyers en contrepartie. L'administration fiscale a regardé l'acquiescement de la société Sauramps comme porteur de la délivrance d'une prestation de service de libération des locaux au profit du bailleur, que l'allègement des loyers venait rémunérer. Pour autant, dès lors que le retard de la société Sauramps dans le versement de ses loyers était important et aurait pu conduire à la résolution du contrat de bail, en application de l'article 24 de ce dernier, l'aménagement de la relation contractuelle locative opéré, par le déménagement de la société sur une surface au loyer réduit, ne peut être regardé comme une prestation de service effectuée à titre onéreux au profit de la requérante. L'administration fiscale a, par conséquent, à tort, regardé les engagements de la société Sauramps à cette occasion comme constitutives de prestations de services soumises à la taxe sur la valeur ajoutée en application des dispositions du I de l'article 256 du code général des impôts.

S'agissant du locataire Marionnaud Lafayette :

9. Au moyen d'un avenant au bail du 22 décembre 2014, la requérante a consenti au locataire un abattement de son loyer minimum garanti de 20 %, le locataire s'engageant, en contrepartie, à reporter à l'échéance de la troisième période triennale sa faculté de donner congé. Pour autant, l'avenant n'a pas d'autre objet que de renégocier les termes, qu'ils tiennent au montant du loyer minimum ou aux conditions de congé du locataire, du contrat de bail existant. L'administration fiscale a, par conséquent, à tort, regardé les engagements du locataire Marionnaud-Lafayette à cette occasion comme constitutives de prestations de services soumises à la taxe sur la valeur ajoutée en application des dispositions du I de l'article 256 du code général des impôts.

S'agissant du locataire Botty, Somedic et Planet Indigo :

10. Les transactions incluant des concessions réciproques portant, de la part du locataire, renonciation à une indemnité d'éviction, de la part du bailleur, renonciation à une part des loyers dus, ont été regardées par l'administration fiscale comme porteuses d'une prestation de service de libération des locaux au profit du bailleur, que l'allègement des loyers venait rémunérer. Pour autant, dès lors que le retard des sociétés concernées dans le versement de ses loyers était important, ce qui n'est pas contesté, et aurait pu conduire à la résolution du contrat de bail, la cessation de la relation contractuelle locative opérée ne peut être regardée comme une prestation de service effectuée à titre onéreux au profit de la requérante indépendante du contrat de bail. L'administration fiscale a, par conséquent, à tort, regardé les engagements des sociétés comme constitutifs de prestations de services soumises à la taxe sur la valeur ajoutée en application des dispositions du I de l'article 256 du code général des impôts.

S'agissant du locataire OD 55 :

11. Les transactions incluant des concessions réciproques portant, de la part du locataire, renonciation partielle à une indemnité d'éviction, de la part du bailleur, renonciation à une part des loyers dus, ont été regardées par l'administration fiscale comme porteuses d'une prestation de service de libération des locaux au profit du bailleur, que l'allègement des loyers et la réduction de l'indemnité d'éviction venait rémunérer. Pour autant, la cessation de la relation contractuelle locative opérée ne peut être regardée comme une prestation de service effectuée à titre onéreux au profit de la requérante indépendante du contrat de bail. L'administration fiscale a, par conséquent, à tort, regardé les engagements des sociétés comme constitutifs de prestations de services soumises à la taxe sur la valeur ajoutée en application des dispositions du I de l'article 256 du code général des impôts.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la société Odysseum Place de France est fondée à demander la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée auxquelles elle a été assujettie au titre de la taxe sur la valeur ajoutée déduite à tort à l'occasion de la cession de l'ensemble immobilier Pôle Ludique 2. La société Odysseum Place de France est également fondée à demander la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée auxquels elle a été assujettie au titre des échanges de services qui seraient résulté des franchises ou réduction de loyers ou d'indemnités d'évictions consentis à ses locataires, en contrepartie de la libération totale ou partielle des locaux qu'ils occupaient, ou encore de modifications de leurs engagements contractuels en tant que locataires.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er : La société Odysseum Place de France est déchargée des rappels de taxe sur la valeur ajoutée auxquelles elle a été assujettie au titre de la période du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2016, ainsi que des pénalités correspondantes.

Article 2 : L'Etat versera une somme de 1 500 euros à la société Odysseum Place de France en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Odysseum Place de France et à la direction spécialisée de contrôle fiscal d'Île-de-France.

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Bachoffer, président,

M. Pertuy, premier conseiller,

M. Amadori, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juin 2024.

Le rapporteur,

I. PERTUY

Le président,

B. BACHOFFER La greffière,

V. FLUET

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

2/1-

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