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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2327062

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2327062

mardi 23 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2327062
TypeDécision
PublicationC
FormationSection 8 - Chambre 2
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 novembre 2023 et 9 janvier 2024, M. A B, représenté par Me Siran, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler pour excès de pouvoir les arrêtés du 4 novembre 2023 par lesquels le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 1 an ;

3°) d'enjoindre au préfet de police de réexaminer sa situation administrative et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 8 jours et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au profit de son conseil sous réserve pour celui-ci de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- l'arrêté a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière car le préfet n'a pas procédé à un examen circonstancié de sa situation et a commis une erreur de droit en prenant une telle mesure alors qu'il s'apprêtait à déposer une demande d'asile en violation des dispositions de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière car il n'a pas pu être entendu en violation d'un principe général du droit de l'Union européenne ;

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile car il ne justifie pas de la notification de la décision de la Cour nationale du droit d'asile qui sert de fondement à l'arrêté attaqué ;

- le préfet a porté une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de son arrêté sur sa situation personnelle ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- l'obligation de quitter le territoire étant entachée d'illégalité, cette illégalité a pour effet d'entraîner son annulation pour défaut de base légale ;

- il risque d'être persécuté en cas de retour dans son pays. et le préfet a méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et a commis une erreur manifeste d'appréciation.

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- le préfet a commis une erreur de droit et une erreur manifeste d'appréciation et a méconnu les dispositions de l'article L. 612-6 du Code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile car il n'apporte pas la preuve qu'une précédente mesure d'éloignement aurait été prise à son encontre et par ce qu'il justifie de circonstances humanitaires liés à ses craintes de persécution au Soudan.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 janvier 2023, le préfet de police, représenté par Me Tomasi conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens présentés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive n° 2008/115 du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 modifié ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Béal, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Béal,

- les observations de Me Siran, représentant M. B en présence d'un interprète en langue arabe.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré a été présentée le 22 janvier 2024 pour M. B.

Considérant ce qui suit :

1. Par arrêtés du 4 novembre 2023, le préfet de police a obligé M. B à quitter le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 1 an. M. B demande au tribunal d'annuler ces arrêtés.

Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation dirigées contre l'obligation de quitter le territoire et le refus de lui accorder un délai de départ volontaire :

3. En premier lieu, par un arrêté n° 2023-01047 du 11 septembre 2023 régulièrement publié au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture de police le même jour, le préfet de police a donné à Mme D, attachée de l'administration de l'Etat, délégation à l'effet de signer les décisions dans la limite de ses attributions, dont relève la police des étrangers, en cas d'absence ou d'empêchement d'autorités dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elles n'ont pas été absentes ou empêchées lors de la signature de l'acte attaqué.. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, les décisions contestées comportent l'énoncé des dispositions légales dont il a été fait application ainsi que des circonstances de fait au vu desquelles elles ont été prises et notamment, de la situation personnelle et administrative du requérant. Contrairement à ce que soutient le requérant, le préfet de police n'était pas tenu de mentionner de manière exhaustive tous les éléments relatifs à la situation personnelle dont il entendait se prévaloir et notamment du fait qu'il a fait l'objet d'un transfert de la part des autorités hollandaises. Il résulte de ce qui précède que les moyens tirés d'une insuffisance de la motivation ne sont pas fondés et doivent être écartés.

5. En troisième lieu, il ressort de la motivation même de l'arrêté attaqué que le préfet s'est livré à un examen circonstancié de la situation de M. B. Enfin, le requérant soutient que le préfet a commis une erreur de droit et une erreur manifeste d'appréciation en prenant une telle mesure alors qu'il s'apprêtait à déposer une demande d'asile en violation des dispositions de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, d'une part, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant ai fait part d'une telle volonté, notamment lors de son interpellation par les forces de police le 3 novembre à la question posée " avez-vous d'autres éléments sur votre situation personnelle à porter à la connaissance de l'autorité préfectorale " il a répondu non. D'autre part, la légalité d'une décision administrative s'appréciant à la date de son édiction, la circonstance que le requérant ait déposé postérieurement au 4 novembre 2023 une demande de réexamen de sa demande d'asile n'est pas plus de nature à établir une telle violation.

6. En quatrième lieu, lorsqu'il fait obligation à un étranger de quitter le territoire français sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont les dispositions sont issues de la transposition en droit interne de la directive 20081115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les Etats membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, le préfet doit être regardé comme prenant une décision qui se trouve dans le champ d'application du droit de l'Union européenne. Il lui appartient, dès lors, d'en appliquer les principes généraux, qui incluent le droit à une bonne administration. Parmi les principes que sous-tend ce dernier, figure celui du droit de toute personne à être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre, tel qu'il est énoncé notamment au 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Selon la jurisprudence de la Cour de justice de 1'Union européenne, ce droit se définit comme le droit de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales.

