Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2514402
jeudi 1 octobre 2026
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2514402 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 4e Section - 1re Chambre |
| Avocat requérant | SIMON |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 24 mai 2025, M. B... A..., représenté par Me Simon, demande au tribunal :
1°) d’annuler les arrêtés du 11 mai 2025 par lesquels le ministre de l’intérieur a, d’une part, prononcé son expulsion du territoire français, d’autre part, fixé la Chine comme pays de renvoi ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S’agissant de la décision d’expulsion :
- cette décision est entachée d’un vice de procédure compte tenu de l’irrégularité de « l’entretien administratif » du 18 septembre 2023 conduit par les services de renseignement ; à cet égard, cet entretien correspond à une audition qui n’est prévue par aucun cadre légal ; subsidiairement, cet entretien relève d’une enquête administrative qui n’est pas autorisée par l’article L. 114-1 du code de la sécurité intérieure et qui a été faite par des enquêteurs dont la compétence n’est pas établie au regard des dispositions de l’article L. 243-2 du code de la sécurité intérieure ; en outre, la preuve de la compétence de l’interprète en langue chinoise qui l’a assisté au cours de l’entretien n’est pas établie ;
- le tribunal pourra faire usage de ses pouvoirs d’instruction pour demander la communication de cette audition administrative et de sa convocation à cette audition ;
- la décision attaquée est entachée d’un vice de procédure compte tenu de l’irrégularité de la consultation du fichier « traitement des antécédents judiciaires » (TAJ) dès lors que, premièrement, la preuve de la compétence de l’agent qui a consulté ce fichier et du fondement de cette consultation n’est pas apportée en méconnaissance des articles L. 234-1, L. 234-2 et R. 234-1 du code de la sécurité intérieure et de l’article R. 40-29 I du code de procédure pénale, deuxièmement, la procédure d’information prévue au 5° de l’article R. 40-29 I du code de procédure pénale n’a pas été mise en œuvre, troisièmement, il n’a pas été informé de la consultation du fichier TAJ en méconnaissance des articles R. 114-6 et suivants du code de la sécurité intérieure ;
- elle est entachée d’un vice de procédure en l’absence de preuve de la régularité de la composition de la commission d’expulsion dont il pourra être enjoint au ministre de l’intérieur de justifier ;
- elle méconnaît l’article 1er du protocole n° 7 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales dès lors qu’il n’a pas eu accès au contenu et aux informations de son dossier en l’absence de transmission du procès-verbal de l’entretien du 18 septembre 2023 ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation au regard de l’article L. 631-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
S’agissant de la décision fixant le pays de destination :
- cette décision est illégale compte tenu de l’illégalité de la décision d’expulsion qui en constitue la base légale.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 23 mars et 11 juin 2026, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- les moyens tirés du vice de procédure en raison de l’irrégularité de l’entretien du 18 septembre 2023 sont inopérants dès lors que cet entretien du requérant par les services de renseignement ne s’est pas tenu dans le cadre de la procédure d’expulsion ;
- le moyen tiré du vice de procédure en raison de l’irrégularité de la consultation du TAJ est inopérant dès lors que, d’une part, la décision attaquée ne s’est pas fondée sur des éléments issus du TAJ, d’autre part, le requérant ne fait, en tout état de cause, pas l’objet d’une enquête administrative ;
- les autres moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 17 juin 2026, la clôture de l’instruction a été fixée, en dernier lieu, au 6 juillet 2026 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de procédure pénale ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Armoët,
- les conclusions de M. Raimbault, rapporteur public,
- et les observations de Me Simon, représentant M. A....
Considérant ce qui suit :
1. M. A..., ressortissant chinois né le 25 décembre 1968, est entré en France, selon ses déclarations, au mois de février 2001. Après avoir obtenu la régularisation de sa situation administrative au mois de février 2012, il s’est vu délivrer, en dernier lieu, une carte de résident valable du 28 octobre 2017 au 27 octobre 2027. Par deux arrêtés du 11 mai 2025, le ministre de l’intérieur, après avoir consulté la commission du titre de séjour qui a émis un avis favorable le 13 février 2025, a prononcé l’expulsion de M. A... du territoire français sur le fondement de l’article L. 631-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et a fixé la Chine comme pays de destination. Par la présente requête, M. A... demande l’annulation de ces arrêtés.
