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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2219269

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2219269

mercredi 8 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2219269
TypeDécision
PublicationC
Formation5e Section - 3e Chambre
Avocat requérantCABINET AUGUST & DEBOUZY ET ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés le 15 septembre 2022 et les 2 août et 29 septembre 2023, Mme B A, représentée par Me Arvis, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le directeur de l'établissement de retraite additionnelle de la fonction publique a implicitement refusé de lui octroyer le bénéfice de la protection fonctionnelle ;

2°) d'enjoindre au directeur de l'établissement de retraite additionnelle de la fonction publique de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle ou, à tout le moins, de réexaminer sa demande dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'établissement de retraite additionnelle de la fonction publique une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa demande de protection fonctionnelle a été rejetée sans que ne soit mis en œuvre les procédures du dispositif de signalements des agissants de harcèlement moral ; .

- aucune enquête administrative n'a été diligentée par l'établissement public ;

- cette décision est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle a été victime d'agissements de harcèlement moral ou insusceptibles de se rattacher à l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 10 juillet et 10 août 2023, l'établissement de retraite additionnelle de la fonction publique, représenté par Me Barbara, conclut au rejet de la requête de Mme A et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à sa charge au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat ;

- la loi n° 2003-775 du 21 août 2003 portant réforme des retraites ;

- le décret n° 86-83 du 17 janvier 1986 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de l'Etat pris pour l'application des articles 7 et 7 bis de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat ;

- le décret n° 2004-569 du 18 juin 2004 relatif à la retraite additionnelle de la fonction publique ;

- le décret n° 2020-256 du 13 mars 2020 relatif au dispositif de signalement des actes de violence, de discrimination, de harcèlement et d'agissements sexistes dans la fonction publique

- la décision du 20 septembre 2021 portant création d'une commission consultative paritaire au sein de l'établissement de retraite additionnelle de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Sueur, greffière d'audience :

- le rapport de M. Gandolfi,

- les conclusions de M. Lamy, rapporteur public,

- les observations de Me Bourgeois, substituant Me Arvis, représentant Mme A,

- et les observations de Me Jamet, représentant l'ERAFP.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, agent contractuel de l'établissement de retraite additionnelle de la fonction publique (ERAFP) depuis le 18 avril 2011, occupait, depuis le 16 avril 2018, les fonctions de " responsable performance et reporting ". Le 10 mars 2022, Mme A a été convoquée à un entretien préalable en vue d'un éventuel licenciement pour insuffisance professionnelle. Par un courrier du 14 avril 2022, le directeur de l'établissement a invité Mme A à participer à la séance du 17 mai 2022 de la commission consultative paritaire de l'établissement consultée sur le projet de licenciement pour insuffisance professionnelle la concernant. Le 16 mai 2022, Mme A a demandé au directeur de l'établissement qu'il lui octroie le bénéfice de la protection fonctionnelle. Le 17 mai 2022, la commission consultative paritaire s'est réunie et a émis un avis favorable au licenciement de Mme A. Par une décision du 14 juin 2022, le directeur de l'établissement de retraite additionnelle de la fonction publique a prononcé le licenciement de Mme A pour insuffisance professionnelle. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal d'annuler la décision par laquelle le directeur de l'établissement de retraite additionnelle de la fonction publique a implicitement refusé de lui octroyer le bénéfice de la protection fonctionnelle.

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 135-6 du code général de la fonction publique : " Aucun agent public ne doit subir des atteintes volontaires à son intégrité physique, des actes de violence, des menaces ou tout autre acte d'intimidation. / Aucun agent public ne peut faire l'objet de mesures mentionnées au premier alinéa de l'article L. 135-4 pour avoir : / 1° Subi ou refusé de subir les actes mentionnés au premier alinéa du présent article ; / 2° Exercé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces actes ; / 3° De bonne foi, relaté ou témoigné de tels actes. / Dans les cas prévus aux 1° à 3° du présent article, les agents publics bénéficient des protections prévues aux I et III de l'article 10-1 et aux articles 12 à 13-1 de la loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique. / Est passible d'une sanction disciplinaire tout agent public ayant procédé ou enjoint de procéder aux actes définis au premier alinéa du présent article. ".

3. Aux termes de l'article 1er du décret du 13 mars 2020 relatif au dispositif de signalement des actes de violence, de discrimination, de harcèlement et d'agissements sexistes dans la fonction publique : " Le dispositif de signalement des actes de violence, de discrimination, de harcèlement moral ou sexuel et des agissements sexistes prévu par l'article 6 quater A de la loi du 13 juillet 1983 susvisée comporte : / 1° Une procédure de recueil des signalements effectués par les agents s'estimant victimes ou témoins de tels actes ou agissements / ; 2° Une procédure d'orientation des agents s'estimant victimes de tels actes ou agissements vers les services et professionnels compétents chargés de leur accompagnement et de leur soutien ; / 3° Une procédure d'orientation des agents s'estimant victimes ou témoins de tels actes ou agissements vers les autorités compétentes pour prendre toute mesure de protection fonctionnelle appropriée et assurer le traitement des faits signalés, notamment par la réalisation d'une enquête administrative. ". Aux termes de l'article 5 de ce même décret : " L'autorité compétente procède, par tout moyen propre à la rendre accessible, à une information des agents placés sous son autorité sur l'existence de ce dispositif de signalement, ainsi que sur les procédures qu'il prévoit et les modalités définies pour que les agents puissent y avoir accès./ Lorsqu'en application de l'article 2, ce dispositif de signalement est mutualisé entre plusieurs administrations, collectivités territoriales ou établissements publics relevant de l'article 2 de la loi du 13 juillet 1983 susvisée ou confié à un centre de gestion, chaque autorité compétente demeure chargée de procéder à une information des agents placés sous son autorité selon les modalités prévues à l'alinéa précédent. ".

