jeudi 11 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2400238 |
| Type | Décision |
| Formation | 3e Section - 2e Chambre - OQTF 6 sem. |
| Avocat requérant | BRAUN |
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance n° 2315404 du 2 janvier 2024, le premier vice-président du tribunal administratif de Montreuil a transmis au tribunal administratif de Paris, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, le dossier de la requête présentée par M. D C.
Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Montreuil le 22 décembre 2023 et le 4 janvier 2024 au greffe du tribunal administratif de Paris, M. D C, représenté par Me Braun, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 20 décembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français et l'espace Schengen, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière, lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de douze mois et l'a informé de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen pour une durée de
douze mois ;
2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. C soutient que :
Sur la décision d'obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d'incompétence de son signataire ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il a effectué une demande de titre de séjour mention salarié que le préfet aurait dû examiner ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Sur la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'erreurs de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation.
Sur la décision d'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois :
- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen sérieux ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 à L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Sur la décision de signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen pour une durée de 12 mois :
- elle doit être annulée par voie de conséquence.
Par un mémoire en défense enregistré le 13 février 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête. Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.
Des pièces complémentaires ont été enregistrées pour M. C les 22 et 26 février 2024.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Salzmann en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 28 février 2024 :
- le rapport de Mme Salzmann,
- les observations de Me Braun, représentant M. C.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. D C, ressortissant malien, né le 23 mai 1995 à Bamako (Mali), déclare être entré en France en novembre 2018. Par un arrêté du 20 décembre 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter sans délai le territoire français et l'espace Schengen, a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière, lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant un délai de douze mois et l'a informé de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. M. C demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne le signalement au système de non-admission dans le système
d'information Schengen :
2. S'il ressort de l'article 4 de l'arrêté portant interdiction de retour sur le territoire français de M. C que celui-ci est signalé aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen (SIS), cette mesure ne constitue pas une décision mais n'est qu'une mesure d'exécution de l'interdiction de retour sur le territoire français. Par suite, les conclusions à fin d'annulation dirigées contre le signalement de l'intéressé aux fins de non-admission dans le SIS doivent être rejetées comme irrecevables.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
3. En premier lieu, par un arrêté n° 2023-3265 du 27 novembre 2023 régulièrement publié, le préfet de la Seine-Saint-Denis a donné à M. A B délégation à l'effet de signer les décisions dans la limite de ses attributions, dont relève la police des étrangers, en cas d'absence ou d'empêchement d'autorités dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elles n'ont pas été absentes ou empêchées lors de la signature de l'acte attaqué. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français aurait été signée par une autorité incompétente doit être écarté.
4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que la décision portant obligation de quitter le territoire vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, notamment son article 8, ainsi que le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment l'article L. 611-1 dont il est fait application. Elle mentionne que M. C, de nationalité malienne, n'a pas été en mesure de présenter de document transfrontalier au moment de son interpellation et qu'il ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, qu'il n'est pas titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. En outre, la décision indique que M. C ne démontre pas avoir effectué des démarches auprès de la préfecture de Paris et que les bases de données du fichier national des étrangers ne font apparaître aucune demande de titre de séjour sous l'identité du requérant. La décision précise qu'il ne justifie pas de liens personnels et familiaux suffisamment intenses en France et qu'il n'est pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, l'obligation de quitter le territoire français, qui comporte l'énoncé des circonstances de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde, satisfait à l'exigence de motivation de
l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.
5. En troisième lieu, si M. C soutient que le préfet de la Seine-Saint-Denis aurait dû examiner sa demande de titre de séjour en qualité de " salarié " sur le fondement de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il ait déposé une telle demande. Par suite, le moyen tiré d'une erreur de droit ne peut qu'être écarté.
6. En dernier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
7. Il ressort des pièces du dossier que M. C a vécu la majeure partie de sa vie au Mali et il ne justifie pas de la date de son entrée en France. Il est célibataire, sans charge de famille et ne démontre pas être dépourvu de toute attache familiale dans son pays d'origine où réside notamment sa mère. En outre, la présentation de bulletins de salaire en qualité de manutentionnaire ne suffit pas à caractériser une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale. Au surplus, M. C a été interpellé récemment, le 20 décembre 2023, pour des faits de violences suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours. Dans ces conditions, le préfet de la Seine-Saint-Denis n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels l'obligation de quitter le territoire français a été prise. Le préfet n'a ainsi méconnu ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni les dispositions de l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes motifs, il n'a pas davantage commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressé.
En ce qui concerne le refus d'accorder un délai de départ volontaire :
8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 () sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ".
9. La décision litigieuse vise les textes qui la fondent, plus particulièrement les articles L. 612-2 à L. 612-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle retient qu'il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elle précise que M. C, ne présente pas de garanties de représentation dans la mesure où il est dépourvu d'un document de voyage en cours de validité et qu'il n'a pas déclaré le lieu de sa résidence effective ou permanente. Elle relève également que l'intéressé ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et qu'il n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Elle indique qu'il a été interpellé pour des faits de violence et constitue une menace pour l'ordre public. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.
10. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". Aux termes de l'article L. 612-2 de ce même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Et aux termes de l'article L. 612-3 : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".
11. Il ressort des pièces du dossier que M. C ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et ne démontre pas avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Il n'a pas, lors de son interpellation, présenté de document de voyage en cours de validité. Il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente en France. Quand bien même son comportement ne serait pas constitutif d'une menace à l'ordre public, les autres motifs retenus sont, en tout état de cause, de nature à justifier le refus de délai de départ volontaire. Par suite, le préfet de la Seine-Saint-Denis a pu, sans commettre d'erreurs de fait ou d'erreur d'appréciation, refuser à l'intéressé un délai de trente jours pour exécuter la mesure d'éloignement.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
12. Aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. " Aux termes de l'article L. 612-6 du même code : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du code précité : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 (). "
13. En premier lieu, la décision litigieuse vise les textes qui la fondent, plus particulièrement l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle prend en compte la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, la menace pour l'ordre public que son comportement constitue. Ainsi, la motivation de la décision en litige atteste de la prise en compte des critères prévus par les dispositions visées. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen sérieux de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois doit être écarté.
14. En second et dernier lieu, M. C, célibataire et sans enfant, qui ne justifie pas de l'intensité et de la stabilité de ses liens privés et familiaux en France, et dont l'intégration socioprofessionnelle n'est pas particulière, alors même que son comportement ne serait pas constitutif d'une menace à l'ordre public, n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Seine-Saint-Denis, en lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de douze mois, aurait méconnu les dispositions des articles L.612-6 à L 612-11 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ne peut davantage se prévaloir d'une erreur manifeste d'appréciation.
15. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de police du 20 décembre 2023. Il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance une somme au titre des frais exposés par M.C et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de M. C est rejetée
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D C, au préfet de la Seine-Saint-Denis, et à Me Braun.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 avril 2024.
La magistrate désignée,
M. SALZMANNLa greffière,
C. LATOUR
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis, en ce qui le concerne, ou à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision./3-2