Sur la décision d’expulsion du territoire français :
2. Aux termes de l’article L. 631-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3 ». Aux termes de l’article L. 631-2 du même code : « Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion que si elle constitue une nécessité impérieuse pour la sûreté de l'Etat ou la sécurité publique et sous réserve que l'article L. 631-3 n'y fasse pas obstacle : (…) 3° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans, sauf s'il a été pendant toute cette période titulaire d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle portant la mention " étudiant " ; (…) ». Aux termes de l’article L. 631-3 de ce code : « Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion qu'en cas de comportements de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l'Etat, dont la violation délibérée et d'une particulière gravité des principes de la République énoncés à l'article L. 412-7, ou liés à des activités à caractère terroriste, ou constituant des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence contre une personne déterminée ou un groupe de personnes : (...) 2° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de vingt ans (...) ». Enfin, aux termes de l’article R. 432-3 de ce même code : « (...) le titre de séjour est retiré dans les cas suivants : 1° L'étranger titulaire du titre de séjour fait l'objet d'une décision d'expulsion (...) ».
3. En premier lieu, M. A... ne peut pas utilement se prévaloir de l’irrégularité de sa convocation par les services de renseignement à l’entretien du 18 septembre 2023 évoqué dans la « note blanche » versée au dossier dès lors que cette convocation et cet entretien ne relèvent, en tout état de cause, pas de la procédure préalable à l’adoption de la décision attaquée du 11 mai 2025. Par suite, ce moyen doit être écarté comme inopérant, sans qu’il soit besoin d’ordonner à l’administration de produire le compte-rendu de l’entretien du 18 septembre 2023 et la convocation à cet entretien.
4. En deuxième lieu, si M. A... conteste la régularité de la consultation du fichier des antécédents judiciaires (TAJ) par les services de renseignement, il ressort des pièces du dossier et des termes mêmes de l’arrêté attaqué que le ministre de l’intérieur ne s’est, en tout état de cause, pas fondé sur les faits d’exécution d’un travail dissimulé, d’emploi d’un étranger non muni d’une autorisation de travail salarié, d’aide à l’entrée, à la circulation et au séjour irréguliers d’un étranger en France et d’entrée ou séjour irrégulier en France, qui sont ceux mentionnés dans les « notes blanches » comme résultant de la consultation du TAJ. Par suite, ce moyen, pris en ces différentes branches, ne peut qu’être écarté comme inopérant.
5. En troisième lieu, aux termes de l’article L. 632-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'expulsion ne peut être édictée que dans les conditions suivantes : 1° L'étranger est préalablement avisé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat ; 2° L'étranger est convoqué pour être entendu par une commission qui se réunit à la demande de l'autorité administrative et qui est composée : a) du président du tribunal judiciaire du chef-lieu du département, ou d'un juge délégué par lui, président ; b) d'un magistrat désigné par l'assemblée générale du tribunal judiciaire du chef-lieu du département ; c) d'un conseiller de tribunal administratif (...) ». Aux termes de l’article L. 632-1 de ce code : « (...) Devant la commission, l'étranger peut faire valoir toutes les raisons qui militent contre son expulsion. Un procès-verbal enregistrant les explications de l'étranger est transmis, avec l'avis motivé de la commission, à l'autorité administrative compétente pour statuer. L'avis de la commission est également communiqué à l'intéressé (...) ».
6. Il ressort du procès-verbal de la séance de la commission d’expulsion du 13 février 2025 versé au dossier par le ministre de l’intérieur que celle-ci était présidée par Mme Bénédicte De-Perthuis, vice-présidente au tribunal judiciaire de Paris, et composée de M. Christophe Valente, vice-président au tribunal judiciaire de Paris et de Mme Anna Calladine, conseillère au tribunal administratif de Paris. Par suite, le moyen soulevé par M. A..., tiré de l’absence de preuve de la régularité de la composition de la commission d’expulsion, doit être écarté.
7. En quatrième lieu, aux termes de l’article 1er du protocole n° 7 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, relatif aux garanties procédurales en cas d’expulsion d’étrangers : « Un étranger résidant régulièrement sur le territoire d’un Etat ne peut en être expulsé qu’en exécution d’une décision prise conformément à la loi et doit pouvoir : faire valoir les raisons qui militent contre son expulsion, faire examiner son cas, et se faire représenter à ces fins devant l’autorité compétente ou une ou plusieurs personnes désignées par cette autorité (...) ».
