Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 février 2024, M. A..., représenté par Me Pommelet, demande au tribunal :
1°) de lui accorder l’aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d’annuler l’arrêté du 7 février 2024 par lequel le préfet de police l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros en application de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761‑1 du code de justice administrative à verser à son conseil, sous réserve qu’elle renonce à percevoir la somme correspondante à la part contributive.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision l’obligeant à quitter le territoire français :
- la décision attaquée a été prise par un auteur incompétent ;
- elle méconnait son droit à être entendu ;
- elle est insuffisamment motivée et entachée d’un défaut d’examen de la situation personnelle de l’intéressé ;
- elle viole le droit au maintien sur le territoire protégé par l’article L.531-42 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile s’agissant d’une première demande de réexamen dès lors que la preuve de la notification de la décision d’irrecevabilité prise par l’OFPRA n’a pas été apportée, et qu’en tout état de cause, la décision d’irrecevabilité n’est pas de nature à établir que sa demande de réexamen a été introduite uniquement en vue de faire échec à une mesure d’éloignement ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est illégale par exception d’illégalité ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle viole l’article 3 de la convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales et la Convention de Genève relative au statut des réfugiés du 28 juillet 1951.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 avril 2024, le préfet de police, représenté par le cabinet Centaure avocats, conclut au rejet de la requête.
Le préfet soutient que les moyens soulevés par M. A... ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales,
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile,
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Perrin en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
A été entendu au cours de l’audience publique le rapport de Mme Perrin.
Les parties n’étant ni présentes, ni représentées.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
M. A..., ressortissant guinéen, né le 6 mai 1990, qui déclare être entré en France le 28 septembre 2021, a déposé une demande de protection internationale rejetée par l’Office français pour la protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) puis par la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) dont il a demandé le réexamen. Ce dernier a été rejeté comme irrecevable le 20 septembre 2023. Il demande l’annulation de l’arrêté du 7 février 2024 par lequel le préfet de police l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé les pays de renvoi.
Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :
Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique : « Dans les cas d’urgence (…), l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d’aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ».
Eu égard aux circonstances de l’espèce, il y a lieu d’admettre l’intéressé au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :
Les décisions attaquées comportent l’énoncé des considérations de droit et de fait en application desquelles elles ont été prises et indiquent également, avec suffisamment de précisions, les circonstances de fait sur lesquelles elles sont fondées. Si cette décision ne mentionne pas tous les éléments caractérisant la situation de M. A..., elle lui permet de comprendre les motifs de l’obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et de la décision fixant le pays de destination qui lui sont imposées. Le moyen tiré du défaut de motivation doit dès lors être écarté.
En ce qui concerne la décision l’obligeant à quitter le territoire français :
En premier lieu, l’arrêté attaqué a été signé par M. C... E..., adjoint au chef du bureau de l’accueil de la demande d’asile, qui, en vertu d’un arrêté n° 2023-01598 du 28 décembre 2023, régulièrement publié le jour même au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de Paris, disposait d’une délégation de signature afin de signer les décisions relatives à l’éloignement des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire manque en fait et doit être écarté.
En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n’aurait pas examiné la situation personnelle du requérant.
En troisième lieu, si les dispositions de l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l’objet d’une mesure d’éloignement telle qu’une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement invoquer le principe général du droit de l’Union, relatif au respect des droits de la défense, et qui implique que l’autorité préfectorale, avant de prendre à l’encontre d’un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l’intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu’il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu’elle n’intervienne. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l’autorité nationale est tenue, dans tous les cas, d’entendre l’intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. A cet égard, lorsqu’il présente une demande d’asile, l’étranger, en raison même de l’accomplissement de cette démarche, qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu’en cas de rejet de sa demande d’asile, il pourra faire l’objet d’un refus de titre de séjour et, lorsque la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire lui a été définitivement refusé, d’une mesure d’éloignement du territoire français. Il lui appartient, lors du dépôt de sa demande d’asile, d’apporter à l’administration toutes les précisions qu’il juge utiles et notamment celles de nature à permettre à l’administration d’apprécier son droit au séjour au regard d’autres fondements que celui de l’asile. Il lui est loisible, tant au cours de l’instruction de sa demande, qu’après que l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides et, le cas échéant, la Cour nationale du droit d’asile ont statué sur sa demande d’asile, de faire valoir auprès de l’administration toute information complémentaire utile.
M. A..., dont la demande d’asile avait fait l’objet d’une décision de rejet par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides et par la Cour nationale du droit d’asile, ne pouvait ignorer qu’il était susceptible de faire l’objet d’une mesure d’éloignement par les autorités compétentes. De plus, il n’établit pas qu’il aurait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux ou qu’il aurait été empêché de présenter ses observations avant que ne soit prise la mesure d’éloignement attaquée. Par ailleurs, il n’est pas établi, par les pièces versées au dossier, que M. A... aurait disposé d’autres informations tenant à sa situation personnelle qu’il aurait été empêché de porter à la connaissance de l’administration avant que ne soit prise à son encontre la mesure d’éloignement contestée et qui, si elles avaient été communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à l’édiction d’une telle mesure. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance du principe fondamental du droit d’être entendu, tel qu’énoncé au 2 de l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, doit être écarté.
En quatrième lieu, aux termes de l’article L. 542-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. ».
