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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2212259

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2212259

mercredi 17 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2212259
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3e Section - 2e Chambre
Avocat requérantCABINET CLYDE & CO (LLP)

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée sous le n°2212259 le 6 juin 2022, la société Air France, représentée par Me Pradon, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision R/21-0459 du 1er avril 2022 par laquelle le ministre de l'intérieur lui a infligé une amende de 10 000 euros et de la décharger de l'obligation de payer cette somme ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le procès-verbal a été établi plusieurs jours après l'arrivée de la passagère par un agent n'ayant pas personnellement constaté l'usurpation d'identité ;

- la sanction n'est pas fondée dès lors que l'usurpation d'identité de la passagère n'était pas manifeste faute de pouvoir exiger d'elle qu'elle retire son masque, ce qui ne relève pas de la compétence de ses agents.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la société Air France ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée sous le n°2212260 le 6 juin 2022, la société Air France, représentée par Me Pradon, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision R/21-0459 du 1er avril 2022 par laquelle le ministre de l'intérieur lui a infligé une amende de 10 000 euros et de la décharger de l'obligation de payer cette somme;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient les mêmes moyens que ceux analysés sous la requête n° 2212259.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requérante n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des transports ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- les conclusions de Mme Privet, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 1er avril 2022, le ministre de l'intérieur a infligé à la société Air France, sur le fondement de l'article L. 821-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une amende de 10 000 euros pour avoir débarqué le 20 décembre 2021 en provenance de Lomé, une individu se disant Mme D A alias B C, de nationalité indéterminée, alors que cette dernière était démunie de visa Schengen, son titre de séjour belge n°B297332581 étant manifestement usurpé. Par la présente requête, la société Air France demande au tribunal d'annuler cette décision et de la décharger de l'obligation de payer l'amende.

Sur la jonction :

2. Les requêtes susvisées n° 2212259 et n° 2212260 présentées pour la société Air France présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 6421-2 du code des transports : " Le transporteur ne peut embarquer les passagers pour un transport international qu'après justification qu'ils sont régulièrement autorisés à atterrir au point d'arrivée et aux escales prévues. " Aux termes de l'article L. 821-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Est passible d'une amende administrative de 10 000 euros l'entreprise de transport aérien, maritime ou routier qui débarque sur le territoire français, en provenance d'un État qui n'est pas partie à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990, un étranger non ressortissant d'un Etat membre de l'Union européenne, de la République d'Islande, de la Principauté du Liechtenstein, du Royaume de Norvège ou de la Confédération suisse démuni du document de voyage et, le cas échéant, du visa requis par la loi ou l'accord international qui lui est applicable en raison de sa nationalité. (). "

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 821-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le manquement aux obligations de l'entreprise de transport est constaté par un procès-verbal (). / L'entreprise de transport se voit remettre copie du procès-verbal et a accès au dossier. Elle est mise à même de présenter, dans un délai d'un mois, ses observations écrites sur le projet de sanction de l'autorité administrative ". Aux termes de l'article R. 821-5 du même code : " le procès-verbal constatant le manquement de l'entreprise de transport, mentionné à l'article L. 821-12, est signé : 1° Par le chef du service de la police nationale chargé du contrôle aux frontières ou territorialement compétent, ou un fonctionnaire désigné par lui, titulaire au moins du grade de brigadier () ".

5. Il ressort des mentions figurant dans le procès-verbal du 21 décembre 2021 que le brigadier-chef de la police aux frontières en poste à l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, signataire du procès-verbal, a personnellement constaté les faits qu'il relate. La circonstance que le procès-verbal a été rédigé le lendemain est sans incidence sur la régularité de la procédure. Dans ces circonstances, le moyen tiré de l'irrégularité du procès-verbal peut être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 821-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'amende prévue à l'article L. 821-6 peut être prononcée autant de fois qu'il y a de passagers concernés. / Elle n'est pas infligée : () 2° Lorsque l'entreprise de transport établit que les documents requis lui ont été présentés au moment de l'embarquement et qu'ils ne comportaient pas d'élément d'irrégularité manifeste () ".

7. D'une part, ces dispositions font obligation aux transporteurs aériens de s'assurer, au moment des formalités d'embarquement, que les voyageurs ressortissants d'Etats non membres de l'Union européenne sont en possession de documents de voyage leur appartenant, le cas échéant revêtus des visas exigés par les textes, non falsifiés et valides. Si ces dispositions n'ont pas pour objet et ne sauraient avoir pour effet de conférer au transporteur un pouvoir de police aux lieu et place de la puissance publique, elles lui imposent de vérifier que l'étranger est muni des documents de voyage et des visas éventuellement requis et que ceux-ci ne comportent pas d'éléments d'irrégularité manifeste, décelables par un examen normalement attentif des agents de l'entreprise de transport. En l'absence d'une telle vérification, à laquelle le transporteur est d'ailleurs tenu de procéder en vertu de l'article L. 6421-2 du code des transports, le transporteur encourt l'amende administrative prévue par les dispositions précitées.

8. D'autre part, il appartient au juge administratif, saisi d'un recours de pleine juridiction contre la décision infligeant une amende sur le fondement des articles L. 821-6 et L. 821-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de statuer sur le bien-fondé de la sanction attaquée et de réduire, le cas échéant, le montant de l'amende infligée en tenant compte de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

9. La société requérante soutient que l'usurpation d'identité de la passagère n'était ni flagrante ni manifeste faute de pouvoir exiger qu'elle retire son masque de protection, ce qui ne relevait pas de la compétence de ses agents. Toutefois, il lui incombait, à l'embarquement du vol, de vérifier la concordance documentaire entre l'identité mentionnée sur la carte d'embarquement et le document justifiant de l'identité, sans que cela ne soit assimilable à un contrôle d'identité au sens du code de procédure pénale. Ainsi, il appartenait à la société Air France de demander à la passagère qu'elle retire momentanément son masque pour procéder aux vérifications qui lui incombaient. Il résulte de l'instruction, et notamment de la comparaison produite par le ministre, que les dissemblances physiques entre la personne débarquée et la personne dont le passeport a été présenté à l'embarquement apparaissaient de nature à caractériser l'usurpation de ce document. Dans ces conditions, la différence d'identité entre la voyageuse et la personne dont le passeport a été présenté était décelable à l'œil nu par l'examen normalement attentif auquel l'agent d'embarquement aurait dû procéder. Par suite, contrairement à ce que soutient la requérante, le document de voyage présenté comportait un élément d'irrégularité manifeste au sens des dispositions susmentionnées, décelable en demandant à la passagère de retirer temporairement son masque de protection le temps du contrôle, ce qui, dès lors, était de nature à justifier la sanction infligée par la décision contestée.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la société Air France n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision n° R/21-0459 du 1er avril 2022 du ministre de l'intérieur, ni à demander la décharge de l'amende qui lui est infligée. Il y a lieu de rejeter également par voie de conséquence les demandes qu'elle a présentées au titre des dispositions de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de la société Air France enregistrées sous les n°2212259 et n°2212260 sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Air France et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 27 avril 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Amat, présidente,

M. Rezard, premier conseiller,

Mme Guglielmetti, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mai 2023.

La rapporteure,

S. E

La présidente,

N. Amat

La greffière,

C. Yahiaoui

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

N°s 2212259 ; 2212260

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