8. M. A... soutient qu’il n’a pas été mis en mesure de faire valoir ses observations, en violation des stipulations précitées de l’article 1er du protocole n° 7 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dans la mesure où il n’a pas eu accès, en dépit de sa demande, au procès-verbal de l’entretien auquel il a été convoqué le 18 septembre 2023 au ministère de l’intérieur. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le bulletin de notification de la procédure d’expulsion du 9 janvier 2025 qui a été adressé à M. A... en vue de sa convocation devant la commission d’expulsion indique de façon précise et détaillée le comportement qu’il lui est reproché d’avoir adopté lors de l’entretien du 18 septembre 2023 ainsi que les déclarations qu’il a faites à cette occasion. Ainsi, M. A... s’est vu transmettre précisément les éléments retenus par l’administration pour l’engagement de la procédure d’expulsion. En outre, il ressort des pièces du dossier qu’il a été entendu sur ces faits, assisté de son conseil et d’un interprète en langue chinoise, par la commission d’expulsion, laquelle était composée de trois magistrats. Le procès-verbal de la séance de la commission, qui retranscrit les propos de l’intéressé, a ensuite été transmis au ministre et visé par la décision attaquée. Dans ces conditions, M. A... n’est pas fondé à soutenir qu’il n’a pas été en mesure d’exercer les droits énoncés à l’article 1er du protocole n° 7 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Ce moyen doit, dès lors, être écarté, sans qu’il soit besoin d’ordonner à l’administration de produire le compte-rendu de l’entretien du 18 septembre 2023.
9. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que le ministre de l’intérieur a retenu que M. A... mène des activités portant atteinte aux intérêts fondamentaux de l’Etat dès lors qu’il est président de fait de l’association des industriels commerçants du Fujian (AICF), structure communautaire chinoise qui a hébergé une « station de police » clandestine dénommée « Fuzhou Police Overseas Service Station », ce type de station ayant vocation à servir de relais, sur le territoire français, aux organes du Parti communiste chinois chargés du contrôle de la diaspora chinoise et au ministère de la sécurité publique de la République populaire de Chine (MSP), pour des activités de délivrance de documents d’identité ou de voyage à des ressortissants chinois en France et des opérations de police effectuées sans cadre légal sur le territoire français. Si M. A... conteste cette appréciation, les « notes blanches » versées au contradictoire, dont l’une contient notamment une image de lui posant devant un bandeau sur lequel figure le nom de la station de liaison « Fuzhou Police Overseas Service Station », font état de façon circonstanciée d’éléments corroborant son implication dans les activités de l’AICF qui portent atteinte, par leur nature, à la souveraineté de l’Etat et à ses intérêts fondamentaux, et que ses dénégations non étayées ne permettent pas de contredire. Dans ces conditions, M. A... n’est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d’une erreur d’appréciation.
10. En dernier lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
11. Il ressort des pièces versées au dossier que M. A... réside régulièrement en France depuis le mois de février 2012, soit depuis plus de vingt ans, aux côtés de son épouse, ressortissante chinoise qui dispose d’une carte de résident, de leurs trois enfants, qui sont majeurs et dont l’un a la nationalité française, et de leurs trois petits-enfants. Il ressort également des pièces du dossier que M. A... dirige plusieurs sociétés établies en France, qui emploient plus d’une centaine de salariés parmi lesquels des membres de sa famille. Toutefois, il est constant qu’il conserve des attaches dans son pays d’origine où il se rend très régulièrement et où il a vécu jusqu’à l’âge de trente-trois ans. En outre, il ne ressort, en tout état de cause, pas des pièces du dossier que la mesure d’expulsion litigieuse ferait obstacle à la poursuite de l’activité des sociétés dirigées par M. A.... Dans ces conditions, et eu égard à la gravité de son comportement portant atteinte à la souveraineté de l’Etat et à ses intérêts fondamentaux, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
12. Il résulte de ce qui précède que M. A... n’est pas fondé à demander l’annulation de la décision du ministre de l’intérieur du 11 mai 2025 prononçant son expulsion du territoire français.
Sur la décision fixant le pays de renvoi :
13. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que la décision prononçant l’expulsion de M. A... du territoire français n’est pas entachée d’illégalité. Par suite, ce dernier n’est pas fondé à soutenir que la décision fixant la Chine comme pays de renvoi est illégale en conséquence de l’illégalité de la décision d’expulsion.
14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d’annulation de M. A... doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l'audience du 17 septembre 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Amat, présidente,
Mme Armoët, première conseillère,
Mme Mareuse, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.