4. Le respect des procédures prévues par les dispositions précitées de l'article L. 135-6 et des articles 1er et 5 du décret du 13 mars 2020 ne constitue pas un préalable obligatoire à l'instruction par l'autorité administrative d'une demande de protection fonctionnelle et à sa décision sur une telle demande. Il suit de là que, en l'espèce, la circonstance que l'ERAFP n'a pas mis en œuvre de dispositif de signalement tel que prévu par les dispositions précitées et n'a pas diligenté d'enquête administrative est sans influence sur la légalité de la décision attaquée et le moyen tiré de ce que ces dispositions auraient été méconnues doit donc être écarté.

5. En second lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 134-5 du code général de la fonction publique entré en vigueur le 1er mars 2022 : " La collectivité publique est tenue de protéger l'agent public contre les atteintes volontaires à l'intégrité de sa personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. / Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. ". Ces dispositions établissent à la charge de l'administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles l'agent est exposé, mais aussi d'assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'administration à assister son agent dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Si la protection résultant de ces dispositions n'est pas applicable aux différends susceptibles de survenir, dans le cadre du service, entre un agent public et l'un de ses supérieurs hiérarchiques, il en va différemment lorsque les actes du supérieur hiérarchique sont, par leur nature ou leur gravité, insusceptibles de se rattacher à l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. Il appartient dans chaque cas à l'autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique : " Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. ". Aux termes de l'article L. 133-3 du même code : " Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la rémunération, la formation, l'appréciation de la valeur professionnelle, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un agent public en raison du fait que celui-ci : / 1° A subi ou refusé de subir les faits de harcèlement sexuel mentionnés à l'article L. 133-1, y compris, dans le cas mentionné au 1° de cet article, si les propos ou comportements n'ont pas été répétés, ou les agissements de harcèlement moral mentionnés à l'article L. 133-2 ; / 2° A formulé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces faits ou agissements ; / (). ". Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

7. En l'espèce, Mme A soutient que, alors qu'elle bénéficiait, depuis la crise sanitaire de 2020, de mesures de télétravail à temps plein, les agissements répétés de son supérieur hiérarchique sont constitutifs de harcèlement moral. Toutefois, d'une part, les pièces du dossier ne démontrent pas, contrairement à ce que soutient Mme A, que son supérieur hiérarchique aurait organisé son isolement en lui retirant ses responsabilités, en la dénigrant publiquement auprès de ses interlocuteurs et en l'écartant de certaines de ses fonctions. Au contraire, il ressort des pièces produites par l'ERAFP que la requérante demeurait invitée aux différentes réunions à distance qui concernait son périmètre d'activité, que ses supérieurs hiérarchiques et la responsable des ressources humaines de l'établissement ont alerté le médecin de l'établissement sur son isolement progressif et l'ont sollicité afin de trouver des pistes d'amélioration la concernant, que ceux-ci n'ont eu de cesse, malgré les difficultés qu'elle rencontrait, d'échanger avec elle, de l'encourager à échanger par téléphone avec eux sur les tâches à accomplir, de tenter de l'impliquer davantage dans ses missions pour éviter tout délaissement et ont toujours adopté un ton très professionnel et très courtois à son égard. D'autre part, il ne ressort d'aucune des pièces du dossier que le périmètre professionnel de Mme A aurait fait l'objet de modifications pérennes malgré la réorganisation de l'établissement, laquelle devait s'accompagner, en tout état de cause, selon le procès-verbal de la séance du 4 novembre 2020 du comité technique de l'établissement, d'un accompagnement de chacun des collaborateurs de la direction de la performance opérationnelle. Par ailleurs, pour regrettable qu'elle soit, la circonstance que son entretien professionnel au titre de l'année 2020 n'a été réalisé que le 23 avril 2021 et qu'elle n'a bénéficié d'aucun entretien professionnel au titre de l'année 2021 ne permet pas davantage de faire présumer de l'existence d'une situation de harcèlement moral. Enfin, s'il ressort de plusieurs attestations de certains de ses collègues, de l'ancien directeur de l'établissement et d'anciens supérieurs hiérarchiques qu'elle donnait entière satisfaction jusqu'en 2020, ces éléments ne permettent pas de démontrer qu'elle aurait été victime de harcèlement.

8. Dans ces conditions, et dès lors qu'il ne ressort d'aucune des pièces du dossier que le supérieur hiérarchique de Mme A aurait adopté un comportement insusceptible de se rattacher à l'exercice normal du pouvoir hiérarchique et qu'une situation de harcèlement moral à l'encontre de la requérante serait constituée, le directeur de l'ERAFP était fondé à refuser de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle sur le fondement des dispositions précitées du code général de la fonction publique et les moyens tirés de ce que cette décision serait entachée d'une erreur de droit doit être écartés.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A doivent être rejetées.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'ERAFP, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que Mme A demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Par ailleurs, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de l'ERAFP présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de l'ERAFP présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à l'établissement de retraite additionnelle de la fonction publique.

Délibéré après l'audience du 25 octobre 2023 à laquelle siégeaient :

M. Ladreyt, président,

M. Gandolfi, premier conseiller,

Mme Leravat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 8 novembre 2023.

Le rapporteur,

G. Gandolfi

Le président,

J-P. Ladreyt

La greffière,

L. Sueur

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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