vendredi 15 novembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2417967 |
| Type | Décision |
| Formation | 5e Section - 4e Chambre - R.222-13 |
| Avocat requérant | HARCHOUX |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 2 juillet et 3 octobre 2024, M. E, représenté par Me Harchoux, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler l'arrêté du 1er juillet 2024 par lequel la préfète de l'Essonne l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans avec un signalement pour cette durée dans le système d'information Schengen ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :
S'agissant des moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :
- ces décisions sont entachées d'un vice d'incompétence ;
- elles sont entachées d'une insuffisance de motivation ;
- elles sont entachées d'un défaut d'examen personnalisé de sa situation ;
- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle dès lors qu'il est entré en France le 29 juin 2022 et y réside avec l'ensemble de sa famille, sa conjointe et ses trois enfants mineurs âgés de 16, 10 et 8 ans, leur quatrième enfant étant décédé sur le territoire français à l'âge de 13 ans, qu'il conteste les faits pour lesquels il a été interpellé le 1er juillet 2024 et qui n'ont donné lieu à aucune poursuite judiciaire, sont isolés et ne sont pas d'une gravité telle qu'il caractère un trouble à l'ordre public en l'absence d'ITT constatée, et qu'il n'a jamais fait l'objet de condamnation pénale sur le territoire français ;
S'agissant des autres moyens relatifs au refus de délai de départ volontaire :
- cette décision méconnaît l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le risque de fuite est inexistant car il justifie d'une adresse stable en France avec l'ensemble de sa famille et son passeport est valide et qu'il conteste les faits pour lesquels il a été interpellé le 1er juillet 2024 et qui n'ont donné lieu à aucune poursuite judiciaire ;
S'agissant de l'autre moyen relatif à la fixation du pays de destination :
- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
S'agissant des autres moyens relatifs à l'interdiction de retour sur le territoire français :
- cette décision est illégale par la voie de l'exception du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée dès lors que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 octobre 2024, la préfète de l'Essonne conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Medjahed, premier conseiller, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 11 octobre 2024 :
- le rapport de M. Medjahed, magistrat désigné ;
- les observations de Me Harchoux, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.
La préfète de l'Essonne n'était ni présente ni représentée.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, né le 23 juin 1979 à Akhmeta en Géorgie, de nationalité géorgienne, déclare être entré en France le 29 juin 2022. Par un arrêté du 1er juillet 2024, la préfète de l'Essonne l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans avec un signalement pour cette durée dans le système d'information Schengen. Par la présente requête, M. B demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions :
2. En premier lieu, par un arrêté n° 2024-PREF-DCPPAT-BCA-143 du 2 avril 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour de la préfecture de l'Essonne, Mme C D, attachée d'administration, cheffe du bureau de l'éloignement du territoire, a reçu délégation de la préfète de ce département pour signer les décisions contenues dans l'arrêté contesté. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté comme manquant en fait.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " () doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". Aux termes l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".
4. L'arrêté attaqué vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment son article L. 611-1, ainsi que la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et fait également état d'éléments relatifs à la situation personnelle du requérant, notamment à la circonstance qu'il se déclare marié avec trois enfants, sans emploi et ne disposant d'aucune ressource, qu'il ne peut justifier d'un titre de séjour pour se maintenir en France, qu'il représente une menace pour l'ordre public et qu'il existe un risque de fuite justifiant un refus de délai de départ volontaire en l'absence de documents d'identité ou de voyage en cours de validité et d'une résidence effective et permanente et qu'il n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident notamment ses parents, sa sœur et son frère. Par ailleurs, il précise que sa demande d'asile a été rejetée définitivement par la Cour nationale du droit d'asile le 10 mars 2023 et qu'il n'allègue pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention précitée en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, cet arrêté, qui n'avait pas à reprendre tous les éléments de la situation personnelle du requérant, comporte l'énoncé suffisant des considérations de droit et de fait sur lesquelles se fondent les décisions attaquées. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète de l'Essonne n'aurait pas sérieusement examiné sa situation. Dès lors, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle doivent être écartés.
5. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
6. Le requérant ne justifie ni d'une durée de séjour ni d'une insertion sociale et professionnelle suffisantes en France pour caractériser une atteinte disproportionnée au respect de sa vie privée et familiale. Il n'établit ni même n'allègue que son épouse et ses enfants résideraient en situation régulière sur le territoire français. Il ne se prévaut pas davantage de circonstances de nature à faire obstacle à ce que sa cellule familiale se reconstitue en Géorgie. En outre, il n'allègue pas être dépourvu de toute attache dans son pays d'origine où résident, selon les termes non contestés de l'arrêté attaqué, ses parents, sa sœur et son frère. Par suite, eu égard à l'absence de justification d'une insertion professionnelle ou personnelle particulière en France et alors même que son comportement ne constituerait pas une menace à l'ordre public, M. B n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cet arrêté a été pris. Dès lors, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de l'arrêté attaqué sur sa situation personnelle doivent être écartés.
Sur les autres moyens relatifs au refus de délai de départ volontaire :
7. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".
8. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que pour refuser un délai de départ volontaire à M. B, la préfète de l'Essonne lui a opposé la circonstance que son comportement constitue une menace pour l'ordre public et qu'il existe un risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement dès lors qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisante en l'absence de documents d'identité ou de voyage en cours de validité et de résidence effective et permanente en France. S'il ressort des pièces du dossier qu'il dispose bien d'un passeport en cours de validité et s'il ne ressort pas des pièces du dossier que les faits reprochés à M. B, dont la matérialité est au demeurant contestée par le requérant, seraient établis par des éléments objectifs versés au dossier ni qu'ils auraient donné lieu à des poursuites ou condamnations pénales, le requérant ne justifie cependant pas d'un domicile effectif et permanent en France. Dans ces conditions, la préfète pouvait légalement se fonder sur ce seul motif pour lui refuser un délai de départ volontaire en application des dispositions du 8° de l'article L. 612-3. Dès lors, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-2 du code précité et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.
Sur l'autre moyen relatif au pays de destination :
9. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation n'étant pas assorti des précisions suffisantes permettant au juge d'en apprécier le bien-fondé, il doit être écarté.
Sur les autres moyens relatifs à l'interdiction de retour sur le territoire français :
10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté en conséquence du rejet des conclusions à fin d'annulation de cette décision.
11. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".
12. Il ressort des termes mêmes des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'énumèrent ces dispositions, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.
13. Aucun délai de départ volontaire n'ayant été accordé au requérant, il figure donc, pour ce seul motif, au nombre des ressortissants étrangers pouvant faire l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français sur le fondement des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, le requérant ne justifie d'aucune circonstance humanitaire susceptible de conduire l'autorité administrative à ne pas prononcer une telle mesure. En outre et surtout, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 6, il ne justifie d'aucune insertion professionnelle ou personnelle particulière en France. Dans ces conditions et alors même que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public, en fixant à trois ans la durée de l'interdiction de retour, la préfète de l'Essonne n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation. Dès lors, ce moyen doit être écarté.
14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 1er juillet 2024 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles liées aux frais du litige.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète de l'Essonne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 novembre 2024.
Le magistrat désigné,
N. MEDJAHED
La greffière,
E. FLORENTINY
La République mande et ordonne à la préfète de l'Essonne, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.