La rapporteure,
signé
E. Armoët
La présidente,
signé
N. Amat
La greffière,
signé
L. Thomas
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Par une requête, enregistrée le 24 mai 2025, M. B... A..., représenté par Me Simon, demande au tribunal :
1°) d’annuler les arrêtés du 11 mai 2025 par lesquels le ministre de l’intérieur a, d’une part, prononcé son expulsion du territoire français, d’autre part, fixé la Chine comme pays de renvoi ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S’agissant de la décision d’expulsion :
- cette décision est entachée d’un vice de procédure compte tenu de l’irrégularité de « l’entretien administratif » du 18 septembre 2023 conduit par les services de renseignement ; à cet égard, cet entretien correspond à une audition qui n’est prévue par aucun cadre légal ; subsidiairement, cet entretien relève d’une enquête administrative qui n’est pas autorisée par l’article L. 114-1 du code de la sécurité intérieure et qui a été faite par des enquêteurs dont la compétence n’est pas établie au regard des dispositions de l’article L. 243-2 du code de la sécurité intérieure ; en outre, la preuve de la compétence de l’interprète en langue chinoise qui l’a assisté au cours de l’entretien n’est pas établie ;
- le tribunal pourra faire usage de ses pouvoirs d’instruction pour demander la communication de cette audition administrative et de sa convocation à cette audition ;
- la décision attaquée est entachée d’un vice de procédure compte tenu de l’irrégularité de la consultation du fichier « traitement des antécédents judiciaires » (TAJ) dès lors que, premièrement, la preuve de la compétence de l’agent qui a consulté ce fichier et du fondement de cette consultation n’est pas apportée en méconnaissance des articles L. 234-1, L. 234-2 et R. 234-1 du code de la sécurité intérieure et de l’article R. 40-29 I du code de procédure pénale, deuxièmement, la procédure d’information prévue au 5° de l’article R. 40-29 I du code de procédure pénale n’a pas été mise en œuvre, troisièmement, il n’a pas été informé de la consultation du fichier TAJ en méconnaissance des articles R. 114-6 et suivants du code de la sécurité intérieure ;
- elle est entachée d’un vice de procédure en l’absence de preuve de la régularité de la composition de la commission d’expulsion dont il pourra être enjoint au ministre de l’intérieur de justifier ;
- elle méconnaît l’article 1er du protocole n° 7 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales dès lors qu’il n’a pas eu accès au contenu et aux informations de son dossier en l’absence de transmission du procès-verbal de l’entretien du 18 septembre 2023 ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation au regard de l’article L. 631-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
S’agissant de la décision fixant le pays de destination :
- cette décision est illégale compte tenu de l’illégalité de la décision d’expulsion qui en constitue la base légale.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 23 mars et 11 juin 2026, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- les moyens tirés du vice de procédure en raison de l’irrégularité de l’entretien du 18 septembre 2023 sont inopérants dès lors que cet entretien du requérant par les services de renseignement ne s’est pas tenu dans le cadre de la procédure d’expulsion ;
- le moyen tiré du vice de procédure en raison de l’irrégularité de la consultation du TAJ est inopérant dès lors que, d’une part, la décision attaquée ne s’est pas fondée sur des éléments issus du TAJ, d’autre part, le requérant ne fait, en tout état de cause, pas l’objet d’une enquête administrative ;
- les autres moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 17 juin 2026, la clôture de l’instruction a été fixée, en dernier lieu, au 6 juillet 2026 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de procédure pénale ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Armoët,
- les conclusions de M. Raimbault, rapporteur public,
- et les observations de Me Simon, représentant M. A....
Considérant ce qui suit :
1. M. A..., ressortissant chinois né le 25 décembre 1968, est entré en France, selon ses déclarations, au mois de février 2001. Après avoir obtenu la régularisation de sa situation administrative au mois de février 2012, il s’est vu délivrer, en dernier lieu, une carte de résident valable du 28 octobre 2017 au 27 octobre 2027. Par deux arrêtés du 11 mai 2025, le ministre de l’intérieur, après avoir consulté la commission du titre de séjour qui a émis un avis favorable le 13 février 2025, a prononcé l’expulsion de M. A... du territoire français sur le fondement de l’article L. 631-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et a fixé la Chine comme pays de destination. Par la présente requête, M. A... demande l’annulation de ces arrêtés.