M. A... soutient que la décision du directeur général de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) rejetant la demande de réexamen de sa demande d’asile pour irrecevabilité ne lui a pas été notifiée. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, notamment de l’extrait de l’application TelemOfpra relative à l’état des procédures de demande d’asile, qui fait foi jusqu’à preuve du contraire, que la décision de l'OFPRA a été notifiée à M. A... le 9 novembre 2023. Aucun des éléments versés au dossier ne permet de remettre en cause l’exactitude des mentions portées sur cette pièce qui font foi jusqu’à preuve du contraire, le requérant n’apportant aucun élément de nature à remettre en cause l’exactitude des indications figurant sur ce relevé. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la décision attaquée aurait été prise au terme d’une procédure irrégulière doit être écarté.
En cinquième lieu, aux termes de l’article L. 531-32 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'Office français de protection des réfugiés et apatrides peut prendre une décision d'irrecevabilité écrite et motivée, sans vérifier si les conditions d'octroi de l'asile sont réunies, dans les cas suivants : / 1° Lorsque le demandeur bénéficie d'une protection effective au titre de l'asile dans un Etat membre de l'Union européenne ; / 2° Lorsque le demandeur bénéficie du statut de réfugié et d'une protection effective dans un Etat tiers et y est effectivement réadmissible ; / 3° En cas de demande de réexamen lorsque, à l'issue d'un examen préliminaire effectué selon la procédure définie à l'article L. 531-42, il apparaît que cette demande ne répond pas aux conditions prévues au même article. ». Aux termes de l’article L. 531-42 du même code : « A l'appui de sa demande de réexamen, le demandeur indique par écrit les faits et produit tout élément susceptible de justifier un nouvel examen de sa demande d'asile. / L'Office français de protection des réfugiés et apatrides procède à un examen préliminaire des faits ou des éléments nouveaux présentés par le demandeur intervenus après la décision définitive prise sur une demande antérieure ou dont il est avéré qu'il n'a pu en avoir connaissance qu'après cette décision. / Lors de l'examen préliminaire, l'office peut ne pas procéder à un entretien. / Lorsque, à la suite de cet examen préliminaire, l'office conclut que ces faits ou éléments nouveaux n'augmentent pas de manière significative la probabilité que le demandeur justifie des conditions requises pour prétendre à une protection, il peut prendre une décision d'irrecevabilité. ». Aux termes de l’article L. 542-2 du même code : « Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : / 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : (…) b) une décision d'irrecevabilité en application du 3° de l'article L. 531-32, en dehors du cas prévu au b du 2° du présent article (…) ».
Le préfet de police a prononcé l’obligation de quitter le territoire français contestée au motif que l’OFPRA avait rejeté comme irrecevable la demande de réexamen de la demande d’admission au statut de réfugié de M. A... présentée le 18 septembre 2023. Dès lors que le requérant n’entrait pas dans les cas mentionnés au 1° et 2° de l’article L. 531-32 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il s’en déduit que la décision d’irrecevabilité a été prise sur le fondement du 3° de cet article. À supposer même que la demande de réexamen introduite devant l’OFPRA par M. A... ne fût pas une manœuvre dilatoire, le préfet de police pouvait conclure à la fin du droit du requérant de se maintenir sur le territoire français en application du b) du 1° de l’article L. 542-2 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen doit être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. A... n’est pas fondé à exciper de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français pour demander l’annulation de la décision fixant le pays de destination.
En second lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».
Il appartient à l'autorité administrative chargée de prendre la décision fixant le pays de renvoi d'un étranger obligé de quitter le territoire de s'assurer, sous le contrôle du juge, que les mesures qu'elle prend n'exposent pas l'étranger à des risques sérieux pour sa liberté ou son intégrité physique, non plus qu'à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Pour soutenir que la décision en litige méconnait les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, M. A... fait état des risques qu’il encourrait en cas de retour dans son pays d’origine en raison de son adhésion à l’UFDG, groupement politique faisant partie du front national de défense de la Constitution, de sa dernière arrestation, le 14 octobre 2019, au cours de laquelle il a subi des sévices corporels et a livré l’identité de deux camarades militants et en raison du conflit qui l’oppose à son oncle paternel qui l’a écarté de l’héritage de son père. Il soutient également que depuis son départ de Guinée, sa famille maternelle est victime de persécutions de la part des forces de l’ordre, de sa famille paternelle et de la famille des deux militants de l’UFDG qu’il a dénoncés lors de son incarcération et que son oncle maternel, M. B... A..., a été victime d’une agression à son domicile le 25 avril 2023 et qu’il est décédé suite à ses blessures. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que sa demande d’asile a été rejetée par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides le 11 février 2022, ainsi que son recours devant la Cour nationale du droit d’asile par une décision du 22 août 2022, ainsi que sa demande de réexamen, jugée irrecevable, par une décision de l’OFPRA du 20 septembre 2023. Si l’intéressé fait valoir, à l’appui de sa requête, encourir des risques pour sa personne au regard de la situation politique et de la répression de l’opposition prévalant en Guinée, les nouveaux documents qu’il produit faisant état de l’actualité des persécutions à l’égard de sa famille, ne sont pas de nature à justifier une appréciation différente de celle déjà portée sur les conséquences qu’aurait pour sa situation personnelle le retour dans le pays de renvoi fixé par le préfet de police. Ainsi, M. A... n’établit pas qu’il serait personnellement et actuellement exposé à des risques réels et sérieux pour sa liberté ou son intégrité physique dans le cas d’un retour dans son pays d’origine. Par suite, ce moyen ne peut qu’être écarté.
Il résulte de tout ce qui précède que M. A... n’est pas fondé à demander l’annulation de l’arrêté du 7 février 2024 par lequel le préfet de police l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il sera renvoyé en cas d’exécution d’office de cette mesure. Par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l’application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu’être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : M. A... est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D... A..., à Me Pommelet et au préfet de police.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 mai 2024.
La magistrate désignée,
A. Perrin
La greffière,
L. Poulain
La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.