mardi 9 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2402777 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 5e Section - 4e Chambre - R.222-13 |
| Avocat requérant | PAEZ |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 2 février 2024 au tribunal administratif de Cergy-Pontoise, transmise au tribunal administratif de Paris par une ordonnance du président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise du même jour, M. D B, représenté par Me Paëz, demande au tribunal :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 1er février 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligé à quitter le territoire français, lui a refusé le bénéfice d'un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an ;
3°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de Seine de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle a été signée par une autorité incompétente ; le nom du signataire n'est pas lisible ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- il n'a pas bénéficié des services d'un interprète, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; la décision attaquée ne mentionne pas la langue ni le nom de l'interprète ;
- la décision attaquée n'a pas été précédée d'un examen réel et sérieux de sa situation ;
- elle a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle a été signée par une autorité incompétente ; le nom du signataire n'est pas lisible ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle n'a pas été précédée d'un examen individuel de sa situation ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
- il n'y est pas fait état du motif ayant justifié qu'il fasse l'objet d'un contrôle d'identité ayant conduit au prononcé d'une mesure d'éloignement à son encontre.
Par un mémoire en défense enregistré le 25 mars 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Paris a désigné Mme E pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme E a été entendu au cours de l'audience publique.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. D B, ressortissant bangladais né en 1982, est entré en France en 2017 selon ses déclarations. Il demande l'annulation de l'arrêté du 1er février 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligé à quitter le territoire français, lui a refusé le bénéfice d'un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ".
3. En application de ces dispositions, il y a lieu, eu égard aux circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur l'arrêté pris dans sa globalité :
4. En premier lieu, en vertu d'un arrêté n° 2023-078 du 4 décembre 2023 régulièrement publié le 19 décembre 2023 au recueil des actes administratifs de la préfecture des Hauts-de-Seine, Mme F, adjointe au chef du bureau des examens spécialisés et de l'éloignement de la préfecture des Hauts-de-Seine et signataire de l'arrêté attaqué, dont le nom est lisible sur cet acte, bénéficie d'une délégation du préfet à l'effet de signer les décisions portant obligation de quitter le territoire français, assorties ou non d'un délai de départ volontaire, celles fixant le pays de renvoi et les décisions d'interdiction de retour sur le territoire français en cas d'absence ou d'empêchement de Mme C, directrice des migrations et de l'intégration et de Mme A, cheffe de bureau. Il n'est pas soutenu que ces dernières n'auraient pas été absentes ou empêchées à la date de l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de ce que cet arrêté a été signé par une autorité incompétente doit être écarté.
5. En deuxième lieu, la décision attaquée mentionne les textes sur lesquels elle est fondée et fait notamment état de ce que M. B a indiqué être entré irrégulièrement en France le
16 février 2017, qu'il s'est maintenu sur le territoire sans régulariser sa situation, qu'il se déclare célibataire et sans charge de famille, n'établit pas être dépourvu de liens avec son pays d'origine ni encourir des risques en cas de retour au Bangladesh. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que cette décision est insuffisamment motivée, révélant une absence d'examen de sa situation, doit être écarté.
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque les dispositions du présent code prévoient qu'une information ou qu'une décision doit être communiquée à un étranger dans une langue qu'il comprend, cette information peut se faire soit au moyen de formulaires écrits dans cette langue, soit par l'intermédiaire d'un interprète. L'assistance de l'interprète est obligatoire si l'étranger ne parle pas le français et qu'il ne sait pas lire. / En cas de nécessité, l'assistance de l'interprète peut se faire par l'intermédiaire de moyens de télécommunication. Dans une telle hypothèse, il ne peut être fait appel qu'à un interprète inscrit sur une liste établie par le procureur de la République ou à un organisme d'interprétariat et de traduction agréé par l'administration. Le nom et les coordonnées de l'interprète ainsi que le jour et la langue utilisée sont indiqués par écrit à l'étranger ".
7. Les conditions de notification d'un acte administratif étant sans incidence sur sa légalité, M. B ne peut utilement soutenir que la décision attaquée lui a été notifiée en méconnaissance des dispositions précitées. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que la notification de cette décision a été effectuée par le truchement d'un interprète en langue hindi, M. B n'établissant ni même n'alléguant qu'il n'aurait pas correctement compris les informations qui lui ont été délivrées par celui-ci lors de son audition ou qu'il aurait sollicité l'assistance d'un autre interprète. Par suite, ce moyen doit être écarté.
8. En deuxième lieu, le droit d'être entendu, lequel relève des droits de la défense qui figurent au nombre des droits fondamentaux faisant partie intégrante de l'ordre juridique de l'Union européenne et consacrés à l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.
9. En l'espèce, il ressort du procès-verbal d'audition sur sa situation administrative établi le 1er février 2024 que M. B a été entendu par les services de police dans les suites de son interpellation, préalablement à l'édiction de la décision attaquée et qu'il a pu notamment, dans ce cadre, s'exprimer s'agissant de sa situation administrative en France et la perspective d'une mesure d'éloignement prise à son encontre. Par ailleurs, il ne précise pas en quoi il disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la décision attaquée et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à celle-ci. Par suite, le moyen tiré de ce qu'il aurait été privé de son droit à être entendu garanti par les principes généraux du droit de l'Union européenne doit être écarté.
10. En troisième lieu, si M. B se prévaut de ce qu'il a noué en France des liens solides avec son entourage amical, il ne produit aucun élément afin de l'établir et se déclare par ailleurs célibataire, sans enfant, et non dénué d'attaches dans son pays d'origine. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à se prévaloir de ce que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qui garantit le droit au respect de la vie privée et familiale. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.
Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".
12. Pour prendre à l'encontre de M. B une décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an sur le fondement des dispositions précitées de l'article
L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet des Hauts-de-Seine s'est uniquement fondé sur les circonstances tirées de ce que le requérant ne justifie d'aucune circonstance humanitaire particulière et n'a pas d'attaches en France, sans qu'il soit fait état par ailleurs d'un risque pour l'ordre public ou d'une précédente mesure d'éloignement dont le requérant aurait fait l'objet. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que cette décision est entachée d'erreur d'appréciation.
13. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, que cette décision doit être annulée.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
14. L'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'implique pas qu'il soit délivré à M. B une autorisation provisoire de séjour. Les conclusions de la requête à fin d'injonction doivent, dès lors, être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au bénéfice de Me Paëz, conseil de M. B, sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La décision du 1er février 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a fait interdiction à M. B de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an est annulée.
Article 3 : La somme de 1 000 euros est mise à la charge de l'Etat, au bénéfice de Me Paëz, sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Me Paëz et au préfet des Hauts-de-Seine.
Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 avril 2024.
La magistrate désignée
B. E
La greffière
D. DECOCK
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.