Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2401904

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2401904
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3e Section - 3e Chambre
Avocat requérantCHOUCHANA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 janvier 2024, la société By2m Formation, représentée par Me Chouchana, demande au tribunal :

1°) d’annuler la décision du 30 novembre 2023 par laquelle la directrice adjointe de la formation professionnelle et des compétences de la caisse des dépôts et consignations (CDC) l’a déréférencée de la plateforme « Mon compte formation » pour une durée de quatre mois, a demandé le recouvrement des sommes versées, et l’a informée du non-paiement des formations inéligibles ;

2°) d’enjoindre à la CDC de procéder à son référencement sur la plateforme « Mon compte formation » dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

3°) d’enjoindre à la CDC de procéder au paiement des formations engagées sur la plateforme « Mon compte formation » dans un délai de huit jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de la CDC une somme de 2 500 euros à lui verser au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société By2m Formation soutient que :
- la décision attaquée a méconnu le principe du contradictoire ;
- les mesures conservatoires prises dans la lettre d’ouverture de la procédure contradictoire ne sont pas justifiées par des faits suffisamment graves et sont disproportionnées ;
- les sanctions infligées sont disproportionnées, dès lors, d’une part, que le seul grief finalement retenu, de non-conformité de la formation ne peut faire l’objet des sanctions prises, en application des conditions générales d’utilisation de la plateforme « Mon Compte Formation » et, d’autre part, que toutes les formations sont visées, alors qu’aucun échantillon de dossiers n’a été contrôlé à l’ouverture de la procédure contradictoire ;
- elle repose sur des faits dont la matérialité n’est pas établie en ce que la durée des formations était suffisante, les stagiaires étaient préparés aux épreuves de fin de parcours, et modulations tarifaires s’expliquent par l’adaptation aux capacités contributives des requérants.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 août 2024, la caisse des dépôts et des consignations (CDC), représentée par le cabinet Adden Avocats, agissant par Me Nahmias, conclut au rejet de la requête et à la condamnation de la société requérante à lui verser la somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

La CDC soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Rannou,
- les conclusions de Mme Belkacem, rapporteure publique,
- les observations de Me Chouchana, représentant la société By2m Formation,
- les observations de Me Guena, substituant Me Nahmias, représentant la CDC.

Considérant ce qui suit :

1. La société By2m Formation, fondée en septembre 2021 par M. A... B..., propose des formations en ligne par l’intermédiaire de la plateforme « Mon Compte Formation ».
Par une décision du 10 novembre 2023, la CDC, ayant constaté la facturation de formations inéligibles, a prononcé le déréférencement de la société By2m Formation de la plateforme pour douze mois, le non-paiement des formations inéligibles et le remboursement des sommes versées au titre de celles-ci. Le 20 novembre 2023, la société a exercé un recours gracieux à l’encontre de cette décision.
Le 30 novembre 2023, la CDC a retiré sa décision du 10 novembre 2023 et prononcé le déréférencement de la société pour quatre mois, le non-paiement des formations inéligibles et le remboursement des sommes versées au titre de celles-ci. Par la présente, requête la société By2m Formation demande l’annulation de la décision du 30 novembre 2023.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

En ce qui concerne la légalité externe :

2. En premier lieu, d’une part, aux termes du premier alinéa de l’article R. 6333-6 du code du travail, dans sa version applicable au litige : « Lorsque la Caisse des dépôts et consignations constate un manquement de l'un des prestataires mentionnés à l'article L. 6351-1 aux engagements qu'il a souscrits, elle peut, selon la nature du manquement, lui prononcer un avertissement, refuser le paiement des prestations, demander le remboursement des sommes qu'elle lui a indûment versées et suspendre temporairement son référencement sur le service dématérialisé mentionné à l'article L. 6323-9. Ces mesures, proportionnées aux manquements constatés, sont prises après application d'une procédure contradictoire et selon des modalités que les conditions générales d'utilisation du service dématérialisé précisent. / La Caisse des dépôts et consignations effectue tout signalement utile et étayé des manquements qu'elle constate auprès des autorités compétentes de l'Etat ».