Sur la décision d’expulsion du territoire français :
2. Aux termes de l’article L. 631-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3 ». Aux termes de l’article L. 631-2 du même code : « Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion que si elle constitue une nécessité impérieuse pour la sûreté de l'Etat ou la sécurité publique et sous réserve que l'article L. 631-3 n'y fasse pas obstacle : (…) 3° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans, sauf s'il a été pendant toute cette période titulaire d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle portant la mention " étudiant " ; (…) ». Aux termes de l’article L. 631-3 de ce code : « Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion qu'en cas de comportements de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l'Etat, dont la violation délibérée et d'une particulière gravité des principes de la République énoncés à l'article L. 412-7, ou liés à des activités à caractère terroriste, ou constituant des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence contre une personne déterminée ou un groupe de personnes : (...) 2° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de vingt ans (...) ». Enfin, aux termes de l’article R. 432-3 de ce même code : « (...) le titre de séjour est retiré dans les cas suivants : 1° L'étranger titulaire du titre de séjour fait l'objet d'une décision d'expulsion (...) ».
3. En premier lieu, M. A... ne peut pas utilement se prévaloir de l’irrégularité de sa convocation par les services de renseignement à l’entretien du 18 septembre 2023 évoqué dans la « note blanche » versée au dossier dès lors que cette convocation et cet entretien ne relèvent, en tout état de cause, pas de la procédure préalable à l’adoption de la décision attaquée du 11 mai 2025. Par suite, ce moyen doit être écarté comme inopérant, sans qu’il soit besoin d’ordonner à l’administration de produire le compte-rendu de l’entretien du 18 septembre 2023 et la convocation à cet entretien.
4. En deuxième lieu, si M. A... conteste la régularité de la consultation du fichier des antécédents judiciaires (TAJ) par les services de renseignement, il ressort des pièces du dossier et des termes mêmes de l’arrêté attaqué que le ministre de l’intérieur ne s’est, en tout état de cause, pas fondé sur les faits d’exécution d’un travail dissimulé, d’emploi d’un étranger non muni d’une autorisation de travail salarié, d’aide à l’entrée, à la circulation et au séjour irréguliers d’un étranger en France et d’entrée ou séjour irrégulier en France, qui sont ceux mentionnés dans les « notes blanches » comme résultant de la consultation du TAJ. Par suite, ce moyen, pris en ces différentes branches, ne peut qu’être écarté comme inopérant.
5. En troisième lieu, aux termes de l’article L. 632-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'expulsion ne peut être édictée que dans les conditions suivantes : 1° L'étranger est préalablement avisé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat ; 2° L'étranger est convoqué pour être entendu par une commission qui se réunit à la demande de l'autorité administrative et qui est composée : a) du président du tribunal judiciaire du chef-lieu du département, ou d'un juge délégué par lui, président ; b) d'un magistrat désigné par l'assemblée générale du tribunal judiciaire du chef-lieu du département ; c) d'un conseiller de tribunal administratif (...) ». Aux termes de l’article L. 632-1 de ce code : « (...) Devant la commission, l'étranger peut faire valoir toutes les raisons qui militent contre son expulsion. Un procès-verbal enregistrant les explications de l'étranger est transmis, avec l'avis motivé de la commission, à l'autorité administrative compétente pour statuer. L'avis de la commission est également communiqué à l'intéressé (...) ».
6. Il ressort du procès-verbal de la séance de la commission d’expulsion du 13 février 2025 versé au dossier par le ministre de l’intérieur que celle-ci était présidée par Mme Bénédicte De-Perthuis, vice-présidente au tribunal judiciaire de Paris, et composée de M. Christophe Valente, vice-président au tribunal judiciaire de Paris et de Mme Anna Calladine, conseillère au tribunal administratif de Paris. Par suite, le moyen soulevé par M. A..., tiré de l’absence de preuve de la régularité de la composition de la commission d’expulsion, doit être écarté.
7. En quatrième lieu, aux termes de l’article 1er du protocole n° 7 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, relatif aux garanties procédurales en cas d’expulsion d’étrangers : « Un étranger résidant régulièrement sur le territoire d’un Etat ne peut en être expulsé qu’en exécution d’une décision prise conformément à la loi et doit pouvoir : faire valoir les raisons qui militent contre son expulsion, faire examiner son cas, et se faire représenter à ces fins devant l’autorité compétente ou une ou plusieurs personnes désignées par cette autorité (...) ».
