Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2411549

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2411549
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3e Section - 3e Chambre
Avocat requérantCABINET ADDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 mai 2024, des mémoires, enregistrés le 13 juin 2024, le 27 août 2024, le 30 septembre 2024, le 4 octobre 2024, le 23 octobre 2024, le 20 juin 2025, le 28 août 2025, et un mémoire récapitulatif, enregistré le 7 mai 2026 et non communiqué, la société à responsabilité limitée Evolution professionnelle, représentée par Me Lebriquir, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d’annuler la décision du 6 mars 2024 par laquelle la caisse des dépôts et consignations (CDC), l’a déréférencée de la plateforme « Mon compte formation » pour une durée de quatre mois, a demandé le recouvrement des sommes versées, et l’a informée du non-paiement des formations inéligibles ;

2°) d’enjoindre à la CDC de débloquer les paiements en attente et de les lui verser dans le délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de cent euros par jour de retard ; et de la référencer à nouveau dans le même délai et sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 4 000 euros en application de l’article L. 761‑1 du code de justice administrative.

La société soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :
- la décision attaquée méconnaît le principe du contradictoire en ce que la CDC a refusé ses demandes de rendez-vous comme sa demande de communication du dossier de contrôle ;
- elle est entachée d’un vice de procédure tiré de l’illégalité des mesures de sauvegarde ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- la sanction repose sur des faits dont la matérialité n’est pas établie en ce qui concerne la croissance rapide du chiffre d’affaires, l’organisation de la prospection, le déroulé des parcours d’inscription, les signalements des titulaires, les disparités de prix, la présence de dossiers finalisés avec des titulaires ayant dépassé l’âge légal de départ en retraite, la preuve de réalisation des actions de formation ;
- la demande de remboursement est entachée d’illégalité dès lors qu’elle est non chiffrée et ne peut être débattue de manière contradictoire.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 12 juin 2025 et le 29 juillet 2025, la caisse des dépôts et consignations conclut, à titre principal, à l’irrecevabilité de la requête, à titre subsidiaire, à son rejet, en tout état de cause, à ce qu’il soit mis à la charge de la société Evolution professionnelle la somme de 4 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

La CDC soutient que :
- la requête est tardive ;
- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Rannou,
- les conclusions de Mme Belkacem, rapporteure publique,
- les observations de Me Guena, substituant Me Nahmias, représentant la CDC,
- la société Evolution professionnelle n’étant ni présente, ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. La société Evolution professionnelle, fondée en octobre 2019 par M. A... B... et nommée jusqu’en décembre 2020 « Agence Recrutement », proposait des bilans de compétences en ligne par l’intermédiaire de la plateforme « Mon compte formation ». Par une décision du 6 mars 2024, la CDC a prononcé son déréférencement de la plateforme « Mon compte formation » pour une durée de neuf mois, le non-paiement des formations en cours inéligibles, et lui a demandé de rembourser les sommes versées au titre de celles-ci. Par la présente requête, la société Evolution professionnelle, renommée en avril 2026 « Arkhon », demande l’annulation de cette décision.

Sur le cadre juridique du litige :

2. Aux termes de l’article R. 6333-6 du code du travail, dans sa rédaction applicable en l’espèce : « Lorsque la Caisse des dépôts et consignations constate un manquement de l'un des prestataires mentionnés à l'article L. 6351-1 aux engagements qu'il a souscrits, elle peut, selon la nature du manquement, lui prononcer un avertissement, refuser le paiement des prestations, demander le remboursement des sommes qu'elle lui a indûment versées et suspendre temporairement son référencement sur le service dématérialisé mentionné à l'article L. 6323-9. Ces mesures, proportionnées aux manquements constatés, sont prises après application d'une procédure contradictoire et selon des modalités que les conditions générales d'utilisation du service dématérialisé précisent. / La décision précise la ou les sanctions prononcées, et, en cas de déréférencement temporaire du prestataire mentionné à l'article L. 6351-1, sa date d'effet et sa durée qui ne peut excéder douze mois. / La Caisse des dépôts et consignations effectue tout signalement utile et étayé des manquements qu'elle constate auprès des autorités compétentes de l'Etat ».

