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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-1904586

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-1904586

jeudi 20 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-1904586
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantINTER-BARREAUX EMO AVOCATS

Texte intégral

Vu les autres pièces du dossier, notamment l'ordonnance du 10 novembre 2021 fixant la clôture de l'instruction au 25 novembre 2021.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique,

- les observations de Me Spagnol, représentant M. B et Me Gillet représentant le centre hospitalier intercommunal Eure-Seine.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B exerce la profession de kinésithérapeute. En 2014, il a ressenti une douleur au niveau de sa hanche droite, et une radiographie effectuée le 22 mai 2014 a révélé une " coxarthrose bilatérale prédominant du côté droit avec un pincement supéro-externe aux environs de 50% ", constat validé par imagerie par résonance magnétique (IRM) le 28 mai suivant. Après deux consultations avec le docteur D, chirurgien orthopédiste du CHI Eure Seine, le requérant a été hospitalisé du 11 au 17 septembre 2014 au sein de cet établissement. En décembre 2014, M. B a subitement ressenti de vives douleurs au niveau de la hanche droite, et un examen radiographique révélait le 16 décembre 2014 une fracture de la partie inférieure de l'implant céramique du cotyle. Un scanner pratiqué le 13 janvier 2015 confirmait ce constat. M. B a été de nouveau hospitalisé au CHI Eure-Seine du 20 janvier 2015 au 24 janvier 2015. Un scanner réalisé le 21 mai 2015 en raison de la persistance de douleurs résiduelles ne révélait cependant aucune anomalie. Le 9 mars 2016, M. B a saisi le juge des référés du tribunal de céans d'une demande d'expertise portant sur les conditions de sa prise en charge médicale par le centre hospitalier intercommunal Eure-Seine. Cette demande a été rejetée par la juridiction administrative au motif qu'elle ne présentait pas un caractère d'utilité au sens de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Par une requête enregistrée le 9 novembre 2017, M. B a saisi le tribunal de céans aux fins de voir condamner le CHI Eure-Seine à l'indemniser des préjudices dont il se prévalait, sans avoir toutefois adressé à l'établissement hospitalier concerné de demande préalable. Par un jugement n° 1703432 du 11 avril 2019, le tribunal administratif de Rouen a rejeté sa demande, confirmé sur appel du requérant par une ordonnance n°19DA01332 de la cour administrative d'appel de Douai en date du 28 août 2019. Parallèlement, le requérant avait saisi le juge des référés du tribunal de grande instance d'Evreux, lequel, le 15 avril 2016, désignait un expert, remplacé par un second expert, le docteur E par ordonnance du 9 mai 2016. La mission de cet expert mettait exclusivement dans la cause le requérant, d'une part, et la SARL BIOMET France et la CPAM de l'Eure d'autre part.

Sur l'opposabilité de l'expertise :

2. Le respect du caractère contradictoire de la procédure d'expertise implique que les parties soient mises à même de discuter devant l'expert des éléments de nature à exercer une influence sur la réponse aux questions posées par la juridiction saisie du litige. Lorsqu'une expertise est entachée d'une méconnaissance de ce principe ou lorsqu'elle a été ordonnée dans le cadre d'un litige distinct, ses éléments peuvent néanmoins, s'ils sont soumis au débat contradictoire en cours d'instance, être régulièrement pris en compte par le juge, soit lorsqu'ils ont le caractère d'éléments de pur fait non contestés par les parties, soit à titre d'éléments d'information dès lors qu'ils sont corroborés par d'autres éléments du dossier.

3. En l'espèce, il ne ressort pas des écritures du CHI Eure-Seine, qui se borne à mettre en cause le caractère non contradictoire de l'expertise, que l'établissement défendeur contesterait les arguments de l'expert relatifs aux fautes constatées à l'occasion de la prise en charge du requérant. Par ailleurs, les investigations techniques du 10 novembre 2015 menées par la société Biomet, fabricante de la prothèse indiquent que l'examen des " radiographies post-opératoires du 13 septembre 2014 a révélé que, si la tige fémorale apparaissait de bonne taille et bien positionnée, l'insert dépassait pour sa part de la cupule. Les radiographies du 13 janvier 2015, montrant l'insert fracturé, révèlent en cohérence avec ce constat que la fracture a eu lieu dans la zone de l'insert qui se trouvait en protubérance par rapport à la cupule. () Or, la technique opératoire des produits de la gamme EXCEED précise bien l'importance qui s'attache à la vérification du bon positionnement de l'insert, dont le contour doit être aligné avec celui de la cupule, de sorte que l'insert ne doit pas être en protubérance par rapport à la cupule. () Ces éléments conduisent à conclure à une absence de défectuosité des produits implantés à M. B, la rupture intervenue constituant le résultat d'une mauvaise implantation, non conforme à la technique opératoire ". Ainsi, et alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que l'expert n'aurait pas disposé des éléments essentiels justifiant son analyse des faits, le rapport d'expertise précité, aux termes duquel il est conclu à l'existence d'un défaut de positionnement et d'impaction du cotyle céramique, et par voie de conséquence, à une faute technique du Dr D, est corroboré par d'autres éléments du dossier.

4. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré du caractère inopposable de l'expertise du docteur E, due au défaut de contradictoire des opérations, ne peut qu'être écarté.

Sur la responsabilité :

5. Aux termes de l'article L. 1142-2 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ".

6. Le rapport de l'expert souligne que la radiographie réalisée en post opératoire le 13 septembre 2014 révèle " de façon évidente " " l'existence d'un double contour à la partie inférieure du cotyle à la jonction de la cupule céramique et du Métal back en métal. En théorie, il ne doit pas y avoir de double contour. On peut donc valider de façon certaine qu'il a eu une malposition per opératoire de la cupule céramique dans le Métal Back ". La conclusion tirée de constat est la suivante : " On peut estimer, de façon certaine, que la rupture de l'implant céramique de la prothèse de M. B est en rapport direct et certain avec la faute technique du Dr D lors de l'intervention du 12 septembre 2014. Il existait en effet une malposition évidente de l'implant céramique dans sa cupule. Cette malposition est à l'origine de la fracture de la céramique ". Par suite, la responsabilité pleine et entière du CHI Eure-Seine est engagée sur le fondement du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, eu égard à la faute technique commise.

7. En ce qui concerne, en revanche, le défaut d'information allégué par le requérant, il ressort du rapport d'expertise que " Lors de l'expertise, M. B qui est kinésithérapeute et qui connaît parfaitement les suites opératoires des prothèses totales de hanche déclare que le Dr D lui a parfaitement expliqué les principes de la chirurgie. Il déclare avoir choisi le Dr D du fait qu'il réalise des voies d'abord mini-invasives antérieures qui en théorie permettent une récupération fonctionnelle plus rapide ". Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique doit être écarté.

Sur l'indemnisation des préjudices :

S'agissant des préjudices patrimoniaux temporaires :

8. En premier lieu, l'assistance par tierce personne, que l'expert a évaluée à une heure par jour pour la période allant du 25 janvier 2015 au 10 février 2015, conduit, sur la base d'une aide non spécialisée, évaluée à 14 euros de l'heure pendant 412 jours annuels tenant compte des congés payés, dimanches et jours fériés, à fixer le montant de l'indemnisation à hauteur de 268,65 euros.

9. En second lieu, les pertes de gains professionnels réclamées pour la période courant du 20 janvier 2015 au 22 février 2015, dont la réalité, ainsi que le fait valoir le centre hospitalier dans ses écritures, n'est pas établie par les éléments comptables versés au dossier par le requérant, ne peut donner lieu à indemnisation.

S'agissant des préjudices extra-patrimoniaux temporaires :

10. Les dix-sept jours de déficit fonctionnel temporaire à 50 %, les douze jours de déficit fonctionnel temporaire à 25 %, et les trois cent douze jours de déficit fonctionnel temporaire à 10 %, selon les périodes arrêtées par l'expert, indemnisées sur la base de 20 euros par jour, justifient une indemnisation du déficit fonctionnel temporaire d'un montant de 854 euros.

11. Les souffrances endurées, en lien avec l'opération de reprise, seule à devoir être prise en considération, sont estimées à 1,5/7 par l'expert, ce qui justifie une indemnisation à ce titre d'un montant de 1 200 euros.

12. Le préjudice esthétique temporaire, s'est caractérisé, selon les termes de l'expertise, par le recours à deux cannes du 25 janvier au 10 février 2015, avec soins de cicatrice par une infirmière, et maintien d'une canne du 11 février au 22 février 2015. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en accordant au requérant la somme de 400 euros.

S'agissant des préjudices extra-patrimoniaux permanents :

13. Dès lors que le déficit fonctionnel permanent en lien avec la faute retenue, dont le requérant reste affecté, a été évalué par l'expert à 1 %, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en accordant à M. B la somme de 1 000 euros.

14. En ce qui concerne les pratiques sportives invoquées aux fins d'obtenir l'indemnisation du préjudice d'agrément, leur réalité n'est nullement établie par les pièces versées au dossier. L'indemnisation du préjudice allégué doit par conséquent être rejetée.

15. Enfin, il n'est, en tout état de cause, pas établi que le requérant ait dû exposer la somme de 1 500 euros au titre des frais d'expertise.

16. Il résulte de tout ce qui précède que le centre hospitalier intercommunal Eure-Seine doit être condamné à verser à M. B la somme de 3 722,65 euros en réparation des préjudices subis en raison de la faute médicale commise le 12 septembre 2014.

Sur les frais d'instance :

17. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHI Eure-Seine une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier intercommunal Eure-Seine est condamné à verser à M. B la somme de 3 722,65 euros en réparation des préjudices subis à la suite de l'erreur médicale commise le 12 septembre 2014.

Article 2 : Le centre hospitalier intercommunal Eure-Seine versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Eure et au centre hospitalier intercommunal Eure-Seine.

Délibéré après l'audience du 29 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Anne Gaillard, présidente,

M. Cyrille Leduc, premier conseiller,

M. Robin Mulot, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 20 octobre 2022.

Le rapporteur,

C. A

La présidente,

A. GAILLARD

La greffière,

A. HUSSEIN

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