7. M. B soutient qu'en méconnaissance du droit d'être entendu avant que ne soit prise la décision de l'obliger à quitter le territoire il n'a pas pu faire connaître au préfet ses observations sur la mesure envisagée. Il ne précise toutefois pas les éléments pertinents qu'il aurait pu faire valoir. De plus, il est constant que le requérant a été entendu à plusieurs reprises notamment par l'OFPRA et la cour nationale du droit d'asile et lors de son interpellation le 4 novembre 2023. Par suite, le moyen sera écarté.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. ".

9. M. B soutient qu'en violation de ces dispositions, aucun élément du dossier ne permet de s'assurer de la réalité de la notification d'une décision dont il ne précise pas la teneur. Toutefois, le préfet de police qui n'est pas tenu de produire une copie de l'accusé de réception de cette notification, produit un extrait de la base de données " télémofpra ", relative à l'état des procédures de demande d'asile, qui fait foi jusqu'à preuve du contraire en application des dispositions de l'article R. 723-19 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ressort de ce document que la notification de l'ordonnance de la cour nationale du droit d'asile du 20 janvier 2023 a bien eu lieu le 30 janvier suivant. Par suite, le moyen tiré de la violation des dispositions susvisées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. M. B, ressortissant soudanais né en 1992 soutient qu'il " a tissé des liens forts et solides sur le territoire français et justifie de sérieux efforts d'insertion " . Toutefois, M. B est célibataire, sans enfant et ne justifie ni de ses efforts d'insertion ni être dépourvu d'attaches familiales au Soudan. Par suite, compte tenu des circonstances de l'espèce, il n'est pas fondé à soutenir que la décision du préfet de police aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Le préfet n'a, par suite, pas méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de son arrêté sur sa situation personnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation dirigées contre la fixation du pays de destination et l'interdiction de retour sur le territoire français :

12. En premier lieu, M. B soutient qu'il risque de subir des traitements inhumains ou dégradants en cas de renvoi dans son pays d'origine. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que la situation politique et humanitaire dans la région de Khartoum rend crédible le risque réel auquel serait exposé le requérant en cas de retour au Soudan. Ensuite, ainsi que le fait valoir le requérant en produisant une attestation personnalisée d'une universitaire, le docteur C, chercheuse à l'université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, il n'est pas utilement contesté qu'il est originaire de la province de Kordofan Ouest et d'ethnie bertie accusée de soutenir les forces de soutien rapides hostiles au régime en place, qu'il a quitté le pays depuis le mois de juillet 2011 et appartient au groupe des jeunes adultes particulièrement visé par la répression mise en place par le nouveau régime. Ainsi, eu égard aux risques qu'il encourt en cas de retour dans son pays d'origine, le requérant est, dès lors, fondé à soutenir qu'en décidant qu'il serait reconduit dans le pays dont il possède la nationalité, c'est-à-dire nécessairement le Soudan, le préfet de police a méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, il y a lieu pour ce motif, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'encontre de cette décision, de prononcer l'annulation de l'arrêté du 4 novembre 2023 en tant qu'il fixe le pays dont M. B a la nationalité comme le pays de destination en vue de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français dont l'intéressé fait l'objet.

13. En second lieu, les articles L. 612-6 et L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoient respectivement que l'autorité administrative édicte une interdiction de retour sur le territoire français, d'une part lorsqu'elle prend une décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, d'autre part lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, des circonstances humanitaires pouvant toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Il suit de là que lorsque le préfet dispose de la simple faculté d'assortir une obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour, en application de l'article L. 612-8 du code précité, il doit s'assurer que des circonstances humanitaires ne s'opposent pas à l'édiction d'une telle mesure. Il résulte de ce qui vient d'être dit que le requérant justifie de craintes de persécution en cas de retour dans son pays, et par suite, de circonstances humanitaires au sens des dispositions de l'article L. 612-6 du Code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, il est également fondé à demander l'annulation de l'arrêté susvisé du préfet de police du 4 novembre 2023 portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 1 an.

Sur les conclusions à fin d'injonction ;

14. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ". Les annulations qui viennent d'être prononcées n'impliquant le prononcé des mesures d'injonction demandées, les conclusions susvisées de la requête doivent être rejetées.

Sur l'application de l'article L.761-1 du code de justice administrative :

15. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros que demandent tant le conseil de M. B que ce dernier sous réserve pour celle-ci de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.

DECIDE

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le premier arrêté du 4 novembre 2023 du préfet de police n'est annulé qu'en tant qu'il porte fixation du pays de destination.

Article 3 : Le second arrêté du 4 novembre 2023 du préfet de police prononçant une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 1 an est annulé.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de police.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 janvier 2024

Le magistrat désigné,

A. Béal

La greffière,

R. Boudina

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision./8

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