vendredi 28 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2408832 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 5e Section - 4e Chambre - R.222-13 |
| Avocat requérant | AHMAD |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 16 avril 2024, M. B A, représenté par Me Ahmad, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 14 avril 2024 par lequel le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit.
Il soutient que :
- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente ;
- il méconnaît les dispositions de l'article 29-2 du règlement du Parlement européen et du Conseil n° 604/2013 du 26 juin 2013 ; la France est le pays auquel il incombe de traiter sa demande de protection internationale.
Par un mémoire en défense enregistré le 4 juin 2024, le préfet de police, représenté par le cabinet Actis avocats, par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Paris a désigné Mme C pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendu au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme C,
- et les observations de M. A, assisté de M. D, interprète en bengali.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, ressortissant bangladais né en 1990, entré en France en 2021, demande l'annulation de l'arrêté du 14 avril 2024 par lequel le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit.
2. Aux termes de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride : " 1. Le transfert du demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3. () 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s'il n'a pas pu être procédé au transfert en raison d'un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite. () ".
3. Il résulte des dispositions précitées que le transfert d'un demandeur d'asile vers l'Etat membre responsable de sa demande d'asile peut avoir lieu pendant une période de six mois à compter de l'acceptation de la demande de prise en charge ou de reprise en charge, susceptible d'être portée à dix-huit mois si l'intéressé " prend la fuite ", cette notion devant s'entendre comme visant le cas où un ressortissant étranger non admis au séjour se serait soustrait de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement le concernant.
4. Pour obliger M. A à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, le préfet de police s'est fondé sur la circonstance que l'intéressé est dépourvu de document de voyage et ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français ni disposer d'un titre de séjour pour s'y maintenir. Le requérant fait toutefois valoir que le préfet ne pouvait prendre à son encontre la décision attaquée, dès lors que sa demande d'asile était en cours d'examen en France. Il ressort des pièces du dossier que M. A a demandé son admission au séjour au titre de l'asile le 5 août 2021. Lors de l'instruction de cette demande, la consultation du système Eurodac a révélé que ses empreintes digitales avaient été relevées le 17 juillet 2021 par les autorités de contrôle compétentes en Autriche à l'occasion de l'enregistrement d'une demande de protection internationale dans ce pays. Les autorités autrichiennes, saisies le 10 août 2021 d'une demande de reprise en charge de M. A, l'ont acceptée le 18 août suivant. Par un arrêté du 3 septembre 2021, le préfet des Hauts-de-Seine a décidé de transférer M. A aux autorités autrichiennes, la requête formée par l'intéressé contre cet arrêté ayant été rejetée par un jugement n° 2111380 du 5 octobre 2021 devenu définitif du tribunal administratif de Cergy-Pontoise, cette date étant dès lors le point de départ du délai prévu par les dispositions précitées du 1 de l'article 29 du règlement du 26 juin 2013. Le préfet de police fait valoir, sans être contesté, que M. A s'est intentionnellement et systématiquement soustrait à l'exécution de la mesure de réadmission dont il faisait l'objet, ne s'étant pas présenté aux convocations des 18 octobre et 2 novembre 2021 et ayant expressément indiqué s'opposer à son transfert vers l'Autriche, pouvant ainsi être déclaré le 4 novembre 2021 comme en fuite au sens et pour l'application des dispositions précitées du 2 de l'article 29 du règlement du 26 juin 2013. Dans ces conditions, malgré les prorogations du délai de transfert, à la date de la décision attaquée l'arrêté de transfert du 3 septembre 2021 n'avait pas été exécuté dans le délai prévu par ce texte, la France étant ainsi devenue responsable de la demande d'asile de M. A. Celui-ci ne pouvait pas, par conséquent, faire l'objet d'une mesure d'éloignement avant qu'une décision ait été prise sur cette demande. Par suite, l'arrêté attaqué est entaché d'illégalité.
5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner l'autre moyen de la requête, que l'arrêté du préfet de police du 14 avril 2024 doit être annulé.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du préfet de police du 14 avril 2024 est annulé.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Ahmad et au préfet de police.
Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2024.
La magistrate désignée
B. C
La greffière
D. DECOCK
La République mande et ordonne au préfet de police, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.