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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2002960

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2002960

mardi 4 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2002960
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantLENGLET, MALBESIN & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 23 juillet 2020, le 19 février 2021 et le 6 octobre 2021, l'Institut national des sciences appliquées (INSA) de Rouen, représenté par Me Sagalovitsch, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner solidairement la société Bouygues Bâtiment Grand Ouest (Bouygues Bâtiment) succédant à la société Quille, la société Raimond, la société Miroiterie de la Risle et la société Cigetec EMPB à lui verser la somme de 6 327 957,31 euros toutes taxes comprises (TTC), augmentée des intérêts au taux légal ;

2°) d'actualiser le préjudice s'élevant à la somme de 198 633,89 euros correspondant à la détérioration des bâtiments en application de l'indice BT01 ;

3°) de mettre à la charge solidaire de ces sociétés une somme de 10 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a qualité pour agir sur le fondement de la responsabilité décennale des constructeurs ;

- son action indemnitaire n'est pas prescrite dès lors qu'un nouveau délai de dix ans a commencé à courir à compter du 4 août 2015, date à laquelle l'expert judiciaire a déposé son rapport et qu'elle a été associée, à la suite de sa demande le 22 novembre 2010, aux opérations d'expertise ;

- les désordres en cause compromettent la solidité de l'ouvrage et le rendent impropre à sa destination ;

- l'expertise a imputé au groupement 50 % de la responsabilité des désordres à la société Raimond 30 %, 10 % à la société Cigetec EMPB en charge du contrôle de l'exécution de la maîtrise d'œuvre et enfin 10 % à la société Miroiterie de la Risle ;

- il est fondé à demander, à titre principal, une indemnité d'un montant de 4,5 millions d'euros hors taxes (HT), soit 5,4 millions d'euros TTC correspondant à la réfection complète de la toiture du bâtiment Magellan ; si l'expert a proposé une solution intermédiaire, consistant à la pose d'une membrane dont le coût a été évalué à un montant de 1 484 818, 42 euros TTC, cette solution, qui ne garantit pas une fiabilité totale de son efficacité, n'a pas été mise en œuvre par la société Bouygues ;

- l'expert a évalué les préjudices subis à hauteur de 577 957,31 euros TTC, toutefois, son préjudice doit être estimé à 927 957,31 euros ;

- le lien de causalité est établi, dès lors que ce sont les défaillances de la toiture qui ont permis les infiltrations d'eau à l'origine de la détérioration des bâtiments, des équipements, de l'incendie du tableau général basse tension (TGBT) et de ses divers préjudices moraux ;

- le préjudice matériel, correspond à la détérioration des bâtiments, à la dégradation des matériels, aux infiltrations du 26 juillet 2013 et à l'incendie du TGBT, a été évalué à 382 097,07 euros TTC, dont 198 633,89 euros TTC pour la détérioration des bâtiments, somme qui doit être actualisée sur la base de l'indice BT 01, 141 000,25 euros TTC pour la dégradation des équipements et 42 462,93 euros TTC pour les infiltrations du 26 juillet 2013 et à l'incendie du TGBT ;

- le préjudice lié à la perte des journées de travail, les désordres ayant entraîné la prolongation de contrats de recherche, doit être indemnisé à hauteur de 46 040,80 euros ;

- le préjudice de jouissance dû aux infiltrations doit être indemnisé à hauteur de 300 000 euros ;

- il a subi un préjudice de notoriété qui doit être indemnisé à hauteur de 200 000 euros ;

- à titre subsidiaire, elle est bien fondée à solliciter l'engagement de la responsabilité des constructeurs sur le fondement de leur responsabilité contractuelle.

Par des mémoires, enregistrés le 9 décembre 2020, le 30 juin 2021 et le 3 août 2021, la société Cigetec-EMPB Société Nouvelle, représentée par Me Scolan, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de rejeter la requête de l'INSA ;

2°) de rejeter toute demande d'appel en garantie formulée à son encontre ;

3°) à titre subsidiaire, de condamner la société Bouygues Bâtiment Grand Ouest à la garantir de toutes condamnations qui seraient prononcées à son encontre

4°) à titre infiniment subsidiaire, de condamner solidairement les sociétés Dottelonde, Acaum, Raimond et Miroiterie de la Risle à la garantir de toutes condamnations prononcées à son encontre ;

4°) de mettre à la charge de l'INSA une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- les conclusions dirigées contre elles sont irrecevables dès lors qu'elle n'est pas concernée par le litige ; elle a été créée et immatriculée le 25 avril 2005, soit postérieurement à la réception et la reprise des travaux et l'action exercée à son encontre résulte d'une confusion volontaire de l'INSA avec la société Cigetec inscrite au RCS sous le numéro 418 518 205 qui est aujourd'hui radiée ; la cour administrative d'appel de Douai, dans son arrêt du 20 juillet 2021, l'a mise hors de cause ;

- l'action de l'INSA est prescrite au regard du délai de dix ans de la garantie décennale, les travaux ayant été réceptionnés le 18 mai 2005, alors que la première action judiciaire engagée par l'INSA a été introduite le 30 mai 2016 ;