3. D’autre part l’article 4.2.2. des conditions particulières applicables aux organismes de formation de la plateforme « Mon compte formation » prévoit que : « Lorsque la Caisse des dépôts et consignations constate des manquements répétés ou graves aux CG et aux présentes CP, elle peut suspendre le référencement de l’Organisme de formation. / Cette mesure, proportionnée au manquement constaté, est prise après application d’une procédure contradictoire, conformément à l’article 13 des CG. (…) » Aux termes de l’article 13.1.1 des conditions générales d’utilisation de la plateforme « Mon Compte Formation » applicables aux relations entre la CDC et les organismes de formation : « En présence de tout différend entre la CDC d’une part et les OF ou Titulaires de compte d’autre part, les Parties conviennent d’appliquer la présente procédure aux fins de tenter de trouver un accord amiable. La CDC adresse par tout moyen physique ou dématérialisé permettant d’en garantir la date de réception, à la partie en manquement, une lettre d’observations. / A réception de la lettre d’observations, le Titulaire du compte ou l’Organisme de formation concerné dispose d’une période d’échange sur les constats et observations adressés. Cette période est dite ‘Période Contradictoire’ / Durant cette Période Contradictoire, le Titulaire du compte ou l’Organisme de formation peut dans un délai précisé par la CDC dans un délai précisé par la CDC dans la lettre d'observation qui ne peut être inférieur à 8 (huit) jours calendaires, formuler ses observations écrites, apporter les précisions nécessaires, faire part d’un éventuel désaccord, ou bien fournir tout document utile. (…) Au terme de la Période Contradictoire, la CDC notifie la décision par tout moyen physique ou dématérialisé permettant d’en garantir la date de réception. (…) ».

4. Enfin, aux termes de l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l’administration : « Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent.
A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : (...) / 2° Infligent une sanction ». En outre, en application de l’article L. 121-1 de ce code : « Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article
L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. » Aux termes de l’article L. 122-1 du même code : « Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. (...) ». Aux termes de l’article L. 122-2 de ce même code : « Les mesures mentionnées à l'article L. 121-1 à caractère de sanction ne peuvent intervenir qu'après que la personne en cause a été informée des griefs formulés à son encontre et a été mise à même de demander la communication du dossier la concernant. » S’agissant d’une sanction administrative, la personne en cause doit être mise à même de demander la communication des pièces au vu desquelles les manquements ont été retenus. Il résulte des dispositions qui précèdent que la décision litigieuse, qui présente le caractère d’une sanction administrative, doit être précédée d’une procédure contradictoire, laquelle vise à informer l’intéressé, avec une précision suffisante et dans un délai raisonnable avant le prononcé de la sanction, des griefs formulés à son encontre.

5. Premièrement, dans sa décision d’ouverture de procédure contradictoire, la CDC indique à la société By2m Formation qu’elle a identifié, d’une part, des irrégularités dans son activité sur l’espace des organismes de formation (EDOF), dont des pics d’enregistrement de nouveaux dossiers qui semblent inhabituels pour un tel organisme, d’autre part, des durées de formation qui ne concordent pas avec le temps nécessaire pour acquérir les compétences mentionnées dans les référentiels du répertoire national des certifications professionnelles pour les actions de formations rattachées à des titres professionnels du ministère du travail qui sont enregistrés dans ce répertoire et, enfin, des incohérences dans les tarifications proposées. La CDC lui a en outre demandé de fournir un certain nombre de pièces relatives à ces griefs. La société était ainsi informée, avec une précision suffisante et dans un courrier qui n’était pas stéréotypé, des griefs formulés à son encontre.

6. Deuxièmement, si la requérante soutient que le délai de dix jours qui lui a été laissé pour répondre aux griefs qui lui sont reprochés dans la décision d’ouverture de la procédure contradictoire est anormalement court, il ressort des pièces du dossier qu’elle a pu faire valoir ses observations détaillées par un courrier circonstancié qu’elle a adressé à la CDC le 26 octobre 2023, et que la CDC a pris en compte ces observations avant d’édicter la décision en litige. Dans ces conditions, et alors que le délai de dix jours accordé par la CDC pour permettre à la société de présenter ses observations était supérieur au délai minimal de huit jours prévu l’article 13.1.1 des conditions générales d’utilisation de la plateforme « Mon Compte Formation », la société doit être regardée comme ayant disposé d’un délai suffisant pour répondre aux griefs qui lui sont reprochés.

7. Il résulte de ce qui précède que le contradictoire n’a pas été méconnu. Le moyen doit être écarté.

8. En deuxième lieu, le moyen tiré de ce que les mesures conservatoires prises dans la lettre d’ouverture de la procédure contradictoire ne sont pas justifiées par des faits suffisamment graves et sont disproportionnées est inopérant à l’encontre de la décision infligeant les sanctions. Il doit donc être écarté.

