vendredi 12 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2409589 |
| Type | Décision |
| Formation | 5e Section - 4e Chambre - R.222-13 |
| Avocat requérant | BREGERAS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 21 avril et 19 juin 2024, M. C C, représenté par Me Audrey Bregeras, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler les décisions du 19 avril 2024 par lesquelles le préfet de police de Paris l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois ;
3°) d'enjoindre au préfet de police de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, durant le temps de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est entachée d'un vice d'incompétence ;
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il est entré en France le 28 février 2022 et y réside depuis lors, qu'il a des liens familiaux et personnels forts sur le territoire français et y justifie d'une activité professionnelle depuis le 3 décembre 2022 en qualité de serveur et qu'il craint pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine ;
- elle méconnaît le 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît le 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il est suivi depuis son arrivée en France pour une incontinence veineuse profonde gauche tronculaire au niveau de la poplité sous articulaire et au niveau de la grande veine saphène jambière et doit être opéré et qu'il ne peut bénéficier des soins dans son pays d'origine ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
S'agissant du refus de délai de départ volontaire :
- cette décision est entachée d'un vice d'incompétence ;
- elle est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
S'agissant de la fixation du pays de destination :
- cette décision est entachée d'un vice d'incompétence ;
- elle est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il encourt des risques pour sa sécurité et sa vie en cas de retour dans son pays d'origine en raison de fausses plaintes déposées à son encontre et qu'il ne peut bénéficier des soins nécessaires à son état de santé dans son pays d'origine.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 juin 2024, le préfet de police de Paris, représenté par le cabinet Actis avocats, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Medjahed, premier conseiller, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 juin 2024 :
- le rapport de M. Medjahed, magistrat désigné, et la notification par celui-ci aux parties que le jugement à intervenir paraît susceptible d'être fondé sur les moyens soulevés d'office tirés :
* d'une part, de l'irrecevabilité des conclusions à fin d'annulation des décisions du 19 avril 2024 portant obligation de quitter sans délai le territoire français et fixation du pays de destination en raison de leur inexistence dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de police aurait édicté, le 19 avril 2024, de telles décisions alors au demeurant qu'il ressort seulement des pièces du dossier que le préfet de police a prononcé à l'encontre du requérant, le 19 avril 2024, une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois à la suite d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixation du pays de destination édicté le 2 juin 2023 et notifié le 9 juin 2023 ;
* d'autre part, de l'irrecevabilité des conclusions à fin d'annulation de la décision du 19 avril 2024 portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois en l'absence de moyen au soutien de ces conclusions ;
- les observations de Me Bregeras, représentant M. C, présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient en outre que l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois est entachée d'un vice d'incompétence, qu'elle est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement du 19 avril 2024 et qu'elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales.
Le préfet de police n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. C, né le 10 mai 1985 à Munshiganj au Bangladesh, de nationalité bangladaise, déclare être entré en France le 28 février 2022. Sa demande d'asile a été définitivement rejetée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 29 novembre 2022. M. C a ensuite fait l'objet d'un arrêté du 2 juin 2023 notifié le 9 juin suivant par lequel le préfet de police de Paris l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par un arrêté 19 avril 2024, le préfet de police a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois avec un signalement pour cette durée dans le système d'information Schengen. Par la présente requête, M. C demande l'annulation des décisions du 19 avril 2024 par lesquelles le préfet de police l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois.
Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ".
3. M. C a présenté un mémoire complémentaire avec l'aide d'un avocat commis d'office qui l'a également assisté lors de l'audience. Dans les circonstances de l'espèce, M. C est ainsi réputé avoir bénéficié effectivement du droit qu'il tirait de la loi du 10 juillet 1991. Dès lors, eu égard aux conditions dans lesquelles elle a été présentée, sa demande tendant à être admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire doit être rejetée.
Sur la recevabilité :
4. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. C aurait fait l'objet, le 19 avril 2024, de décisions portant obligation de quitter sans délai le territoire français et fixation du pays de destination. L'arrêté du 19 avril 2024, qui ne comporte pas de telles décisions, a pour objet de prononcer à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois à la suite d'un arrêté devenu définitif portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixation du pays de destination édicté le 2 juin 2023 et notifié le 9 juin suivant. Dès lors, les conclusions à fin d'annulation des décisions du 19 avril 2024 portant obligation de quitter sans délai le territoire français et fixation du pays de destination, dirigées contre des décisions inexistantes, sont irrecevables et doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
5. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision inexistante du 19 avril 2024 portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté en conséquence du rejet des conclusions à fin d'annulation de cette décision.
6. En deuxième lieu, par un arrêté n° 2024-00349 du 18 mars 2024 régulièrement publié au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture de police n° 75-2024-167 du 18 mars 2024, le préfet de police a donné à Mme B A, attachée d'administration de l'Etat, délégation à l'effet de signer les décisions dans la limite de ses attributions, dont relève la police des étrangers, en cas d'absence ou d'empêchement d'autorités dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elles n'ont pas été absentes ou empêchées lors de la signature de l'acte attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué doit être écarté comme manquant en fait.
7. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
8. Le requérant ne produit aucune pièce ni aucun élément de nature à établir une quelconque insertion personnelle et familiale en France. Il ne justifie pas davantage d'une durée de séjour suffisante pour caractériser une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale. S'il ressort des pièces du dossier qu'il a exercé une activité professionnelle dans la restauration en contrat à durée déterminée de décembre 2022 à la date de la décision attaquée, soit dix-sept mois, la durée de cette insertion professionnelle n'est pas suffisante. En outre, il n'établit pas, par les pièces médicales produites, que son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Enfin, la circonstance qu'il craint d'être persécuté en cas de retour dans son pays d'origine est inopérante à l'encontre de la décision lui interdisant un retour sur le territoire français pour une durée de douze mois. Par suite, en l'absence de justification d'une insertion professionnelle ou personnelle particulière en France, M. C n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cet arrêté a été pris. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention précitée doit être écarté.
9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision attaquée doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles liées aux frais du litige.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. C est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C C et au préfet de police de Paris.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
N. MEDJAHED
La greffière,
E. FLORENTINY
La République mande et ordonne au préfet de police de Paris, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.