mercredi 10 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2413119 |
| Type | Décision |
| Formation | Section 8 - Chambre 2 |
| Avocat requérant | CROSNIER |
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance de renvoi du 17 mai 2024, la présidente du tribunal administratif de Montreuil a transmis au tribunal administratif de Paris la requête de Mme A B, enregistrée le 16 mai 2024.
Par cette requête et un mémoire enregistré le 28 juin 2024, Mme B, représentée par Me Crosnier, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 14 mai 2024 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligée à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de son renvoi et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de lui délivrer un certificat de résidence algérien ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme B soutient que :
- l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur d'appréciation dès lors que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public ;
- il est entaché d'une erreur d'appréciation dès lors qu'elle présente des garanties de représentation sur le territoire français ;
- il porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale, en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et libertés fondamentales.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Calladine en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Calladine ;
- les observations orales de Mme B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.
Le préfet de la Seine-Saint-Denis n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 14 mai 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis a fait obligation à Mme B, ressortissante algérienne née le 3 décembre 1999, de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel elle sera renvoyée en cas d'exécution d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant douze mois. Mme B demande l'annulation de cet arrêté.
Sur la légalité de l'arrêté du 14 mai 2024 :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / (). " Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "
3. D'une part, il est constant que Mme B n'a pas sollicité le renouvellement du titre de séjour dont elle a été titulaire du 27 mars 2019 au 31 décembre 2019 en qualité d'étudiante. Sa situation entre donc dans le cas prévu au 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile permettant au préfet d'édicter à son égard une obligation de quitter le territoire français. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que Mme B a été scolarisée en France en classe de 3e professionnelle au titre de l'année 2015/2016 puis en lycée professionnel les années suivantes et y a obtenu son bac professionnel en juillet 2019. Elle a été inscrite en BTS pour l'année 2020/2021, a travaillé comme employée polyvalente entre septembre 2021 et mars 2022 et occupe un logement stable à Saint-Ouen pour lequel elle produit des quittances de loyers entre octobre 2022 et janvier 2024. Elle doit ainsi être regardée, ainsi qu'elle le soutient comme séjournant en France depuis 2015. En revanche, si elle soutient qu'elle est orpheline de mère et que résident sur le territoire français son père, deux sœurs, un frère, des tantes et des cousins, elle ne justifie pas de ces attaches familiales. En outre, elle est célibataire et sans enfant. Ainsi, en dépit de la durée de son séjour sur le territoire français et du jeune âge auquel elle est entrée en France, et compte tenu de l'absence d'éléments établissant les liens familiaux dont elle se prévaut, la décision obligeant Mme B à quitter le territoire français n'a pas porté au droit de celle-ci au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs de cette décision. Le préfet de la Seine-Saint-Denis n'a donc pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () / 3° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour, sans en avoir demandé le renouvellement ;/ () / () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. "
5. Ainsi qu'il a été dit, Mme B n'a pas sollicité le renouvellement de son titre de séjour qui a expiré le 31 décembre 2019. Pour ce seul motif, qui est notamment retenu par le préfet de la Seine-Saint-Denis, celui-ci pouvait l'obliger à quitter le territoire français, sans lui accorder un délai de départ volontaire, quand bien même elle présenterait des garanties de représentation suffisantes et quand bien même le comportement de Mme B ne représenterait pas une menace à l'ordre public. Le préfet n'a donc pas fait une inexacte application des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. (). " Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. (). "
7. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les motifs qu'invoque l'autorité compétente sont de nature à justifier légalement dans son principe et sa durée la décision d'interdiction de retour et si la décision ne porte pas au droit de l'étranger au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise.
8. Le préfet de la Seine-Saint-Denis a considéré que Mme B représentait une menace à l'ordre public. Si elle a été interpellée pour des faits de vol à l'étalage en réunion, ceux-ci ont donné lieu à convocation devant le délégué du procureur aux fins de notification d'une simple contribution citoyenne. Le caractère isolé de ces faits et leur faible gravité ne permettent pas de qualifier la présence de l'intéressée sur le territoire français de menace à l'ordre public. En outre, compte tenu de la durée du séjour de Mme B sur le territoire français, où elle a été scolarisée pendant plusieurs années, et alors qu'elle n'a pas été précédemment destinataire d'une mesure d'éloignement, le prononcé d'une interdiction de retour en France d'une durée de douze mois porte au droit de Mme B au respect de sa vie privée et familiale, garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, une atteinte excessive.
9. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B est seulement fondée à demander l'annulation de la décision du préfet de la Seine-Saint-Denis du 14 mai 2024 prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois.
Sur l'injonction :
10. Mme B n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis de la munir d'un certificat de résidence algérien doivent ainsi être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1 : La décision du 14 mai 2024 interdisant à Mme B le retour sur le territoire français durant douze mois est annulée.
Article 2 : L'Etat versera à Mme B une somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet de la Seine-Saint-Denis.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2024.
La magistrate désignée,
A. CalladineLa greffière,
N. Tabani
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2509646
Le Tribunal Administratif de Paris a été saisi par M. A d’une demande d’exécution d’un précédent jugement du 12 décembre 2023, qui enjoignait au préfet du Val-de-Marne de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour. Le tribunal constate que le préfet a pris un arrêté le 13 mars 2025 refusant le titre de séjour et obligeant M. A à quitter le territoire, ce qui constitue un réexamen de sa situation. En conséquence, le jugement initial est regardé comme entièrement exécuté, et la demande d’exécution de M. A est rejetée. Cette solution est fondée sur l’article L. 911-4 du code de justice administrative.
17/07/2025
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2431462
24/12/2024
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2429414
24/12/2024
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2406989
24/12/2024