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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2416563

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2416563

mardi 1 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2416563
TypeDécision
Formation1re Section - 2e Chambre
Avocat requérantDIAWARA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 juin 2024, M. D A, représenté par Me Diawara, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 juin 2024 par lequel le préfet de police lui a refusé le renouvellement d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a assorti ces décisions d'une interdiction de retourner sur le territoire pendant cinq ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de police de Paris de lui délivrer un titre de séjour sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros à verser à Me Diawara au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- il est entachée d'incompétence ;

- il est insuffisamment motivé ;

- l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne a été méconnu.

En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :

- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public ; les faits commis en 2022 ne peuvent pas être retenus car il a fait appel du jugement rendu par le tribunal correctionnel de Paris ; la présomption d'innocence a été méconnue ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant refus d'un délai de départ volontaire :

- les motifs retenus pour refuser un délai de départ volontaire sont entachés d'erreur de fait ;

- il n'y a pas de risque qu'il se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français au sens de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour :

- elle est illégale en raison de l'absence de prise en compte des motifs exceptionnels et des circonstances humanitaires en méconnaissance de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 août 2024, le préfet de police de Paris conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Le Roux ;

- les observations de Me Diawara, représentant M. A présent à l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant haïtien, né le 3 janvier 1998, entré en France le 11 février 2011, a sollicité le renouvellement de sa carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 10 juin 2024, le préfet de police de Paris a refusé de lui délivrer ce titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé, à son encontre, une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'aide juridictionnelle, à titre provisoire :

2. Compte-tenu de l'urgence de l'affaire, il y a lieu d'accorder à M. A, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

3. L'arrêté attaqué a été signé par M. B C, administrateur de l'Etat hors classe, qui disposait d'une délégation de signature à cet effet consentie par un arrêté n° 2024-00598 du 7 mai 2024 du préfet de police, régulièrement publié au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture de police. Dès lors, le moyen tiré de ce que cet arrêté aurait été signé par une autorité incompétente manque en fait.

4. L'arrêté attaqué mentionne les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde et est, ainsi, suffisamment motivé.

5. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de police de Paris n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation personnelle du requérant.

6. Aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires réglées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Toutefois, il résulte également de la jurisprudence de la Cour de justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter son point de vue de manière utile et effective.

7. M. A a déposé une demande de renouvellement de titre de séjour et a donc eu la possibilité de faire valoir, à cette occasion, tous éléments utiles à l'appui de sa demande. Il lui était également loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit de l'intéressé d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne le refus de titre de séjour, n'imposait pas à l'autorité administrative de mettre l'intéressé à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français qui a été prise concomitamment et en conséquence du refus de titre de séjour. Dès lors, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué est illégal dès lors qu'il n'a pas été entendu par le préfet doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

8. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Aux termes de l'article L. 432-1 du même code : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ".

9. Si M. A soutient que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a été condamné le 11 décembre 2018 par le président du tribunal de grande instance de Paris à 100 euros d'amende pour usage illicite de stupéfiants, le 16 janvier 2020 par le président du tribunal judiciaire de Paris à 400 euros d'amende pour conduite d'un véhicule en ayant fait usage de stupéfiants et le 16 septembre 2022 à 10 mois d'emprisonnement délictuel avec sursis pour violence commise en réunion suivie d'incapacité supérieure à huit jours. Le principe de présomption d'innocence ne fait pas obstacle à ce que le préfet de police de Paris considère que le comportement d'un étranger constitue une menace à l'ordre public en se fondant sur des faits qui n'ont pas donné lieu à une condamnation pénale devenue définitive, dès lors que ces faits sont établis. Dans ces conditions, le préfet de police de Paris a pu estimer, alors même que la commission du titre de séjour avait émis un avis favorable à la délivrance du titre de séjour sollicité, que M. A représentait une menace à l'ordre public et refuser, pour ce motif, le renouvellement de son titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

11. Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France en 2011 à l'âge de treize ans au titre du regroupement familial. Toutefois, il est célibataire et sans enfant à charge et ne justifie d'aucune activité professionnelle. Dans ces conditions, et alors que le préfet de police de Paris pouvait légalement considérer que la présence en France de l'intéressé présentait une menace à l'ordre public ainsi qu'il a été dit au point 9, la durée de sa présence en France ne permet pas de considérer que la décision refusant de renouveler son titre de séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise et aurait méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, la décision attaquée n'est pas entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. A.

