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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2319828

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2319828

mercredi 9 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2319828
TypeDécision
PublicationC
Formation5e Section - 3e Chambre
Avocat requérantMENARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 25 août 2023 et 9 novembre 2023, Mme B A, représentée par Me Menard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet de sa demande indemnitaire préalable ;

2°) de condamner l'Institut national du service public (INSP) à lui verser la somme de 35 060 euros en indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subis, à parfaire, assortie des intérêts et de la capitalisation au jour d'enregistrement de la requête ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la responsabilité pour faute de l'administration est engagée ; l'Ecole nationale d'administration (ENA) a commis une succession de fautes sur une période de dix-huit mois du 26 octobre 2020 au 11 avril 2022, date à laquelle elle s'est rendu compte de son erreur engageant sa responsabilité ;

- compte tenu du caractère inexcusable des fautes commises, aucune exonération ou atténuation de la responsabilité de l'Institut national du service public (INSP) ne peut être retenue ;

- elle est fondée à obtenir l'indemnisation des préjudices subis, les fautes commises par l'INSP ayant un lien de causalité direct avec ceux-ci.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 octobre 2023, l'Institut national du service public, représenté par Me Claisse conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de Mme A de la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- à titre principal, sa responsabilité ne peut être engagée ; l'administration qui ne conteste pas la circonstance qu'il a été indiqué par erreur à Mme A qu'elle pouvait candidater au cycle international long (CIL) doit être exonérée de tout engagement de sa responsabilité, compte tenu du comportement de la requérante qui a directement contribué à la survenance de son dommage en s'abstenant de vérifier l'éligibilité de sa candidature au CIL ;

- à titre subsidiaire, les préjudices invoqués ne sont pas indemnisables.

Par ordonnance du 23 juillet 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 6 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Kanté, première conseillère ;

- les conclusions de M. Gandolfi, rapporteur public ;

- les observations de Me Menard représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, qui possède la nationalité française et mexicaine, a présenté, en novembre 2021, un dossier de candidature pour intégrer les cycles internationaux de l'Ecole nationale d'administration (ENA) au titre de l'année 2022-2023. Ayant réussi les épreuves écrites puis les épreuves orales de sélection, le jury ayant à l'unanimité souhaité retenir sa candidature, elle a vu celle-ci écartée, le 11 avril 2022, par la cheffe du département des stages de la sélection des élèves étrangers de l'Institut national du service public (INSP), lequel s'est substitué à l'ENA le 1er janvier 2022, au motif que parmi les prérequis pour intégrer cette formation figure la condition " de ne pas avoir la nationalité française, ni être en cours d'acquisition de la nationalité française " et que, dès lors, sa nationalité française interdisait toute candidature aux cycles internationaux de l'INSP. Mme A qui, dès le 24 octobre 2020, s'était rapprochée du gestionnaire du recrutement des élèves étrangers au sein de l'ENA pour s'assurer qu'elle pouvait présenter sa candidature, ce que ce dernier lui avait confirmé, demande la condamnation de l'INSP à lui verser la somme de 35 060 euros en indemnisation des préjudices matériel et moral et des troubles dans les conditions d'existence qu'elle estime avoir subis du fait du comportement fautif de l'administration qui l'a induite en erreur en lui délivrant des informations erronées.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Mme A fait valoir que l'administration de l'INSP en lui délivrant une information erronée sur sa possibilité de candidater pour la sélection à l'intégration des cycles internationaux 2022-2023 de l'INSP, en procédant à l'enregistrement de son dossier de candidature alors que la mention de sa double nationalité figurait explicitement dans la rubrique du dossier consacrée à l'état civil et que son curriculum vitae en format europass en faisait également mention, et en lui permettant de participer le 11 janvier 2022 aux épreuves écrites, puis le 7 avril 2022 aux épreuves orales de sélection alors que sa double nationalité était parfaitement connue du consulat général, de l'ambassade de France et des services culturels a commis des fautes engageant sa responsabilité.

3. Toutefois, ni la circonstance que l'administration ait enregistré son dossier de candidature pour la sélection à l'intégration des cycles internationaux 2022-2023, ni celle qu'il lui ait été permis de participer aux épreuves écrites et pas davantage celle qu'elle ait également pu participer à l'épreuve orale de présélection alors que l'administration était informée de sa double nationalité franco-mexicaine ne peuvent être regardées comme fautives, l'administration étant en droit de vérifier les conditions requises pour concourir jusqu'à la date à laquelle elle prend la décision de nommer l'agent.

