Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2423338

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2423338
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3e Section - 3e Chambre
Avocat requérantCABINET CLYDE & CO (LLP)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 septembre 2024, la société Air France, représentée par le cabinet Clyde & Co LLP agissant par Me Pradon, demande au tribunal :

1°) d’annuler la décision du 3 juillet 2024 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer lui a infligé une amende de 10 000 euros pour avoir débarqué sur le territoire français un passager démuni de document de voyage valable, ou à titre subsidiaire de la décharger de cette amende ;

2°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros au titre de l’article
L. 761‑1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la décision attaquée est entachée d’inexactitude matérielle en ce que les éléments d’irrégularité étaient indétectables à l’œil nu.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 août 2025, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des transports ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Rannou ;
- les conclusions de Mme Belkacem, rapporteure publique ;
- les parties n’étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 3 juillet 2024, le ministre de l’intérieur a infligé à la société Air France, sur le fondement des articles L. 821-6 et suivants du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, une amende de 10 000 euros pour avoir, le 19 octobre 2023, débarqué sur le territoire français, en provenance de Libreville (Gabon), un passager de nationalité congolaise (République démocratique du Congo) démuni de document de voyage valable, le titre de séjour belge présenté étant manifestement falsifié. La société Air France demande l’annulation de cette décision.

2. Aux termes de l’article L. 6421-2 du code des transports : « Le transporteur ne peut embarquer les passagers pour un transport international qu’après justification qu’ils sont régulièrement autorisés à atterrir au point d’arrivée et aux escales prévues ». Aux termes du premier alinéa de l’article L. 821-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile applicable en l’espèce : « Est passible d'une amende administrative de 10 000 euros l'entreprise de transport aérien, maritime ou routier qui débarque sur le territoire français, en provenance d'un État qui n'est pas partie à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990, un étranger non ressortissant d'un Etat membre de l'Union européenne, de la République d'Islande, de la Principauté du Liechtenstein, du Royaume de Norvège ou de la Confédération suisse démuni du document de voyage et, le cas échéant, du visa requis par la loi ou l'accord international qui lui est applicable en raison de sa nationalité ». Aux termes de l’article L. 821-8 du même code, cette amende n’est pas infligée : « (…) / 2° Lorsque l'entreprise de transport établit que les documents requis lui ont été présentés au moment de l'embarquement et qu'ils ne comportaient pas d'élément d'irrégularité manifeste ».

3. Il appartient au juge administratif, saisi d’un recours de pleine juridiction contre la décision infligeant une amende sur le fondement des dispositions précitées du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, de statuer sur le bien-fondé de la décision contestée et de réduire, le cas échéant, le montant de l’amende infligée en tenant compte de l’ensemble des circonstances de l’espèce.

4. Il résulte de l’instruction que la société Air France a laissé débarquer, le 19 octobre 2023, à l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle, en provenance de Libreville (Gabon), M. A... B..., un ressortissant congolais (République démocratique du Congo) dépourvu de document de voyage valable, sa carte de séjour belge étant falsifiée. Pour estimer que cette contrefaçon présentait un caractère manifeste, le ministre de l’intérieur s’est fondé sur l’absence, lorsque le document est incliné, de changement de la couleur de la carte de la Belgique située au centre du document, et d’évolution de l’apparence de la sécurité reprenant la photographie du passager et le numéro du document. Toutefois, la copie du passeport incriminé figurant sur la planche comparative produite par le ministre de l’intérieur qui n’en a pas produit l’original, ne permet pas de vérifier le caractère manifeste de cette irrégularité. Dans ces conditions, cette anomalie, dont la matérialité n’est pas établie, ne peut pas davantage être regardée comme présentant le caractère d’irrégularité manifeste, décelable par un examen normalement attentif des agents de l’entreprise de transport.

5. Il résulte de ce qui précède que la décision du ministre de l’intérieur et des outre-mer du 3 juillet 2024 doit être annulée.


Sur les frais du litige :

6. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat (ministre de l’intérieur) une somme de 1 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :


Article 1er : La décision du ministre de l’intérieur et des outre-mer du 3 juillet 2024 est annulée.

Article 2 : L’Etat (ministre de l’intérieur) versera une somme de 1 000 euros à la société Air France en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Air France et au ministre de l'intérieur.


Délibéré après l'audience du 15 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

- M. Gracia, président,
- M. Claux, premier conseiller,
- M. Rannou, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.


Le rapporteur,




G. RANNOU
Le président




J-Ch. GRACIA


La greffière,




S. LOUISOR

La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.