En ce qui concerne la décision portant refus de départ volontaire :

13. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ".

14. Pour refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire au requérant, le préfet de police de Paris s'est fondé sur la menace à l'ordre public que constituerait le comportement de l'intéressé. Ainsi qu'il a été dit au point 9, le préfet de police de Paris n'a pas commis d'erreur d'appréciation en considérant que le comportement de l'intéressé constituait une menace à l'ordre public. Le préfet, qui ne s'est pas fondé sur le risque que M. A se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français, pouvait ainsi sans erreur de fait et sans erreur d'appréciation refuser à l'intéressé l'octroi d'un délai de départ volontaire sur le fondement des dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

15. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains et dégradants. ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi :1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ;

3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible.

Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

16. En l'espèce, il résulte de la documentation récente des Nations unies, à savoir les rapports trimestriels du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH), mis en place par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies du 25 juin 2019, publiés entre 2022 et 2023, complétés par les observations de son Secrétaire général compilées dans les rapports des 14 avril 2023 (S/2023/274), 3 juillet 2023 (S/2023/492) et 16 octobre 2023 (S/2023/768), que l'aggravation de la crise économique et politique qui sévit en République d'Haïti depuis 2018 a conduit les groupes criminels précédemment implantés dans le pays à rechercher de nouvelles sources de revenus et à étendre leur contrôle sur son territoire et ses populations, que l'Etat haïtien et ses institutions, défaillantes, ne sont plus en capacité de protéger. L'assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021 a marqué un tournant majeur dans la dégradation de la situation sécuritaire prévalant dans le pays, caractérisée par l'apparition de nouveaux foyers de gangs dans des zones jusqu'alors épargnées, le renforcement de ceux préexistants, notamment du fait des autorités elles-mêmes, certains dirigeants entretenant des alliances avec les groupes criminels, ainsi que par une restructuration des affrontements opposant, d'une part, ces bandes criminelles rivales, et, d'autre part, ces mêmes organisations aux forces de la police nationale haïtienne (PNH).

17. À cet égard, les sources mentionnées ci-dessus mettent en lumière un triple phénomène de prolifération des gangs en Haïti, de " fédéralisation criminelle " et de sophistication de leur équipement depuis ces dernières années, ainsi qu'une intensification du ciblage des civils à compter du dernier semestre de l'année 2022. Il résulte de la combinaison de ces facteurs une nette dégradation du contexte sécuritaire depuis 2021, marquée par une augmentation et une expansion continue des affrontements, des attaques des groupes armés et des actes criminels afférents, en termes d'intensité et de fréquence. Les rapports les plus récents publiquement disponibles documentent, notamment, l'utilisation indiscriminée de l'armement de guerre, notamment de snipers, à l'encontre des civils présents sur les territoires contrôlés et/ou disputés. Ces mêmes sources, dont le rapport du BINUH intitulé " Violence sexuelle à Port-au-Prince : Une arme utilisée par les gangs pour répandre la peur " publié en octobre 2022, dénoncent également le recours massif et systématique aux violences sexuelles par les gangs, y compris aux viols collectifs, utilisés comme une arme de guerre à l'encontre de toutes les catégories sociales et de genre, dans le but d'humilier les victimes, d'infliger des souffrances aux communautés rivales, d'asseoir leur autorité sur celles sous leur contrôle et, enfin, de briser le lien social. De plus, les bandes criminelles procèdent à des destructions massives de biens, d'habitations, voire de quartiers entiers, ainsi que d'infrastructures de base, parmi lesquelles des écoles, des orphelinats et des hôpitaux. Ainsi, au cours de l'année 2023, la violence des gangs à l'égard des civils a atteint un niveau sans précédent, particulièrement au cours du troisième trimestre. Avec 2 161 victimes de meurtres, de blessures et d'enlèvements au niveau national entre les mois de juillet et de septembre 2023, le troisième trimestre a enregistré une augmentation de 16 % des victimes des groupes criminels par rapport au trimestre précédent (avril-juin 2023), portant leur nombre total à plus de 5 650 depuis le début de l'année 2023. De janvier à septembre 2023, le plus grand nombre de victime (tuées, blessées et enlevées) a été enregistré dans les zones de Port-au-Prince assiégées par les gangs, notamment Cité Soleil et Delmas, dans celle de Croix-des-Bouquets, mais aussi dans des localités auparavant considérées comme sûres, telles que Kenscoff et Piéton-Ville.

