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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2416517

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2416517

vendredi 15 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2416517
TypeDécision
Formation5e Section - 4e Chambre - R.222-13
Avocat requérantCABINET SELARL SMETH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 19 juin, 3 juillet et 26 septembre 2024, M. A B, représenté par la Selarl Smeth, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 juin 2024 par lequel le préfet de police de Paris l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois et l'a informé de son signalement aux fins de non-admission pour cette durée dans le système d'information Schengen ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de procéder à l'effacement de son signalement dans le système d'information Schengen et, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " vie privée et familiale " sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de travail sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il réside sur le territoire français depuis l'âge de 2 ans, soit une durée de 20 ans, sous couvert de titres de séjour portant la mention " vie privée et familiale " délivrés depuis sa majorité, qu'il y a suivi toute sa scolarité, qu'il justifie d'une convocation en préfecture pour le renouvellement de son titre de séjour, qu'il a une compagne ressortissante française, qu'il réside en France avec sa grand-mère, sa mère et ses sœurs et y justifie d'une intégration professionnelle et qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public car les faits pour lesquels il a été condamné ne sont pas d'une gravité telle qu'ils justifient tant la qualification de menace à l'ordre public que l'édiction d'une mesure d'éloignement ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;

S'agissant du refus de délai de départ volontaire :

- cette décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est entachée de plusieurs erreurs de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que, contrairement à ce qu'a relevé le préfet de police dans l'arrêté attaqué, il a demandé le renouvellement de son dernier titre de séjour et de son passeport, que sa demande n'était ni manifestement infondée ni frauduleuse, qu'il justifie résider de manière stable chez sa grand-mère, que les faits pour lesquels il a été condamné ne sont pas d'une gravité telle qu'ils justifient tant la qualification de menace à l'ordre public que l'édiction d'une mesure d'éloignement ;

S'agissant de la fixation du pays de destination :

- cette décision est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

- cette décision est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle méconnaît les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation car son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il justifie de l'existence et de l'ancienneté de ses liens en France ;

- elle est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

S'agissant du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen :

- cette décision est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 septembre 2024, le préfet de police, représenté par le cabinet Actis avocats, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Medjahed, premier conseiller, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 11 octobre 2024 :

- le rapport de M. Medjahed, magistrat désigné, et la notification par celui-ci aux parties que le jugement à intervenir paraît susceptible d'être fondé sur le moyen soulevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions tendant à l'annulation de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dès lors qu'une telle information ne constitue pas une décision distincte de la mesure d'interdiction de retour et n'est, dès lors, pas susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir ;

- les observations de M. B qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.

Le préfet de police n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré, présentée par M. B, a été enregistrée le 11 octobre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né le 20 mai 2000 à Kinshasa en République démocratique du Congo, de nationalité congolaise, déclare être entré en France en 2002 alors qu'il était âgé de deux ans. Il a bénéficié en dernier lieu d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " valable du 20 janvier 2020 au 19 janvier 2024 dont il n'a demandé le renouvellement que le 3 avril 2024, soit après son expiration. Par un arrêté du 4 juin 2024, le préfet de police de Paris l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois avec un signalement pour cette durée dans le système d'information Schengen. Par la présente requête, M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Lorsque l'administration oppose à un ressortissant étranger un motif lié à la menace à l'ordre public pour l'obliger à quitter le territoire français, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision. La menace pour l'ordre public s'apprécie au regard de l'ensemble des éléments de fait et de droit caractérisant le comportement personnel de l'étranger en cause. Il n'est donc ni nécessaire, ni suffisant que le demandeur ait fait l'objet de condamnations pénales. L'existence de celles-ci constitue cependant un élément d'appréciation au même titre que d'autres éléments tels que la nature, l'ancienneté ou la gravité des faits reprochés à la personne ou encore son comportement habituel.

4. M. B justifie résider sur le territoire français au moins depuis la rentrée scolaire de septembre 2005, soit depuis l'âge de cinq ans et, par suite, depuis près de dix-neuf ans à la date de la décision attaquée, dont au moins quatre ans sous couvert d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale ". Il établit par ailleurs avoir été scolarisé durant toute cette période jusqu'à l'année scolaire 2017/2018 en CAP cuisine et l'obtention d'un certificat de formation générale délivrée le 9 juillet 2018, avoir obtenu, le 9 novembre 2023, une attestation de résultat dans le cadre d'une formation " passeport sécurité intérim " dans le secteur du BTP et avoir exercé diverses expériences professionnelles en apprentissage et en intérim dans les secteurs du BTP, de la restauration et de la boulangerie d'août 2018 à décembre 2023. En outre, il justifie de la présence sur le territoire français de sa mère et de sa grand-mère, toutes deux de nationalité française, et être en couple avec une ressortissante française. Si le préfet de police s'est fondé, pour obliger M. B à quitter le territoire français, sur la circonstance non contestée que le requérant a été condamné le 21 mars 2024 par le Tribunal correctionnel de Paris à une peine de dix mois d'emprisonnement pour des faits de violences aggravées par deux circonstances suivies d'une incapacité supérieure à huit jours, récidive et dégradation ou détérioration d'un bien appartenant à autrui et si ces faits caractérisent manifestement une menace pour l'ordre public, cette seule condamnation ne peut être regardée comme d'une gravité telle qu'elle puisse justifier l'atteinte portée au droit de M. B de mener une vie privée et familiale normale en France. Par suite, compte tenu notamment de la présence avérée sur le territoire français de M. B durant la quasi-totalité de son existence et de celle de sa mère et de sa grand-mère de nationalité française et de sa relation avec une ressortissante française ainsi que du caractère isolé de la condamnation pénale dont il a fait l'objet en 2024, il est fondé à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet de police a méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du préfet de police du 4 juin 2024 portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, celles refusant un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois avec signalement aux fins de non-admission pour cette durée dans le système d'information Schengen.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

6. Le présent jugement, qui annule l'interdiction de retour sur le territoire français, implique nécessairement l'effacement sans délai du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen résultant de cette décision. Il est par suite enjoint au préfet de police, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, de prendre toute mesure pour procéder à l'effacement du signalement de M. B aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Il y a lieu d'accorder un délai d'un mois au préfet de police pour y procéder. L'annulation de l'arrêté du 4 juin 2024 n'implique aucune autre mesure d'exécution.

Sur les frais liés au litige :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, qui est la partie perdante dans la présente instance, la somme de 1 500 euros à verser à M. B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de police du 4 juin 2024 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de prendre toute mesure, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, pour procéder à l'effacement du signalement de M. B aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Article 3 : L'État versera à M. B une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de police de Paris.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 novembre 2024.

Le magistrat désigné,

N. MEDJAHED

La greffière,

E. FLORENTINY

La République mande et ordonne au préfet de police de Paris, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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