Sur les conclusions à fin d’annulation :

En ce qui concerne la légalité externe de la décision :

3. En premier lieu, d’abord, aux termes de l’article 10 des conditions générales d’utilisation (CGU) de la plateforme « Mon compte formation » applicables en l’espèce : « La procédure de contrôle est impartiale, transparente et contradictoire de façon à permettre un échange contradictoire avec l’Organisme de formation, et le cas échéant le Titulaire du compte ». L’article 13.1.1 des mêmes CGU précise le déroulé de la période contradictoire. Son cinquième alinéa stipule : « Au cours de cette Période Contradictoire, un entretien peut être convenu par les parties afin de favoriser un débat oral et contradictoire ». Il ne résulte pas de ces stipulations, ni d’aucune disposition législative ou réglementaire, que la CDC soit tenue d’accepter une demande d’entretien formulée par un organisme de formation avant de clore la période contradictoire.

4. En l’espèce, il ressort des pièces du dossier que, par un courrier du 2 août 2023 notifié le 11 août 2023, la CDC a informé la société Evolution professionnelle de l’ouverture de la procédure contradictoire prévue à l’article 13 des CGU sus-citées, lui accordant un délai de trente jours à compter de la notification du courrier pour présenter ses observations. Le 18 août 2023, la société a sollicité l’organisation d’un entretien ainsi que la prolongation du délai jusqu’au 31 octobre 2023. Elle a communiqué ses observations le 15 novembre 2023. La CDC a clos la période contradictoire le 6 mars 2024 sans avoir organisé l’entretien sollicité par la société. Toutefois, ainsi qu’il a été exposé au point précédent, elle n’était pas tenue de le faire. Dans ces conditions, la société Evolution professionnelle n’est pas fondée à soutenir que la CDC a méconnu le contradictoire de ce fait. Dès lors, le moyen doit être écarté.

5. Ensuite, d’une part, aux termes de l’article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : « Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ». L’article L. 122-2 du même code dispose : « Les mesures mentionnées à l'article L. 121-1 à caractère de sanction ne peuvent intervenir qu'après que la personne en cause a été informée des griefs formulés à son encontre et a été mise à même de demander la communication du dossier la concernant ». D’autre part, aux termes de l’article L. 121-2 de ce code : « Les dispositions de l’article L. 121-1 ne sont pas applicables : / (…) / 3° Aux décisions pour lesquelles des dispositions législatives ont instauré une procédure contradictoire particulière (…) ».

6. A défaut de procédure législative spéciale organisant la procédure contradictoire que doit suivre la CDC lorsqu'elle envisage d'infliger une sanction, les dispositions de l'article L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration sont applicables et lui imposent de mettre l'organisme de formation contrôlé en mesure de demander la communication du dossier. Toutefois, l'irrégularité tenant à la méconnaissance de cette obligation n'est de nature à entacher d'illégalité la sanction que si elle a privé la personne sanctionnée d'une garantie, notamment celle d'assurer utilement sa défense.

7. Il est constant que la décision en litige ne mentionne pas la possibilité pour la société Evolution professionnelle de demander la communication du dossier la concernant, et que celle-ci n’a demandé cette communication qu’à partir du 18 mars 2024, soit postérieurement à l’édiction de la décision en litige, demande à laquelle la CDC a répondu le 1er octobre 2024 en produisant un extrait présentant le nombre mensuel de dossiers validés de juillet 2021 à juillet 2023, ainsi que les montants engagés correspondants. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que la lettre d’observation présentait de manière précise l’ensemble des griefs de la CDC, ce qui a permis à la société d’assurer utilement sa défense, sans que l’irrégularité tenant à la méconnaissance par la CDC de son obligation de mettre à même la société de demander la communication du dossier la concernant n’ait privé celle-ci d’une quelconque garantie. Dans ces conditions, la société Evolution professionnelle n’est pas fondée à soutenir que la CDC a méconnu le contradictoire de ce fait.