4. Néanmoins, le fait d'avoir délivré à la requérante une information erronée en lui indiquant expressément par courriel du 26 octobre 2020, ainsi qu'il résulte de l'instruction, que sa double nationalité française et mexicaine ne faisait pas obstacle à sa candidature à l'intégration d'un cycle international long (CIL) alors que tel n'est pas le cas, constitue bien une faute de nature à engager la responsabilité de l'administration. Et il ne saurait être reproché à l'intéressée d'avoir contribué à cette situation en s'abstenant de vérifier l'éligibilité de sa candidature au CIL. Il résulte en effet de l'instruction que dès le 24 octobre 2020, Mme A s'interrogeant du fait de sa binationalité franco-mexicaine sur sa possibilité de concourir au CIL, avait pris la précaution, par courriel, d'interroger les services de l'ENA et donc de vérifier son éligibilité avant de déposer sa candidature et de s'impliquer dans la préparation de ses épreuves. Et c'est la réponse faite par le gestionnaire de l'INSP en charge du recrutement des élèves étrangers, qu'elle n'avait donc pas lieu de remettre en cause compte tenu de son positionnement administratif, qui, dénuée de toute ambiguïté, l'a induite en erreur, lui indiquant qu'elle pouvait " tout-à-fait postuler " et l'incitant même " fortement à s'inscrire sur le site " de l'ENA. L'administration n'est ainsi pas fondée à invoquer une faute ou négligence de la requérante pour s'exonérer en tout ou partie de sa responsabilité. Et dans ces conditions, la circonstance que le site de l'INSP mentionne l'impossibilité pour une personne ayant la nationalité française de candidater à ce type de cycles, laquelle laisse cependant ouverte la question des binationaux, pas plus que la mention en très petits caractères et à titre de note, sur le dossier de candidature, sous le choix du cycle de formation, que la " possession de la nationalité française interdit toute candidature aux cycles internationaux ", ne sont de nature à remettre en cause cette analyse.

5. Mme A est ainsi en droit d'obtenir l'indemnisation des préjudices directs et certains imputables à la faute commise par l'administration en lui délivrant une information erronée sur ses possibilités de présenter sa candidature aux cycles internationaux de l'INSP.

6. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que le temps consacré par Mme A d'octobre 2020 à avril 2022, pour procéder à la préparation de ses épreuves et à ses révisions, effectuées en parallèle de ses activités professionnelles, les soirs et les week-ends et qui ne l'a donc pas privée de sa rémunération professionnelle, constitue un préjudice matériel et financier indemnisable. La demande de Mme A tendant à obtenir la somme de 27 380 euros à ce titre, ne peut dès lors qu'être rejetée.

7. Par ailleurs, Mme A n'est pas fondée à demander l'indemnisation de ses frais d'avocat au titre de son préjudice matériel. Ayant qualité de partie à l'instance, la part de son préjudice correspondant à des frais non compris dans les dépens est réputée intégralement réparée par la décision que prend le juge dans l'instance en cause sur le fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

8. Mme A justifie, par les pièces qu'elle produit, avoir suivi, dans le cadre de sa préparation en vue de sa candidature, neuf séances d'entraînement aux épreuves orales de sélection auprès d'un préparateur, à raison de 600 pesos mexicains la séance. Les frais engagés à ce titre sont en lien direct avec la faute commise par l'administration, Mme A n'aurait pas souscrit ces séances de préparation si elle n'avait pas eu l'assurance de pouvoir s'inscrire aux cycles internationaux de l'INSP. Il sera fait une juste appréciation du préjudice matériel subi à ce titre en condamnant l'administration à lui verser la somme de 280 euros.

9. En outre, dans les circonstances de l'espèce, Mme A, induite en erreur par l'administration sur la recevabilité de sa candidature, a consacré vainement du temps à sa préparation, d'octobre 2020 à avril 2022 pour voir celle-ci, pourtant retenue à l'unanimité par le jury, finalement rejetée pour des motifs étrangers à ses résultats. Sous pression, de santé fragile, ainsi qu'il ressort du certificat médical en date du 7 novembre 2023 établi par son médecin endocrinologue, ayant durement ressenti ce rejet, l'organisation de sa préparation, à laquelle elle ne se serait pas astreinte, sans la décision fautive de l'administration a nécessairement eu un impact sur sa vie sociale et familiale. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et du trouble dans les conditions d'existence de l'intéressée en condamnant l'administration à lui verser une indemnité de 3 000 euros.

10. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A est fondée à demander la condamnation de l'INSP à lui verser la somme de 3 280 euros en indemnisation de ses préjudices.

Sur les intérêts :

11. Mme A a droit aux intérêts de la somme de 3 280 euros à compter de la date d'enregistrement de sa requête au greffe du tribunal, soit le 25 août 2023.

Sur les intérêts des intérêts :

12. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 25 août 2023. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 25 août 2024, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme A, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que l'INSP demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de l'INSP une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : L'Institut national du service public est condamné à verser à Mme A la somme de 3 280 (trois mille deux cent quatre-vingts) euros avec intérêts au taux légal à compter du 25 août 2023. Les intérêts échus à la date du 25 août 2024 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Institut national du service public versera à Mme A une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de l'Institut national du service public présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à l'Institut national du service public.

Délibéré après l'audience du 25 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Ladreyt, président,

Mme Kanté, première conseillère,

Mme Rivet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2024.

La rapporteure,

C. KantéLe président,

J-P Ladreyt

La greffière,

A. Louart

La République mande et ordonne au ministre de la fonction publique, de la simplification et de la transformation de l'action publique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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