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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2208382

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2208382

mercredi 29 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2208382
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5e Section - 3e Chambre
Avocat requérantATHON-PEREZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 avril 2022 et 9 décembre 2022, Mme C A, représentée par Me Athon-Perez, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 71 300 euros à parfaire au titre des préjudices subis ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser les intérêts de droit à compter de la réclamation préalable et à leur capitalisation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- les accidents dont elle a été victime les 14 avril et 6 octobre 2016 et le 9 avril 2019 ont été reconnus imputables au service ;

- ces accidents engagent la responsabilité sans faute de l'Etat et lui ont causé des préjudices ;

- ils sont également imputables à l'absence de prise en compte de son handicap, laquelle engage la responsabilité pour faute de l'Etat ;

- elle n'a pas été dotée d'un matériel adapté pour permettre l'exercice de son activité professionnelle dans de bonnes conditions, l'ordinateur portable qui lui a été confié étant trop lourd ;

- le 14 avril 2016 et le 13 février 2017, elle a été victime d'accidents survenus à la suite du maniement de son sac à dos contenant son ordinateur portable trop lourd ;

- son déficit fonctionnel temporaire doit être évalué à la somme de 6 300 euros ;

- les accidents de trajet dont elle a été victime ont été la cause d'une importante souffrance physique qui doit être indemnisée à hauteur de 12 000 euros ;

- son déficit fonctionnel permanent évalué à 30 % doit être indemnisé à hauteur de 47 000 euros ;

- ses souffrances physiques et morales doivent être indemnisées à hauteur de

6 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 octobre 2022, le ministre de la santé et de la prévention conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- aucune faute n'a été commise ;

- aucun lien de causalité entre les prétendues fautes et les accidents dont elle a été victime n'est établi ;

- à supposer que ses préjudices soient établis, les sommes demandées sont manifestement excessives.

Par une ordonnance du 9 décembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au

10 janvier 2023, en application de l'article R. 613-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Sueur, greffière d'audience :

- le rapport de M. B,

- les conclusions de M. Lamy, rapporteur public,

- et les observations de Me Achard, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, médecin général de santé publique à la direction générale de la cohésion sociale depuis 2013, reconnue travailleur handicapé à plus de 80 %, a été victime de trois accidents reconnus imputables au service les 14 avril et 6 octobre 2016 et le

13 février 2017. Par une décision du 10 avril 2018, le ministre des solidarités et de la santé a fixé le taux d'incapacité permanente partielle dont elle demeure atteinte et imputable à ces accidents à 30 %. Le 22 décembre 2021, Mme A a formé une demande préalable indemnitaire auprès du ministre des solidarités et de la santé tendant à l'indemnisation des préjudices résultant de ces accidents de service qui a été rejetée par un courrier du 15 février 2022. Mme A demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 71 300 euros en réparation de ses préjudices.

Sur la responsabilité :

2. Compte tenu des conditions posées à son octroi et de son mode de calcul, l'allocation temporaire d'invalidité doit être regardée comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Les dispositions qui instituent ces prestations déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Elles ne font en revanche pas obstacle à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice. Elles ne font pas non plus obstacle à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la personne publique, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette personne ou à l'état d'un ouvrage public dont l'entretien lui incombait.

En ce qui concerne la responsabilité pour faute :

3. Aux termes de l'article L. 131-8 du code général de la fonction publique, qui a repris les dispositions du I de l'article 6 sexies de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligation des fonctionnaires : " Afin de garantir le respect du principe d'égalité de traitement à l'égard des personnes en situation de handicap, les employeurs publics mentionnés à l'article

L. 2 prennent, en fonction des besoins dans une situation concrète, les mesures appropriées pour permettre aux personnes relevant de l'une des catégories mentionnées aux 1°, 2°, 3°, 4°, 9°, 10° et 11° de l'article L. 5212-13 du code du travail d'accéder à un emploi ou de conserver un emploi correspondant à leur qualification, de développer un parcours professionnel et d'accéder à des fonctions de niveau supérieur ou pour qu'une formation adaptée à leurs besoins leur soit dispensée tout au long de leur vie professionnelle. / Ces mesures incluent notamment l'aménagement, l'accès et l'usage de tous les outils numériques concourant à l'accomplissement de la mission des agents, notamment les logiciels métiers et de bureautique ainsi que les appareils mobiles. / Les dispositions du présent article s'appliquent sous réserve que les charges consécutives à la mise en œuvre de ces mesures ne soient pas disproportionnées, compte tenu notamment des aides qui peuvent compenser en tout ou partie les dépenses supportées par les employeurs à ce titre. ". Aux termes de l'article L. 136-1 du même code : " Des conditions d'hygiène et de sécurité de nature à préserver leur santé et leur intégrité physique sont assurées aux agents publics durant leur travail dans les conditions fixées au titre Ier du livre VIII ".

