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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2411498

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2411498

vendredi 21 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2411498
TypeDécision
FormationSection 8 - Chambre 2
Avocat requérantSILVA MACHADO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 mai 2024, M. D F C, domicilié chez M. A 61, rue François Truffaut, 75012 Paris, représenté par Me Silva Machado, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 7 mai 2024, par lequel le Préfet de Seine-et-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre au Préfet de Seine-et-Marne de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire :

- Le signataire est incompétent ;

- l'arrêté attaqué n'est pas motivé et n'a pas été précédé d'un examen réel et sérieux de sa situation ;

- la base légale de la décision est erronée ;

- le préfet de police a commis une erreur manifeste d'appréciation et méconnu l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.

- l'arrêté porte atteinte aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision lui refusant un délai de départ volontaire :

- Cette décision est insuffisamment motivée ;

- Cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il ne présente pas de risque de fuite.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale par voie d'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'insuffisance de motivation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juin 2024, le préfet de Seine-et-Marne demande une substitution de base légal et conclut au rejet de la requête.

Vu l'arrêté attaqué ;

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 ;

- la loi du10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

Le président du Tribunal a désigné Mme Hnatkiw en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Ont été entendus, au cours de l'audience publique du 14 juin 2024 :

- le rapport de Mme Hnatkiw ;

- les observations de Me Silva Machado, représentant M. F C;

Considérant ce qui suit :

1. M. F C, ressortissant brésilien, demande l'annulation de l'arrêté du 7 mai 2024 par lequel le préfet de Seine-et-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trente-six mois.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

Sur les moyens communs aux différentes décisions :

2. Par un arrêté n° 23/BC/129 du 26 septembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratif spécial de la préfecture de Seine-et-Marne du même jour, le préfet de Seine-et-Marne a donné délégation à Mme E B, adjointe à la cheffe du bureau de l'éloignement, pour signer tous actes, arrêtés et décisions dans la limite de ses attributions. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision contestée manque en fait.

3. L'arrêté contesté comporte l'énoncé des dispositions légales dont il a été fait application ainsi que des circonstances de fait au vu desquelles elle a été prise et notamment, de la situation personnelle et administrative du requérant. Contrairement à ce que soutient le requérant, le préfet de Seine-et-Marne n'était pas tenu de mentionner de manière exhaustive tous les éléments relatifs à la situation personnelle dont il entendait se prévaloir. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré d'une insuffisance de la motivation n'est pas fondé et doit être écarté.

4. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de Seine-et-Marne aurait insuffisamment examiné la situation du requérant. Il suit de là que le moyen tiré du défaut d'examen ne peut qu'être écarté.

Sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes de l'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile: "L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants :1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; 2° Si l'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée sur le territoire sans être titulaire d'un premier titre de séjour régulièrement délivré () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. F C, ressortissant brésilien, s'est maintenu en France à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée sur le territoire et qu'il n'est pas titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. La décision attaquée, motivée par l'irrégularité de son entrée sur le territoire français, trouve son fondement légal dans les dispositions du 2° du I de l'article L.511-1 du code précité, qui peuvent être substituées à celles du 1°, dès lors que cette substitution de base légale n'a pas pour effet de priver l'intéressé d'une garantie procédurale et, en outre, que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces dispositions. Par suite, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré d'un défaut de base légale de la décision attaquée doit être rejeté.

7. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien- être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Si le requérant fait valoir que le centre de ses intérêts privés et familiaux est en France, il ressort des pièces du dossier qu'il est divorcé au Brésil, que son enfant vit au Brésil, où il a donc des attaches familiales, et que le concubinage allégué avec une Française, à le supposer établi, est récent, n'ayant débuté qu'en décembre 2023. Il n'est présent en France que depuis 2021 et est hébergé chez les parents de sa compagne alléguée. Il ressort de plus des pièces du dossier et il n'est pas contesté que le requérant travaille sans autorisation, faits qui ne témoignent pas de son intégration réussie en France, contrairement à ce qu'il soutient. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, la décision faisant obligation à M. F C de quitter le territoire français n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, elle n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle n'est pas non plus entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision de refus de délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité (), qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

10. Il ressort des mentions figurant sur la décision attaquée que, pour refuser d'octroyer à M. F C un délai de départ volontaire, le préfet de Seine-et-Marne s'est fondé sur la circonstance qu'il existait un risque qu'il se soustraie à l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français en raison du fait qu'il s'est maintenu en France plus de trois mois sans demander de titre de séjour et qu'il ne disposait pas de documents d'identité ou de voyage en cours de validité. Le requérant, qui, de plus, est hébergé par un tiers, ne conteste pas sérieusement ces faits. Il suit de là que le préfet de Seine-et-Marne n'a commis aucune erreur de droit ni aucune erreur manifeste d'appréciation en prenant la décision attaquée.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11. Il résulte de ce qui a été dit plus haut que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français et dirigé contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français ne peut qu'être écarté.

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour.Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

13. Il ressort des pièces du dossier que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an est motivée par la circonstance que M. F C n'est entré en France qu'en 2021, qu'il est divorcé et père d'un enfant au Brésil et que le concubinage allégué avec une Française est récent. Il travaille sans autorisation. Le préfet de Seine-et-Marne doit être regardé comme ayant pris en compte l'ensemble des critères énoncés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation de l'interdiction de retour, de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.

14. Toutefois, le requérant est inconnu des services de police et ne s'est jamais soustrait à une précédente mesure d'éloignement, contrairement à ce que soutient le préfet de Seine-et-Marne. Quand bien même le requérant ne fait état d'aucune circonstance humanitaire, le préfet de Seine-et-Marne, en fixant à trois ans la durée d'interdiction de retour sur le territoire français, a commis une erreur manifeste d'appréciation. Le requérant est, par suite, fondé à demander l'annulation de cette décision. Cependant, une telle annulation ne fait pas obstacle à ce que l'administration, qui a pu régulièrement décider de prendre à l'encontre de M. F C une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français, prenne une nouvelle mesure d'interdiction pour une durée mieux adaptée à sa situation au regard des quatre critères fixés par la loi.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

15. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ". Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. (). ".

16. Le présent jugement, qui annule seulement l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de M. F C, rejette les conclusions tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, refus d'octroi d'un délai de départ volontaire et fixation d'un pays d'éloignement, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

17 Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme demandée par M. F C, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E

Article 1er : La décision du 7 mai 2024 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a fait interdiction à M. F C de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. F C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D F C et au Préfet de Seine-et-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 juin 2024.

La magistrate désignée,

C. HNATKIWLe greffier,

G. MILLET

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2411498

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