En ce qui concerne la légalité interne :

9. En premier lieu, pour contester la matérialité des griefs qui lui sont reprochés, la société fait valoir qu’elle est certifiée Qualiopi, qu’aucun texte ne fixe de durée minimale pour les formations qu’elle assurait, et que la durée de celles-ci, qui évoluait en fonction des retours des stagiaires afin de s’adapter au mieux à leurs besoins, a toujours été suffisante. Toutefois, d’une part, s’il est vrai qu’aucun texte ne fixe de durée minimale, la certification Qualiopi ne permet pas d’établir la conformité d’une offre de formation aux besoins des stagiaires. D’autre part, la société ne fournit aucun élément permettant de comprendre la brièveté de ses formations au regard des pratiques de l’établissement public de formation professionnel AFPA, présenté comme représentatif par la CDC sans être sérieusement contredite, notamment la durée d’une à dix heures pour le titre professionnel de secrétaire-comptable, contre plus de 900 heures à l’AFPA, et de 240 heures pour celui de concepteur designer UI, contre plus de 1500 heures à l’AFPA. Dans ces conditions, la société, qui ne fournit aucun élément de nature à remettre en cause ces constats, ne peut être regardée comme contestant utilement les affirmations de la CDC sur cette première série de griefs.

10. Deuxièmement, la société fait valoir que ses programmes respectent les programmes des titres professionnels enregistrés au répertoire national des certifications professionnelles de France Compétences et qu’en suivant ces programmes, les stagiaires sont naturellement en mesure de passer les diplômes, qu’ils bénéficient d’un tutorat par un formateur expérimenté et diplômé et de tests d’évaluation en cours et en fin de formation. Toutefois, elle ne produit aucune pièce de nature à l’établir, alors que la CDC a relevé, dans sa décision, que la société n’a pas fourni le programme de ses actions préparant aux titres professionnels d’infographiste et de secrétaire comptable, et que, si elle a fourni ceux d’employé administratif et de concepteur designer UI, aucun dossier n’a été enregistré au titre de la première tandis que les modules facturés au titre de la seconde ne correspondent pas aux programmes. En outre, la société ne produit aucun justificatif des modalités d’exécution des actions démontrant la préparation aux certifications. Dans ces conditions, la société ne peut être regardée comme contestant utilement les affirmations de la CDC sur cette deuxième série de griefs.

11. Troisièmement, la société requérante indique que ses tarifs sont fixés pour correspondre aux prix du marché et qu’elle n’hésite pas, au cas où le budget d’un titulaire de compte est insuffisant, à réduire son tarif, sans produire aucune pièce. Toutefois, il ressort des termes mêmes de la décision en litige que la CDC ne l’a pas sanctionnée sur ce motif. Dans ces conditions, cette branche du moyen est inopérante.

12. Il résulte de ce qui précède que la matérialité des griefs est établie.

13. En deuxième lieu, d’une part, la société requérante soutient que, dès lors que le seul grief retenu contre elle par la CDC réside dans la non-conformité des formations référencées, réalisées et financées par l’intermédiaire de la plateforme « Mon Compte Formation », la sanction est disproportionnée. Cependant, ainsi qu’il a été dit aux points 9 à 11, la CDC reproche aussi à la société l’insuffisance du suivi et de l’encadrement des stagiaires pendant les formations, l’insuffisante préparation aux examens, et le fait que l’organisme a facturé à la CDC des formations modulaires alors qu’elle les présentait comme des formations qualifiantes conformes au répertoire national des certifications professionnelles. En tout état de cause, en application de l’article 4.1 des conditions particulières d’utilisation de la plateforme « Mon Compte Formation » relatif aux types de manquements et aux mesures prises par la CDC, toutes les sanctions prononcées pouvaient l’être pour cette catégorie de manquement, la société requérante présentant un tableau tronqué où ne figurent pas toutes les sanctions pouvant être prises à l’issue de la procédure contradictoire. Enfin, si la société se plaint qu’aucun échantillon de dossiers ne figurait dans la décision d’ouverture de la procédure contradictoire, contrairement à l’usage, et que presque toutes les formations qu’elle propose ont fait l’objet d’une demande de remboursement ou d’un refus de paiement, elle n’apporte aucun élément de nature à remettre en cause le contrôle opéré par la CDC ayant donné lieu à la constatation des manquements. Le moyen tiré de la disproportion de la sanction doit être écart.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation de la requête de la société By2m Formation doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la CDC, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société By2m Formation demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de cette société une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la CDC et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société By2m Formation est rejetée.

Article 2 : La société By2m Formation versera à la caisse des dépôts et consignations (CDC) une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société By2m Formation et à la caisse des dépôts et consignations (CDC).


Délibéré après l'audience du 15 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

- M. Gracia, président,
- M. Claux, premier conseiller,
- M. Rannou, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.

Le rapporteur,




G. RANNOU
Le président,




J-Ch. GRACIA

La greffière,




S. LOUISOR

La République mande et ordonne au Premier ministre en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.