vendredi 12 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2400770 |
| Type | Décision |
| Formation | 5e Section - 4e Chambre - R.222-13 |
| Avocat requérant | SALAS-RAMIREZ |
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance de renvoi n° 2312257 du 8 janvier 2024, le tribunal administratif de Marseille a transmis au tribunal administratif de Paris la requête enregistrée le 27 décembre 2023, présentée par M. A B.
Par cette requête et un mémoire, enregistrés au greffe du tribunal administratif de Paris sous le n° 2400770 les 11 janvier et 11 mars 2024, M. A B, représenté par Me Funda Iclek, demande au tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 27 décembre 2023 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an avec un signalement pour cette durée dans le système d'information Schengen ;
3°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation et de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
S'agissant des moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :
- ces décisions sont entachées d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle dès lors qu'il est entré en France en octobre 2021 et y réside depuis lors et qu'il justifie d'une activité professionnelle en qualité d'installateur thermique depuis le 13 février 2023 dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée ;
S'agissant du refus de délai de départ volontaire :
- cette décision est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
- elle méconnaît l'article L 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il justifie d'une adresse stable et effective et d'un travail déclaré dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée en qualité d'installateur thermique ;
S'agissant de la fixation du pays de destination :
- cette décision est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :
- cette décision est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation compte tenu de la durée de sa présence en France, de son intégration professionnelle, de sa situation familiale et de l'absence totale de menace pour l'ordre public et de mesure d'éloignement précédente.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 mars 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Medjahed, premier conseiller, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 15 mars 2024 :
- le rapport de M. Medjahed, magistrat désigné ;
- les observations de Me Iclek, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.
Le préfet des Bouches-du-Rhône n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, né le 18 octobre 1990 à Tizi Ouzou en Algérie, de nationalité algérienne, déclare être entré en France en octobre 2021. Par un arrêté du 27 décembre 2023, le préfet des Bouches-du-Rhône l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an avec un signalement pour cette durée dans le système d'information Schengen. Par la présente requête, M. B demande l'annulation de cet arrêté.
Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ". Dans les circonstances de l'espèce, eu égard à l'urgence à statuer, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :
3. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " () doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". Aux termes l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".
4. L'arrêté attaqué vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment son article L. 611-1, ainsi que la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et fait également état d'éléments relatifs à la situation personnelle du requérant, notamment à la circonstance qu'il se déclare célibataire et sans enfant à sa charge. Par suite, il comporte l'énoncé suffisant des considérations de droit et de fait sur lesquelles se fonde les décisions attaquées. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas sérieusement examiné sa situation. Dès lors, les moyens tirés du défaut de motivation et d'examen de sa situation personnelle doivent être écartés.
En ce qui concerne l'autre moyen relatif à l'obligation de quitter le territoire français :
5. Si M. B soutient qu'il est entré en France en octobre 2021 et y réside depuis lors et qu'il justifie d'une activité professionnelle en qualité d'installateur thermique depuis le 13 février 2023 dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée, il se borne à produire, au soutien de ses allégations, une attestation d'un fournisseur d'électricité certifiant qu'il a souscrit un contrat avec celui-ci depuis le 25 février 2023 pour un logement situé à Colombes, des factures d'une salle de sport des mois d'octobre et novembre 2023, une facture d'électricité du 16 décembre 2023, un bulletin de paie d'octobre 2023 pour un emploi d'installateur thermique et une attestation d'élection de domicile à Paris du 5 janvier 2024 pour la période d'octobre 2023 à octobre 2024. En tout état de cause, à supposer même ses allégations établies, la durée de séjour et d'insertion sociale et professionnelle de M. B en France n'est pas significative à la date de la décision attaquée. Par ailleurs, il ne se prévaut d'aucun lien privé ou familial en France. Enfin, il n'établit ni même n'allègue être dépourvu de tout lien en Algérie où il a vécu au moins jusqu'à l'âge de 31 ans. Par suite, le préfet n'a pas, en obligeant M. B à quitter le territoire français, entaché cette décision d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle. Dès lors, ce moyen doit être écarté.
En ce qui concerne les autres moyens relatifs au refus de délai de départ volontaire :
6. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté en conséquence du rejet des conclusions à fin d'annulation de cette décision.
7. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () / ; 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / () / ; 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".
8. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que pour refuser un délai de départ volontaire à M. B, le préfet lui a opposé la circonstance qu'il existe un risque qu'il se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français dès lors qu'il a déclaré vouloir rester en France, qu'il n'est pas entré régulièrement en France et n'y a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour et qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisantes dans la mesure où il est dépourvu de document de voyage en cours de validité et que s'il a déclaré un lieu de résidence, il n'apporte pas la preuve d'y demeurer de manière stable et effective. Le requérant ne conteste pas être entré irrégulièrement en France et ne pas avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par ailleurs, il a déclaré, lors de son audition par les services de police le 27 décembre 2023, vouloir rester en France. Enfin, à supposer même qu'il a une résidence stable et effective, ce qui n'est au demeurant pas clairement établi par les pièces versées au dossier avec, à la date de la décision attaquée, à la fois une domiciliation postale à Paris et un domicile à Colombes, il ne justifie être titulaire d'aucun document de voyage en cours de validité. Ainsi, pour ce seul motif, le requérant ne justifie pas de garanties de représentation suffisantes. Par suite, le préfet pouvait légalement se fonder sur ces motifs, dont chacun suffisait à lui seul, pour lui refuser un délai de départ volontaire en application des dispositions des 1°, 4° et 8° de l'article L. 612-3. La circonstance qu'il justifie d'un travail déclaré dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée en qualité d'installateur thermique est sans incidence à cet égard. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.
En ce qui concerne l'autre moyen relatif à la décision fixant le pays de destination :
9. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté en conséquence du rejet des conclusions à fin d'annulation de cette décision.
En ce qui concerne les autres moyens relatifs à l'interdiction de retour sur le territoire français :
10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté en conséquence du rejet des conclusions à fin d'annulation de cette décision.
11. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".
12. Il ressort des termes mêmes des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'énumèrent ces dispositions, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.
13. Aucun délai de départ volontaire n'ayant été accordé au requérant, il figure donc, pour ce seul motif, au nombre des ressortissants étrangers pouvant faire l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français sur le fondement des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, le requérant ne justifie d'aucune circonstance humanitaire susceptible de conduire l'autorité administrative à ne pas prononcer une telle mesure. Enfin, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 5 ci-dessus, M. B ne justifie pas d'une insertion personnelle, familiale et professionnelle significative sur le territoire français. Par suite et alors même qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement, en fixant à un an la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, le préfet n'a pas fait une inexacte application des dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni entaché sa décision d'une erreur d'appréciation. Dès lors, ces moyens doivent être écartés.
14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des décisions attaquées doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles liées au frais du litige.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Bouches-du-Rhône.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 avril 2024.
Le magistrat désigné,
N. MEDJAHED
La greffière,
E. FLORENTINY
La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.