vendredi 28 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2409339 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 5e Section - 4e Chambre - R.222-13 |
| Avocat requérant | NALLAN-POULBASSIA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 17 avril et 28 mai 2024, M. A B, représenté par Me Nallan-Poulbassia, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler l'arrêté du 15 avril 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne d'examiner à nouveau sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée et n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations des articles 6-5 de l'accord franco-algérien et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
S'agissant de la décision de refus de départ volontaire :
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de refus de départ volontaire ;
- elle est insuffisamment motivée ; elle ne mentionne pas les quatre critères énoncés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 11 juin 2024, la préfète du Val-de-Marne, représentée par le cabinet Actis avocats, par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Paris a désigné Mme C pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme C,
- et les observations de Me Nallan-Poulbassia, représentant M. B.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant algérien né en 1976, entré en France le 19 juillet 2017, demande l'annulation de l'arrêté du 15 avril 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, la décision attaquée vise les dispositions sur lesquelles elle est fondée et notamment les articles L. 611-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et fait notamment état de ce qu'il ne justifie pas être entré régulièrement sur le territoire français, de ce qu'il n'a pas sollicité de titre de séjour et des éléments relatifs à sa situation personnelle. Par suite, le moyen tiré de ce que cette décision n'est pas suffisamment motivée, révélant une absence d'examen sérieux de sa situation, doit être écarté.
3. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France le 19 juillet 2017 sous couvert d'un visa de court séjour et bénéficie d'une domiciliation auprès d'une association. Sa sœur et son beau-frère résident régulièrement sur le territoire français et il n'est pas contesté qu'il apporte une aide quotidienne à un compatriote âgé et dépendant se trouvant également en situation régulière. Le requérant est toutefois célibataire et sans enfant et ne peut se prévaloir que d'une durée de travail de dix mois depuis son entrée en France, même s'il établit une embauche très récente à la date de la décision attaquée. Dans ces conditions, eu égard au caractère limité de son insertion personnelle et professionnelle sur le territoire français, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaît son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni qu'elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation. Par ailleurs, M. B ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance des stipulations du point 5 de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatives notamment aux conditions de délivrance du certificat de résidence pouvant être délivré aux ressortissants algériens, dès lors qu'il n'établit pas ni même n'allègue avoir demandé la délivrance d'un tel certificat. L'ensemble de ces moyens doit, dès lors, être écarté.
4. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.
En ce qui concerne la décision de refus de départ volontaire :
5. En premier lieu, il résulte des énonciations des points 2 à 4 du présent jugement que M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est irrégulière du fait de l'illégalité de celle portant obligation de quitter le territoire français.
6. En deuxième lieu, la décision attaquée vise les dispositions sur lesquelles elle est fondée et notamment les articles L. 612-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique notamment qu'il existe un risque que M. B se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français. Dès lors, le moyen tiré de ce que cette décision est insuffisamment motivée doit être écarté.
7. En troisième lieu, il résulte des énonciations du point 3 du présent jugement que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision de refus de départ volontaire doivent être rejetées.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-10 de ce même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".
10. Pour prendre à l'encontre de M. B une décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète du Val-de-Marne s'est fondée sur les circonstances tirées de ce que le requérant ne justifie d'aucune circonstance humanitaire particulière, est entré récemment en France et sur la nature et l'ancienneté de ses liens avec ce pays, sans qu'il soit fait état par ailleurs d'un risque pour l'ordre public ou d'une précédente mesure d'éloignement dont le requérant aurait fait l'objet. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que cette décision est entachée d'erreur d'appréciation.
11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, que cette décision doit être annulée.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
12. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique uniquement qu'il soit enjoint à la préfète du Val-de-Marne d'examiner à nouveau la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification de ce jugement.
Sur les frais liés au litige :
13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision de la préfète du Val-de-Marne du 15 avril 2024 interdisant à M. B de retourner sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois est annulée.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne d'examiner à nouveau la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera la somme de 800 euros à M. B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète du Val-de-Marne.
Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2024.
La magistrate désignée
B. C
La greffière
D. DECOCK
La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.