8. M. A... soutient qu’il n’a pas été mis en mesure de faire valoir ses observations, en violation des stipulations précitées de l’article 1er du protocole n° 7 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dans la mesure où il n’a pas eu accès, en dépit de sa demande, au procès-verbal de l’entretien auquel il a été convoqué le 18 septembre 2023 au ministère de l’intérieur. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le bulletin de notification de la procédure d’expulsion du 9 janvier 2025 qui a été adressé à M. A... en vue de sa convocation devant la commission d’expulsion indique de façon précise et détaillée le comportement qu’il lui est reproché d’avoir adopté lors de l’entretien du 18 septembre 2023 ainsi que les déclarations qu’il a faites à cette occasion. Ainsi, M. A... s’est vu transmettre précisément les éléments retenus par l’administration pour l’engagement de la procédure d’expulsion. En outre, il ressort des pièces du dossier qu’il a été entendu sur ces faits, assisté de son conseil et d’un interprète en langue chinoise, par la commission d’expulsion, laquelle était composée de trois magistrats. Le procès-verbal de la séance de la commission, qui retranscrit les propos de l’intéressé, a ensuite été transmis au ministre et visé par la décision attaquée. Dans ces conditions, M. A... n’est pas fondé à soutenir qu’il n’a pas été en mesure d’exercer les droits énoncés à l’article 1er du protocole n° 7 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Ce moyen doit, dès lors, être écarté, sans qu’il soit besoin d’ordonner à l’administration de produire le compte-rendu de l’entretien du 18 septembre 2023.
9. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que le ministre de l’intérieur a retenu que M. A... mène des activités portant atteinte aux intérêts fondamentaux de l’Etat dès lors qu’il est président de fait de l’association des industriels commerçants du Fujian (AICF), structure communautaire chinoise qui a hébergé une « station de police » clandestine dénommée « Fuzhou Police Overseas Service Station », ce type de station ayant vocation à servir de relais, sur le territoire français, aux organes du Parti communiste chinois chargés du contrôle de la diaspora chinoise et au ministère de la sécurité publique de la République populaire de Chine (MSP), pour des activités de délivrance de documents d’identité ou de voyage à des ressortissants chinois en France et des opérations de police effectuées sans cadre légal sur le territoire français. Si M. A... conteste cette appréciation, les « notes blanches » versées au contradictoire, dont l’une contient notamment une image de lui posant devant un bandeau sur lequel figure le nom de la station de liaison « Fuzhou Police Overseas Service Station », font état de façon circonstanciée d’éléments corroborant son implication dans les activités de l’AICF qui portent atteinte, par leur nature, à la souveraineté de l’Etat et à ses intérêts fondamentaux, et que ses dénégations non étayées ne permettent pas de contredire. Dans ces conditions, M. A... n’est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d’une erreur d’appréciation.
10. En dernier lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
11. Il ressort des pièces versées au dossier que M. A... réside régulièrement en France depuis le mois de février 2012, soit depuis plus de vingt ans, aux côtés de son épouse, ressortissante chinoise qui dispose d’une carte de résident, de leurs trois enfants, qui sont majeurs et dont l’un a la nationalité française, et de leurs trois petits-enfants. Il ressort également des pièces du dossier que M. A... dirige plusieurs sociétés établies en France, qui emploient plus d’une centaine de salariés parmi lesquels des membres de sa famille. Toutefois, il est constant qu’il conserve des attaches dans son pays d’origine où il se rend très régulièrement et où il a vécu jusqu’à l’âge de trente-trois ans. En outre, il ne ressort, en tout état de cause, pas des pièces du dossier que la mesure d’expulsion litigieuse ferait obstacle à la poursuite de l’activité des sociétés dirigées par M. A.... Dans ces conditions, et eu égard à la gravité de son comportement portant atteinte à la souveraineté de l’Etat et à ses intérêts fondamentaux, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
12. Il résulte de ce qui précède que M. A... n’est pas fondé à demander l’annulation de la décision du ministre de l’intérieur du 11 mai 2025 prononçant son expulsion du territoire français.
Sur la décision fixant le pays de renvoi :
13. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que la décision prononçant l’expulsion de M. A... du territoire français n’est pas entachée d’illégalité. Par suite, ce dernier n’est pas fondé à soutenir que la décision fixant la Chine comme pays de renvoi est illégale en conséquence de l’illégalité de la décision d’expulsion.
14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d’annulation de M. A... doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l'audience du 17 septembre 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Amat, présidente,
Mme Armoët, première conseillère,
Mme Mareuse, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.
La rapporteure,
signé
E. Armoët
La présidente,
signé
N. Amat
La greffière,
signé
L. Thomas
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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