18. La situation humanitaire, qualifiée " de l'une des pires crises des droits humains depuis des décennies " et d' " urgence majeure " par le rapport du Secrétaire général du BINUH dans ses observations en date du 14 avril 2023 (S/2023/274), est elle aussi affectée par le conflit armé qui constitue un obstacle majeur aux opérations humanitaires, notamment à l'acheminement de l'aide alimentaire, alors même que, d'une part, près de la moitié de la population haïtienne, soit environ 4,9 millions de personnes, peine actuellement à se nourrir et sera confrontée à une insécurité alimentaire aiguë d'ici février 2024, et, d'autre part, que les déplacements de populations s'intensifient.

19. Enfin, constatant l'incapacité des autorités haïtiennes à endiguer le phénomène des gangs et à assurer un minimum de protection à ses nationaux, le Conseil de sécurité de l'ONU a, dans sa résolution adoptée le 2 octobre 2023 (S/RES/2699), réitéré ses vives préoccupations quant à la menace que la situation en Haïti est susceptible de faire peser sur la paix et la sécurité internationales ainsi que sur la stabilité dans la région. Aussi, agissant en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations unies, intitulé " Action en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d'acte d'agression ", il a autorisé le déploiement d'une Mission multinationale d'appui à la sécurité (MMAS) en Haïti, dont le Kenya devait prendre la tête, avec le soutien de l'Antigua-et-Barbuda, des Bahamas et de la Jamaïque, et en étroite coopération avec le gouvernement haïtien, visant à fournir un appui opérationnel à la Police nationale haïtienne dans sa lutte contre les bandes criminelles et à rétablir la sécurité dans le pays.

20. Dans ces conditions, les affrontements opposant en Haïti les groupes criminels armés rivaux entre eux et ces groupes à la Police nationale haïtienne, voire aux groupes d'autodéfense, doivent, eu égard au niveau d'organisation de ces groupes criminels, à la durée du conflit, à l'étendue géographique de la situation de violence et à l'agression intentionnelle des civils, être regardés comme caractérisant un conflit armé interne, ayant, au demeurant, vocation à s'internationaliser par l'intervention étrangère à venir.

21. Si au vu de la situation sécuritaire analysée aux points précédents, la totalité du territoire haïtien subit une situation de violence aveugle résultant d'un conflit armé interne, cette violence atteint à Port-au-Prince un niveau d'intensité exceptionnelle qui fait courir à toute personne, du seul fait de sa présence dans la zone de Port-au-Prince, un risque réel de subir des traitements inhumains ou dégradants.

22. Il ressort des pièces du dossier et des observations orales à l'audience que

M. A est originaire de Carrefour, à l'Ouest de la ville de Port-au-Prince, zone caractérisée par une violence aveugle d'intensité exceptionnelle. Dès lors, M. A courrait, en cas de retour dans son pays, un risque réel, actuel et personnel de subir des traitements inhumains ou dégradants, sans pouvoir se prévaloir de la protection effective des autorités haïtiennes. Par suite, la décision en tant qu'elle fixe Haïti comme pays de destination méconnaît les articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

23. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ".

24. M. A se prévaut de circonstances humanitaires car il vit en France depuis l'âge de treize ans avec son père et sa belle-mère et tous ses centres d'intérêts sont sur le territoire français. Toutefois, de telles circonstances ne constituent pas des circonstances humanitaires. Le moyen tiré de la violation de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

25. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 10 juin 2024 en tant qu'il fixe Haïti comme pays de destination.

Sur les conclusions à fins d'injonction et d'astreinte :

26. L'annulation prononcée n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les conclusions présentées sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

27. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées sur le fondement de ces dispositions.

D E C I D E:

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du préfet de police de Paris du 10 juin 2024 est annulé en tant qu'il fixe Haïti comme pays de destination.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, Me Diawara et au préfet de police de Paris.

Délibéré après l'audience du 17 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme le Roux, présidente,

M. Amadori, premier conseiller,

Mme Alidière, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2024.

La présidente-rapporteure,

M.-O. LE ROUX

L'assesseur le plus ancien,

A. AMADORI

La greffière,

S. CAILLIEU-HELAIEM

La République mande et ordonne au préfet de police de Paris en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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