8. Il résulte de ce qui a été exposé aux cinq points précédents que le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire doit être écarté dans ses deux branches.

9. En deuxième lieu, aux termes de l’article R. 6333-8 du code du travail applicable en l’espèce : « Lorsque la Caisse des dépôts et consignations constate un manquement d'un prestataire mentionné à l'article L. 6351-1 aux engagements qu'il a souscrits de nature à porter une atteinte grave aux intérêts publics, elle peut suspendre temporairement le paiement du prestataire et son référencement sur le service dématérialisé. / Ces mesures sont d'effet immédiat et peuvent être maintenues jusqu'au terme de la procédure contradictoire mentionné au premier alinéa de l'article R. 6333-6 du code du travail ». L’article 4.2.1 des conditions particulières d’utilisations de la plateforme « Mon compte formation » applicables aux organismes de formation (CP-OF) applicables stipule : « Afin de protéger les Usagers et à des fins de prévention de la fraude, la CDC se réserve la possibilité, lorsqu’un Organisme de formation fait l’objet d’une enquête par ses services ou les services de contrôles de l’Etat, notamment : / - de suspendre la publication d’Offres de formation ; / - de geler les demandes de réservation ; / - de suspendre les règlements à l’Organisme de formation ; / - de suspendre le référencement de l’Organisme de formation sur l’espace professionnel. / Ces mesures sont déterminées par la CDC de manière proportionnée. Conformément à l’article R. 6333-8 du code du travail (…), ces mesures sont appliquées de manière immédiate et sont maintenues jusqu’à la notification de la décision précisant les suites données au contrôle au terme de la période contradictoire prévue à l’article 13 des CG ».

10. D’une part, l’illégalité éventuelle de la mesure de sauvegarde prise par la Caisse des dépôts et consignations est sans incidence sur la légalité de la décision de sanction du 6 mars 2024, seule en cause en l’espèce. D’autre part, il ne résulte pas des dispositions et stipulations mentionnées au point précédent que la durée d’application des mesures conservatoires soit plafonnée. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que leur durée d’application aurait été disproportionnée est inopérant. Dès lors, le moyen doit être écarté.

11. En troisième lieu, la décision attaquée cite les articles du code du travail et des CGU de la plateforme « Mon Compte Formation » qui la fondent en droit, ainsi que les éléments de fait ayant conduit la CDC à sanctionner la société. Dès lors, elle comporte l’énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent de fondement et la société Evolution professionnelle n’est pas fondée à soutenir que la décision attaquée est insuffisamment motivée.

En ce qui concerne la légalité interne de la décision :

S’agissant de la matérialité des griefs :

12. Pour édicter la décision en litige, la CDC s’est fondée sur le fait que la société Evolution professionnelle ne justifiait ni la croissance rapide de son chiffre d’affaires en juin 2023, ni l’organisation mise en place pour ses atteindre ses prospects, ni la trop grande rapidité des parcours dans le processus d’inscription, ni les pratiques commerciales interdites signalées par des titulaires de comptes personnels de formation (CPF), ni la disparité des prix pour une même action de formation, ni la présence de dossiers finalisés avec des titulaires ayant dépassé l’âge légal de départ en retraite, ni la preuve de la réalisation des actions de formation qu’elle a dispensées.

