vendredi 12 janvier 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2323207 |
| Type | Décision |
| Formation | 5e Section - 4e Chambre - R.222-13 |
| Avocat requérant | HAMDI |
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance de renvoi n° 2312503 du 24 octobre 2023, le tribunal administratif de Montreuil a transmis au tribunal administratif de Paris la requête enregistrée le 21 octobre 2023, présentée par M. D F A.
Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Paris le 24 octobre 2023 sous le n° 2323207, et un mémoire complémentaire, enregistré le 11 décembre 2023, M. D F A, représenté par Me Lamine Hamdi, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 19 octobre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an avec un signalement pour cette durée dans le système d'information Schengen.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est entachée d'un vice d'incompétence ;
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il réside en France depuis plus de 3 ans et justifie de liens significatifs et d'une insertion professionnelle sur le territoire français avec un contrat de travail à durée indéterminée et qu'il a quitté son pays d'origine en raison des persécutions dont il a été victime en raison de son engagement politique et serait en danger s'il devait y retourner ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- cette décision est entachée d'un vice d'incompétence ;
- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
- cette décision méconnaît l'article L. 612-6 du code précité dès lors qu'en cas d'exécution de la mesure d'éloignement, il sera soumis à des traitements inhumains et dégradants dans son pays d'origine ;
- elle méconnaît l'article L. 612-10 du même code dès lors qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public ;
- sa durée est excessive.
Par un mémoire en défense, enregistré le 7 décembre 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Medjahed, premier conseiller, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 décembre 2023 :
- le rapport de M. Medjahed, magistrat désigné ;
- les observations de Me Hamdi, représentant M. A, assisté de M. E, interprète, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et ajoute que le préfet n'a pas pris en compte le fait qu'il avait demandé l'asile en France.
Le préfet de la Seine-Saint-Denis n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, né le 12 février 1992 au Bangladesh, de nationalité bangladaise, déclare être entré en France le 2 février 2020. Par un arrêté du 19 octobre 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an avec un signalement pour cette durée dans le système d'information Schengen. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne le moyen commun tiré du vice d'incompétence :
2. Par un arrêté n° 2023-2213 du 23 août 2023 régulièrement publié, le préfet de la Seine-Saint-Denis a donné délégation à Mme B C, cheffe du bureau de l'éloignement, pour signer les décisions portant obligation de quitter le territoire, fixant le délai de départ, fixant le pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français en cas d'absence ou d'empêchement d'autorités dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elles n'ont pas été absentes ou empêchées lors de la signature de l'acte attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué doit être écarté comme manquant en fait.
En ce qui concerne les autres moyens relatifs à l'obligation de quitter le territoire français :
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " () doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". Aux termes l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / () ".
4. L'arrêté attaqué vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment son article L. 611-1, ainsi que la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et fait également état d'éléments relatifs à la situation personnelle du requérant. Par suite, il comporte l'énoncé suffisant des considérations de droit et de fait sur lesquelles se fonde la décision portant obligation de quitter le territoire français. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas sérieusement examiné sa situation. La circonstance que le préfet n'a pas retenu qu'il avait déposé une demande d'asile en France est inopérante en l'espèce dès lors qu'il ressort des pièces du dossier et notamment des termes non contestés de la fiche " Télémofpra " produite en défense que cette demande d'asile a été rejetée définitivement par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 22 février 2021. Dès lors, les moyens tirés du défaut de motivation et d'examen de sa situation personnelle doivent être écartés.
5. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
6. Le requérant n'établit ni son entrée ni sa résidence habituelle en France depuis le 2 février 2020 ni son insertion professionnelle par un contrat de travail à durée indéterminée. En tout état de cause, à supposer même ces circonstances établies, la durée de cette insertion sociale et professionnelle n'est pas suffisante pour caractériser une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal de son audition par les services de police le 19 octobre 2023 qu'il est célibataire et sans charge de famille en France et qu'il n'est pas dépourvu de toute attache personnelle et familiale au Bangladesh où résident sa conjointe et ses deux enfants. Enfin, la circonstance qu'il a quitté son pays d'origine du fait des persécutions dont il a été victime en raison de son engagement politique et serait en danger s'il devait y retourner est inopérante à l'encontre de la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention précitée et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.
En ce qui concerne l'autre moyen relatif à la décision fixant le pays de destination :
7. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Ces dernières stipulations énoncent que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
8. M. A n'apporte aucun élément ni aucun commencement de preuve de nature à établir un risque personnel en cas de retour dans son pays d'origine. Il ressort des pièces du dossier que la demande d'asile de M. A a été rejetée définitivement par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 22 février 2021. Il ne produit ni devant le préfet ni devant le tribunal aucun élément nouveau. Par conséquent, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations et dispositions précitées au point 7 doit être écarté.
En ce qui concerne les autres moyens relatifs à l'interdiction de retour sur le territoire français :
9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".
10. Ainsi qu'il a été dit au point 8 ci-dessus, M. A ne produit aucun élément ni aucun commencement de preuve de nature à démontrer les risques de traitements inhumains et dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. En tout état de cause, cette circonstance est inopérante à l'encontre de l'interdiction de retour sur le territoire français. Le requérant ne justifie au demeurant d'aucune circonstance humanitaire faisant obstacle à ce qu'une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français soit prise à son encontre. Par ailleurs, ainsi qu'il a été dit au point 6 ci-dessus, M. A ne justifie pas d'une durée de séjour et d'une insertion professionnelle suffisante en France, à supposer même ces circonstances établies. L'intéressé, célibataire et sans charge de famille en France, ne se prévaut d'aucun lien personnel et familial en France. Dans ces conditions et alors même qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public, en fixant à un an la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, le préfet n'a pas fait une inexacte application des dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, ces moyens doivent être écartés.
11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des décisions attaquées doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D F A et au préfet de la Seine-Saint-Denis.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 janvier 2024.
Le magistrat désigné,
N. MEDJAHED
La greffière,
E. FLORENTINY
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.