vendredi 12 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2400663 |
| Type | Décision |
| Formation | 5e Section - 4e Chambre - R.222-13 |
| Avocat requérant | SALAS-RAMIREZ |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 janvier 2024, M. C E alias B A demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 10 janvier 2024 par lequel le préfet de police de Paris l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois ;
2°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- son identité est M. C E ; il est né en France de nationalité française ; l'ensemble de sa famille est de nationalité française, sa mère, son père décédé, ses trois sœurs et son frère ; il a suivi toute sa scolarité en France jusqu'au collège à Garges-Lès-Gonesse et ensuite travaillé de 2000 à 2009 dans divers emplois ; il a vécu en France l'ensemble de sa vie ;
- il a été placé en rétention administrative sous l'identité de M. B A, né le 11 mai 1984, de nationalité malienne, à l'issue de son incarcération à la prison de la santé du 26 juillet 2023 au 10 janvier 2024 sous la même identité mais une autre nationalité, la nationalité sénégalaise, avec comme prétendu alias D B, de nationalité malienne ; sur un des documents, à son arrivée en prison, il est mentionné l'identité de M. B A, né le 11 mai 1984, mais avec la nationalité française ; il n'a ni connaissance de ces identités ni souvenir de les avoir mentionnées car il souffre de perte de mémoire depuis une agression physique subie en 2018, a bénéficié d'un suivi psychologique en prison deux fois par mois et d'un traitement médicamenteux sous la forme de somnifères et n'avait pas conscience que ce n'était pas son identité.
S'agissant de l'ensemble des décisions attaquées :
- ces décisions sont entachées d'un défaut de motivation et d'examen de sa situation personnelle ;
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
- à titre principal, cette décision est entachée d'un vice de procédure en méconnaissance du droit d'être entendu avant l'édiction d'une mesure d'éloignement ;
- elle est entachée d'une erreur de fait, d'un défaut de base légale et d'une méconnaissance du champ d'application de la loi dès lors qu'il n'est pas ressortissant étranger mais français ;
- à titre subsidiaire, elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
S'agissant du refus de délai de départ volontaire :
- cette décision est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
S'agissant de la fixation du pays de destination :
- cette décision est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il ne dispose d'aucun soutien au Mali, étant de nationalité française, et ne pourra pas y bénéficier des soins nécessaires au traitement de sa grave maladie ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :
- à titre principal, cette décision est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
- elle est dépourvue de base légale car elle est fondée sur une mesure d'éloignement du 9 janvier 2024 qui est inexistante ;
- à titre subsidiaire, elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Medjahed, premier conseiller, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 15 mars 2024 :
- le rapport de M. Medjahed, magistrat désigné, et la notification par celui-ci aux parties que le jugement à intervenir paraît susceptible d'être fondé sur le moyen soulevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions à fin d'injonction à la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour dès lors que le requérant est un ressortissant français ;
- et les observations de Me Iclek, représentant M. C E alias B A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, conclut en outre à ce qu'il soit admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle et renonce à ses conclusions à fin d'injonction.
Le préfet de police n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. E alias M. A, né le 11 mai 1985 à Paris, en France, de nationalité française, a fait l'objet d'un arrêté du préfet de police de Paris l'obligeant à quitter sans délai le territoire français, fixé le pays de destination et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois. Par la présente requête, M. E alias M. A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ". Dans les circonstances de l'espèce, eu égard à l'urgence à statuer, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. E alias M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. D'une part, aux termes de l'article L. 110-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le présent code régit, sous réserve du droit de l'Union européenne et des conventions internationales, l'entrée, le séjour et l'éloignement des étrangers en France ainsi que l'exercice du droit d'asile ". Aux termes de l'article L. 110-3 du même code : " Sont considérées comme étrangers au sens du présent code les personnes qui n'ont pas la nationalité française, soit qu'elles aient une nationalité étrangère, soit qu'elles n'aient pas de nationalité. ".
4. D'autre part, il résulte des dispositions de l'article 30 du code civil que la charge de la preuve, en matière de nationalité française, incombe à celui dont la nationalité est en cause sauf s'il est titulaire d'un certificat de nationalité française et que l'exception de nationalité française ne constitue, en vertu de l'article 29 du code civil, une question préjudicielle que si elle présente une difficulté sérieuse.
5. M. E alias M. A, soutient, sans être contesté en défense, être né le 11 mai 1985 à Paris, en France, et qu'il est de nationalité française. Il produit à l'appui de ses allégations une carte nationale d'identité française attestant de sa nationalité française. Cette preuve est au demeurant corroborée par le courrier du préfet de police adressé le 12 janvier 2024 au chef du centre de rétention administrative de Paris ordonnant la libération de l'intéressé sans délai en raison de sa nationalité française. Dans ces conditions, il n'entre pas dans le champ d'application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, en édictant à son encontre l'arrêté attaqué, le préfet de police a méconnu le champ d'application de la loi. Dès lors, cet arrêté doit être annulé.
Sur les frais liés au litige :
6. M. E alias M. A a obtenu, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Son avocate peut ainsi se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 200 euros à Me Iclek en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que M. E alias M. A soit admis définitivement à l'aide juridictionnelle et que Me Iclek renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.
D E C I D E :
Article 1er : M. E alias M. A est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'arrêté du préfet de police du 10 janvier 2024 est annulé.
Article 3 : L'État versera à Me Iclek une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que M. E alias M. A soit admis définitivement à l'aide juridictionnelle et que Me Iclek renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C E alias B A, Me Funda Iclek et au préfet de police de Paris.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 avril 2024.
Le magistrat désigné,
N. MEDJAHED
La greffière,
E. FLORENTINY
La République mande et ordonne au préfet de police de Paris, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.