13. Premièrement, la CDC a estimé que la forte croissance du chiffre d’affaires entre mars 2023, où la société avait vendu douze dossiers pour un montant de 20 192 euros, et juin 2023, où elle a vendu 393 dossiers pour un montant de 717 017 euros, « engendre un doute sérieux quant [aux] pratiques commerciales » de la société et à ses « techniques de vente vis-à-vis des titulaires ». La société, qui conteste toute irrégularité, soutient que les chiffres de vente produits par la CDC sont incorrects dès lors que son chiffre d’affaires total de 2023 a été de 683 670 euros et que son processus de prospection reposait sur plusieurs canaux, tous légaux. Toutefois, d’une part, le chiffre d’affaires réalisé en 2023 par la société est indépendant des montants engagés à la suite d’achats d’offres sur la plateforme « Mon compte formation », dès lors que les paiements des formations engagées n’ont lieu que postérieurement, et que tous les paiements ont été suspendus le 2 août 2023. D’autre part, si la société produit des factures attestant de dépenses publicitaires auprès d’un moteur de recherche, le caractère récurrent et régulier de ces dépenses ne permet pas d’expliquer le pic de juin 2023. Enfin, si la société produit des factures attestant de dépenses rédactionnelles pour alimenter un site Internet en vue d’améliorer son référencement naturel, ces documents ne sont pas datés et la société ne produit aucun élément attestant de l’existence de ce site Internet, notamment son adresse web. Dans ces conditions, la société Evolution professionnelle ne peut être regardée comme contestant utilement la matérialité du grief tiré de la forte croissance du chiffre d’affaires en juin 2023.

14. Deuxièmement, aux termes des trois derniers alinéas de l’article 3.3.1 des CP-OF applicables : « (…) les Organismes de formation (…) ne peuvent pas se substituer à un Titulaire pour l’activation de son compte sur la Plateforme (…). / À ce titre, tout Organisme de formation référencé sur la Plateforme s’engage à ne pas demander (…) : (…) / - ses données d’authentification à Mon Compte Formation ou à France Connect + ; (…). / Lorsqu’il est sollicité par un Titulaire de compte à des fins d’activation de son compte, il appartient à l’Organisme de formation d’informer le Titulaire qu’un guide de connexion est disponible sur la Plateforme et qu’une assistance technique peut l’accompagner par téléphone dans sa démarche ».

15. La CDC a estimé que la durée inférieure à une minute du processus d’inscription de 67 stagiaires était incompatible avec ce que ce processus impliquait, à savoir la création du dossier sur la plateforme, l’échange téléphonique avec la société, puis l’acceptation de la formation. La société soutient, d’abord, que si elle a parfois renvoyé des titulaires à un tutoriel expliquant le fonctionnement de France Connect+ en 2022, elle n’a jamais activé leur compte à distance, ensuite, que ses téléconseillères disposaient de trames commerciales permettant une inscription très rapide, et, enfin, que ces 67 dossiers ne représentent que 1,9 % des formations qu’elle a assurées. Toutefois, d’une part, la société n’explique pas comment ces titulaires ont pu s’inscrire en moins d’une minute alors que la consultation du tutoriel s’ajoutait aux étapes précitées. D’autre part, les trames présentées par la société ne permettent pas de justifier cette rapidité d’inscription. Enfin, le nombre de dossiers concernés, à supposer même qu’il puisse être considéré comme faible, est sans incidence dès lors que la société ne parvient pas à justifier la rapidité de ces inscriptions. Dans ces conditions, la société Evolution professionnelle ne peut être regardée comme contestant utilement la matérialité du grief tiré de la trop grande rapidité du processus d’inscription de 67 stagiaires.

16. Troisièmement, aux termes de l’article L. 6323-8-1 du code du travail : « Est interdite toute prospection commerciale des titulaires d'un compte personnel de formation, par voie téléphonique, par message provenant d'un service de communications interpersonnelles, par courrier électronique ou sur un service de réseaux sociaux en ligne visant à : / 1° Collecter leurs données à caractère personnel, notamment le montant des droits inscrits sur [leur compte personnel de formation] (…) ; / 2° Conclure des contrats portant sur des actions [de formation] (…) ». Aux termes de l’article 3.3.1 des CP-OF de « Mon compte formation » applicables, sont interdits aux organismes de « la prospection par appels téléphoniques et courriels ainsi que les sollicitations sur les réseaux sociaux, dans le but de collecter des données personnelles ou obtenir l’inscription à des actions de formation éligible au compte personnel de formation », tout comme le fait de demander à un titulaire de CPF son numéro de sécurité sociale.