4. En premier lieu, en l'espèce, il résulte de l'instruction que, le 12 juin 2013, le service de médecine de prévention du ministère de la santé a préconisé notamment que Mme A,

qui devait " se rendre à des réunions extérieures fréquemment (port de charges limitées) "

soit dotée d'un " petit ordinateur portable " qui " devra () être le plus léger possible

(taille 12/19 pouces et sans lecteur DVD) ". Par un courrier électronique du 1er avril 2016,

Mme A a informé les services du ministère de ce qu'elle souhaitait disposer d'un téléphone mobile et d'un ordinateur portable sans lecteur DVD. Le 2 septembre 2016, le médecin de prévention a indiqué que son état de santé nécessitait " l'achat d'un ordinateur portable très léger () et la mise en place d'un poste télétravail et un poste de travail dit "nomade" du fait des déplacements fréquents professionnels ". Le 4 novembre 2016, le même médecin a indiqué que Mme A avait besoin de se déplacer en taxi pour ses allers-retours domicile-travail ainsi que pour ses déplacements sur sites pendant une durée de trois mois. Le 17 avril 2018, il a préconisé la mise en place immédiate de l'aménagement de son poste de travail en précisant qu'elle avait besoin d'un double poste de travail, dont une unité centrale et un écran et un ordinateur portable à son domicile " car elle n'a pas le droit médicalement de porter son ordinateur portable (sauf exception) ". Le 13 mai 2019, ce même médecin a de nouveau indiqué qu'elle avait besoin d'un ordinateur portable léger " (modèle le plus léger possible 1100 g-1300 g, ultraportable) " et que la mise en place immédiate de cet aménagement avait déjà été demandée.

5. Si, ainsi que le fait valoir le ministre de la santé et de la prévention, différents aménagements ont été apportés au poste de travail de Mme A, il résulte de ce qui a été relevé précédemment que, malgré les préconisations constantes du médecin de prévention, aucun ordinateur portable adapté à la pathologie dont elle souffre n'a été remis à l'intéressée par l'administration. Par suite, Mme A est fondée à soutenir que, ce faisant, l'Etat a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

6. En second lieu, il résulte de l'instruction que les 14 avril 2016 et 13 février 2017, Mme A a été victime de chutes reconnues comme étant imputables au service et que, le

6 octobre 2016, alors qu'elle était installée à son poste de travail, elle a été victime d'un accident également reconnu imputable au service. Toutefois, ni les déclarations de ces accidents,

ni aucune autre pièce du dossier ne permet de démontrer que ces accidents seraient imputables au port d'un ordinateur portable dont le poids n'était pas adapté à son état de santé. Par suite, Mme A n'est pas fondée à soutenir que les préjudices consécutifs à ces accidents seraient imputables à la faute commise par l'Etat en ne procédant pas à l'adaptation de son poste de travail conformément aux dispositions citées au point 3.

En ce qui concerne la responsabilité sans faute :

7. Ainsi qu'il a été dit au point 2, et dès lors que les accidents dont Mme A a été victime les 14 avril et 6 octobre 2016 et le 13 février 2017 ont été reconnus imputables au service, elle peut solliciter de l'Etat, même en l'absence de faute de celui-ci, une indemnité complémentaire réparant des préjudices patrimoniaux d'une autre nature que ceux réparés par l'allocation temporaire d'invalidité ou des préjudices personnels.

S'agissant des préjudices temporaires :

8. En premier lieu, il résulte de l'instruction que les interruptions de services qui ont été prescrites à Mme A du 10 octobre au 3 novembre 2016, du 17 au 21 novembre 2016, du

24 novembre au 1er décembre 2016, du 4 mai au 18 juin 2017, du 10 au 31 juillet 2017 et du

28 au 31 juillet 2017 ont été reconnues imputables au service et que son état de santé a été considéré comme consolidé au 11 janvier 2018. Il résulte également de l'instruction que, à la suite de son accident survenu le 14 avril 2016, une nouvelle interruption de service lui a été prescrite du 22 avril jusqu'au 8 juin 2016, renouvelée jusqu'au 15 juillet 2016. Enfin, il résulte de l'instruction que les accidents dont a été victime Mme A ont été la cause d'une fracture du col du fémur droit, d'une fracture du bassin, d'un hygroma du coude gauche, d'une luxation du pouce gauche et d'une entorse du coude droit. Il suit de là qu'il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel temporaire imputable aux accidents de service dont Mme A a été victime en évaluant ce poste de préjudice à la somme de 6 300 euros.

9. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que Mme A a dû subir plusieurs interventions chirurgicales pour la réalisation d'une ostéosynthèse de la hanche droite le

15 avril 2016, pour une ablation du matériel mis en place le 16 février 2018, pour une réduction par manœuvres externes d'une luxation trapézo métacarpienne du pouce gauche et stabilisation par brochage le 17 novembre 2016 et le 4 mai 2017 et pour une trapézectomie et une exégèse d'un hygroma du coude gauche le 19 juin 2017. Il résulte également de l'instruction que

Mme A a été admise en centre de rééducation locomoteur du 10 au 28 juillet 2017.

Par suite, il sera fait une juste appréciation des souffrances endurées par la requérante imputables aux accidents de service dont elle a été victime en évaluant ce poste de préjudice à la somme de 6 000 euros.

S'agissant des préjudices permanents :

10. Il résulte de ce qui a été relevé précédemment que, par une décision du

10 avril 2018, devenue définitive, le ministre des solidarités et de la santé a fixé le taux d'incapacité permanente partielle dont Mme A demeure atteinte et imputable à ces accidents à 30 %. Il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel permanent dont souffre Mme A, née le 8 juin 1960, et imputable aux accidents de service dont elle a été victime, en l'évaluant à la somme de 46 000 euros.

11. Enfin, il ressort des rapports d'expertises réalisées le 26 novembre 2019 à la demande du ministre des solidarités et de la santé que l'expert a constaté que l'appui monopodal droit chez Mme A était douloureux, que le cadre obturateur droit et le coude gauche n'étaient pas douloureux, que l'intéressée a indiqué que sa hanche droite était peu douloureuse à la marche et n'a émis aucune plainte particulière quant aux coudes droit et gauche. Il suit de là qu'il sera fait une juste appréciation du préjudice imputable aux souffrances permanentes dont souffrent Mme A et imputables aux accidents de service dont elle a été victime en l'évaluant à la somme de 1 000 euros.

12. Il résulte de tout ce qui précède que l'Etat doit être condamné à verser à

Mme A la somme de 59 300 euros.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

13. D'une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1153 du code civil, dont les dispositions sont désormais reprises à l'article 1231-6 du même code, courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. En l'espèce, il résulte de l'instruction que Mme A a droit aux intérêts au taux légal correspondant à la somme de 60 300 euros à compter du 23 décembre 2021, date de réception de sa demande indemnitaire préalable par le ministre des solidarités et de la santé.

14. D'autre part, la capitalisation des intérêts, si elle peut être demandée à tout moment devant le juge, ne peut toutefois prendre effet que lorsque les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation s'accomplit ensuite de nouveau à chaque échéance annuelle ultérieure sans qu'il soit besoin de formuler une nouvelle demande. En l'espèce, il résulte de l'instruction que la capitalisation des intérêts a été demandée par Mme A dans sa requête introductive d'instance enregistrée le 8 avril 2022. Une année ne s'étant pas écoulée entre cette date et celle du présent jugement, il y a seulement lieu, en application de l'article 1343-2 du code civil, d'ordonner la capitalisation des intérêts à compter du 23 décembre 2022, date à laquelle une année d'intérêts sera due dans l'hypothèse où l'indemnité principale prévue par le présent jugement et les intérêts attachés n'auraient pas encore été versés à Mme A par l'Etat.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme A et non-compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme A la somme de 59 300 euros. Cette somme portera intérêt au taux légal à compter du 23 décembre 2021.

Article 2 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au ministre de la santé et de la prévention.

Délibéré après l'audience du 15 mars 2023 à laquelle siégeaient :

- M. Ladreyt, président,

- M. Gandolfi, premier conseiller,

- Mme Abdat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 29 mars 2023.

Le rapporteur,

G. B

Le président,

J.-P. Ladreyt La greffière,

L. Sueur

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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