17. La CDC indique dans sa décision en litige que des titulaires de CPF ont témoigné, d’une part, que la société requérante les a démarchés ou leur a demandé leur numéro de sécurité sociale, en méconnaissance des dispositions et stipulations citées au point précédent, d’autre part, avoir été démarchés par des entités domiciliées à la même adresse que la société requérante se présentant comme des cabinets de recrutement, qui leur ont demandé de souscrire un bilan de compétences auprès de la société requérante en vue de leur proposer des offres d’emploi, ce qui est susceptible de constituer une méconnaissance des stipulations des CP-OF citées au point précédent. La société, qui se prévaut de la présomption d’innocence et de l’absence de toute procédure pénale, soutient que ces faits ne sont pas avérés, que ses téléconseillères sont sensibilisées à l’absence de démarchage, et que l’identité de domiciliation des quatre « cabinets de recrutement » qui renvoyaient vers ses services est une coïncidence, dès lors que de nombreuses sociétés utilisent un même service de domiciliation au 128, rue de la Boétie à Paris (75008). Toutefois, d’une part, il ressort du contenu même des trames structurant les appels des téléconseillères produites par la société que certains appels ressortissaient du démarchage. D’autre part, la circonstance que la société n’ait pas fait l’objet de poursuite pénale est sans incidence sur la constatation de manquements dans le cadre d’une sanction administrative. Dans ces conditions, la société Evolution professionnelle ne peut être regardée comme contestant utilement la matérialité du grief tiré des démarchages illégaux signalés par des titulaires de CPF.

18. Quatrièmement, aux termes de l’article R. 6316-6 du code du travail : « Les organismes financeurs mentionnés à l'article L. 6316-1 veillent à l'adéquation financière des prestations achetées aux besoins de formation, à l'ingénierie pédagogique déployée par le prestataire, à l'innovation des moyens mobilisés et aux tarifs pratiqués dans des conditions d'exploitation comparables pour des prestations analogues ». Aux termes de l’article 7.1 des CGU de « Mon compte formation » applicables : « L’Organisme de formation s’engage, conformément aux articles L. 112-1 et suivants du code de la consommation, à être transparent sur son prix et rend, à ce titre, accessibles sur tout support adapté ses conditions tarifaires. / (…) / Lorsque le prix de l’Action de formation peut être ajusté (notamment en fonction des besoins de personnalisation de l’offre), l’Organisme de formation en informe préalablement le Titulaire de compte et met à sa disposition les modalités de calcul du prix. En tout état de cause, il ne peut en aucun cas fixer le prix de l’Action de formation proposée en fonction des droits disponibles sur le Compte du titulaire. [Cette] pratique (…) pourra être considérée comme une pratique commerciale trompeuse et pourra être sanctionnée selon les modalités prévues à l’article 13 des présentes conditions générales et à l’article 4 des CP ».

19. La CDC a estimé que la société avait méconnu les dispositions et stipulations citées au point précédent au regard des 184 tarifs différents pratiqués pour les 549 dossiers correspondant à la même action de formation d’une durée de vingt-quatre heures « Bilan de compétences EPI », de 492 à 4000 euros, et des 48 tarifs différents appliqués pour la même action de formation « Bilan de compétences EPH », de 500 à 2000 euros. Si la société soutient que la pratique de remises commerciales est bénéfique pour la CDC comme pour les clients, et que les organismes certificateurs n’ont pas remis en cause la qualité des formations, elle n’explique toutefois pas ces différences de prix pour des formations identiques. Dans ces conditions, la société Evolution professionnelle ne peut être regardée comme contestant utilement la matérialité du grief tiré de l’inadéquation financière des prestations achetées par les titulaires de CPF.

20. Cinquièmement, aux termes du troisième alinéa de l’article L. 6323-3 du code du travail : « Le compte personnel de formation cesse d'être alimenté et les droits qui y sont inscrits ne peuvent plus être mobilisés lorsque son titulaire remplit l'une des conditions mentionnées aux 1° à 3° de l'article L. 5421-4 » du même code, lequel liste les différents cas où des retraités bénéficiant d’un taux plein. Aux termes de de ce même code : « Le bilan de compétences mentionné au 2° de l'article L. 6313-1 comprend, sous la conduite du prestataire effectuant ce bilan, les trois phases suivantes : / 1° Une phase préliminaire qui a pour objet : / a) D'analyser la demande et le besoin du bénéficiaire ; / b) De déterminer le format le plus adapté à la situation et au besoin ; / c) De définir conjointement les modalités de déroulement du bilan ; / 2° Une phase d'investigation permettant au bénéficiaire soit de construire son projet professionnel et d'en vérifier la pertinence, soit d'élaborer une ou plusieurs alternatives ; / 3° Une phase de conclusions qui, par la voie d'entretiens personnalisés, permet au bénéficiaire : / a) De s'approprier les résultats détaillés de la phase d'investigation ; / b) De recenser les conditions et moyens favorisant la réalisation du ou des projets professionnels ; / c) De prévoir les principales modalités et étapes du ou des projets professionnels, dont la possibilité de bénéficier d'un entretien de suivi avec le prestataire de bilan de compétences ».

21. La CDC estimé a estimé que la société Evolution professionnelle ne justifiait pas avoir cherché à vérifier, dans les 119 dossiers correspondant des titulaires de CPF âgés de plus de 62 ans, dont 37 concernaient des titulaires âgés de plus de 67 ans, si ceux-ci avaient la capacité à mobiliser leur compte. La société se prévaut des lois anti-discriminations pour justifier de n’avoir pas demandé leur date de naissance aux titulaires, ainsi que du fait que ces dossiers ne correspondent qu’à 3,3 % de son activité. Toutefois, d’une part, la société ne justifie pas avoir, conformément aux dispositions du 1° de l’article R. 6313-4 du code du travail citées au point précédent, analysé la demande et le besoin de ces bénéficiaires alors même que cette analyse aurait dû la conduire à comprendre qu’ils étaient susceptibles d’avoir dépassé l’âge requis pour bénéficier d’une retraite à taux plein. D’autre part, le nombre de dossiers concernés, à supposer même qu’il puisse être considéré comme faible, est sans incidence dès lors que la société ne parvient pas à justifier sa méconnaissance de ces dispositions. Dans ces conditions, la société Evolution professionnelle ne peut être regardée comme contestant utilement la matérialité du grief tiré de la présence de dossiers finalisés avec des titulaires de CPF ayant dépassé l’âge légal de départ en retraite.

22. Sixièmement, d’une part, aux termes du premier alinéa de l’article 5.1.2 des CP-OF de « Mon compte formation » applicables : « (…) La CDC peut notamment demander à l’Organisme de formation, à tout moment pendant une période de 5 (cinq) ans à compter de l’exécution de la formation, toutes pièces justifiant la réalisation de la formation, l’accompagnement du Stagiaire, la mise en œuvre des moyens nécessaires à la réalisation de la formation et attestant de la cohérence entre les parcours de formation et les attendus de la certification visée. Ces pièces devront également permettre d’identifier de manière probante le stagiaire ayant réalisé la formation ». En l’espèce, la CDC a, dans le cadre de la procédure contradictoire, demandé à la société de communiquer différents documents correspondant à un échantillon de 102 actions de formations.

23. D’autre part, aux termes de l’article D. 6313-3-1 du code du travail : « La mise en œuvre d'une action de formation en tout ou partie à distance comprend : / 1° Une assistance technique et pédagogique appropriée pour accompagner le bénéficiaire dans le déroulement de son parcours ; / 2° Une information du bénéficiaire sur les activités pédagogiques à effectuer à distance et leur durée moyenne ; / 3° Des évaluations qui jalonnent ou concluent l'action de formation. »

24. La CDC a estimé que la société Evolution professionnelle, dont l’action consistait en la vente de bilans de compétences réalisés à distance, ne justifiait pas de la réalisation de ceux-ci au regard de leur brièveté et du faible nombre d’heures d’entretiens en tête-à-tête, et que, au surplus, elle avait méconnu les dispositions du code du travail citées au point précédent. La société soutient que la CDC ne justifie pas ses allégations, dès lors qu’aucune disposition législative ni réglementaire n’encadre la durée minimale d’un bilan de compétences. Toutefois, d’une part, les dossiers individuels produits par la société indiquent qu’elle facturait des bilans de compétences de 24 heures sur cinq jours ne comprenant que 2 à 3 heures d’échanges en face à face avec un conseiller, le reste étant constitué de travail personnel qui n’aurait pas dû être pris en compte dans le total de 24 heures. D’autre part, au regard du contenu d’un bilan de compétences tel que défini par les dispositions de l’article R. 6313-4 du code du travail citées au point 20, la société ne conteste utilement ni l’insuffisance de quatre sessions de trente minutes à une heure en face-à-face pour réaliser un bilan de compétences, ni l’insuffisance de la durée de cinq jours pour l’ensemble du processus. Enfin, la société ne justifie pas avoir respecté les dispositions de l’article D. 6313-3-1 du code du travail citées au point précédent. Dans ces conditions, la société Evolution professionnelle ne peut être regardée comme contestant utilement la matérialité du grief tiré de l’inexécution des actions de formation qu’elle a réalisées.

25. Il résulte de ce qui a été exposé aux points 12 à 24 que les griefs déterminés pas la CDC à l’encontre de la société requérante sont établis et étaient de nature à permettre à la CDC de prononcer une sanction.

S’agissant du quantum de la sanction :

26. Il résulte des termes mêmes de la décision en litige que la CDC a demandé à la société le remboursement des sommes versées pour les dossiers ayant fait l’objet d’une prise en charge sans indiquer le montant total de ce remboursement, se contentant d’annexer une liste de 3318 numéros ne comportant aucune précision sur le contenu des formations associées à ces numéros, ni sur le montant versé par la CDC. Toutefois, d’une part, dès lors que la société Evolution professionnelle ne vendait que des bilans de compétences dont, pour les motifs exposés au point 24, elle n’a pas justifié l’exécution, la CDC pouvait exiger le remboursement de l’ensemble des dossiers qu’elle avait pris en charge. D’autre part, la société est en mesure de connaître les montants qu’elle a reçus de la CDC au titre de ces dossiers. Dans ces conditions, la société requérante n’est pas fondée à soutenir que la demande de remboursement est entachée d’illégalité dès lors qu’elle est non chiffrée et ne peut être débattue de manière contradictoire. Le moyen doit, dès lors, être écarté.

27. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée par la CDC en défense, que la société Evolution professionnelle n’est pas fondée à demander l’annulation de la décision du 6 mars 2024. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d’injonction doivent également être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

28. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la CDC, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société Evolution professionnelle demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de cette société une somme de 1 800 euros au titre des frais exposés par la CDC et non compris dans les dépens.




D E C I D E :

Article 1er : La requête de société Evolution professionnelle est rejetée.

Article 2 : La société Evolution professionnelle versera 1 800 (mille huit cents) euros à la caisse des dépôts (CDC) au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Evolution professionnelle et à la caisse des dépôts et consignations (CDC).


Délibéré après l'audience du 15 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

- M. Gracia, président,
- M. Claux, premier conseiller,
- M. Rannou, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.


Le rapporteur,




G. RANNOU
Le président,




J-Ch. GRACIA


La greffière,




S. LOUISOR

La République mande et ordonne au Premier ministre en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.