- l'action de l'INSA est prescrite au regard de l'article 2224 du code civil ;

- l'INSA ne justifie pas qu'elle serait intervenue à quelque titre que ce soit dans la réalisation des travaux ;

- il ne justifie pas des sommes qu'il réclame, alors même qu'il a bénéficié de sommes versées par son assureur et que des travaux de reprises ont été exécutés ;

- les demandes formulées par les sociétés Raimond et Miroiterie de la Risle sont irrecevables, dès lors que seules les juridictions civiles sont compétentes pour avoir à en connaître ;

- subsidiairement, la société Bouygues Bâtiment Grand Ouest et, plus subsidiairement, les sociétés Dottelonde, Acaum, Raimond et Miroiterie de la Risle doivent la garantir de toutes condamnations prononcées à son encontre.

Par une intervention et des mémoires enregistrés le 27 août 2020 et les 29 avril, 31 août et 8 octobre 2021, le ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche demande que le tribunal fasse droit aux conclusions de la requête de l'INSA de Rouen.

Il fait valoir que :

- il reprend à son compte les moyens et conclusions soulevés par l'INSA ;

- en se référant aux écritures de l'INSA, il se garantit le bénéfice d'une action en garantie décennale à son propre compte ;

- l'action de l'INSA qui a saisi l'expert désigné d'une demande d'extension des opérations d'expertise à son contradictoire, à laquelle le juge a fait droit par ordonnance du 7 janvier 2011, est recevable et bien fondée au regard du jugement du tribunal du 7 février 2019 ;

- la circonstance que les travaux de réfection n'ont pas permis d'éviter la persistance des désordres est imputable aux entrepreneurs ainsi que le relève l'expert dans son rapport remis en 2015.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 29 janvier, 27 avril, 1er septembre et 8 octobre 2021, la société Bouygues Bâtiment Grand Ouest, représentée par Me Duteil, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de rejeter la requête de l'INSA ;

2°) de rejeter l'intervention volontaire de l'Etat comme étant irrecevable ;

3°) de mettre à la charge de l'INSA de Rouen une somme de 8 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- le juge administratif est incompétent pour connaître de l'appel en garantie dirigé à son encontre par les sociétés Miroiterie de la Risle, Cigetec EMPB - Société nouvelle et Raimond ;

- l'action de l'INSA est forclose dès lors que le délai de la garantie décennale de dix ans, qui a commencé à courir à la réception des travaux prononcée le 18 mai 2005, sans avoir été interrompu à l'égard de l'INSA par les opérations d'expertise, ni par la demande qu'il a formulée le 22 novembre 2010 auprès de l'expert judiciaire en vue d'être associé aux opérations d'expertise, a expiré le 18 mai 2015 alors que l'INSA n'a introduit un recours, sur le fondement du défaut d'entretien normal de l'ouvrage public, que le 30 mai 2016 ;

- l'intervention de l'Etat est irrecevable faute d'avoir produit un mémoire distinct conformément aux exigences posées par l'article R. 632-1 du code de justice administrative ;

- l'action contractuelle de l'Etat est forclose ;

- l'intervention de l'Etat est irrecevable en raison de l'irrecevabilité qui affecterait l'action de l'INSA ou en l'absence de droit distinct auquel la décision serait susceptible de préjudicier ;

- si la demande indemnitaire formulée par l'INSA au titre de la réfection de la toiture du bâtiment Magellan devait être accueillie, le tribunal ne pourra y faire droit qu'à hauteur de 1 484 818,42 euros correspondant à la solution préconisée par l'expert consistant en la réalisation d'une membrane d'étanchéité ; si le tribunal prononçait une indemnisation sur la base de la solution correspondant à la réfection totale de la toiture, il conviendrait de laisser 35 % à la charge de l'INSA au titre de la vétusté de l'ouvrage ;

- au titre de la dégradation des bâtiments, le préjudice n'est pas établi dans son principe, ni dans son montant, ainsi que l'a jugé la cour administrative d'appel de Douai ; en tout état de cause, 85 % du coût de reprise des travaux intérieurs devraient néanmoins rester à la charge de l'INSA compte tenu de l'ancienneté des locaux ;

- au titre de la dégradation des équipements, l'INSA n'établit pas la réalité de son préjudice ; en outre, concernant les équipements 1, 2, 3, 5 bis, 8, 9, 10 et 12, les sociétés défenderesses n'auraient pas à assumer le coût de remplacement de ces équipements frappés d'obsolescence ; en outre, l'INSA ne justifie pas avoir procédé au remplacement du matériel ; le montant de la condamnation au titre de ce préjudice ne pourrait en tous les cas pas excéder la somme de 25 569,50 euros TTC correspondant au seul coût de remplacement du matériel référencé 1, 4 et 13 ;

- le préjudice lié à la perte des journées de travail n'est pas suffisamment justifié ni dans son principe, ni dans son montant ;

- le préjudice de jouissance ne peut être indemnisé au montant demandé, eu égard à l'étendue des désordres dans les bâtiments et dès lors qu'ils n'ont été importants qu'au cours de l'année 2010 seulement ;

- le préjudice d'image n'est pas établi ;

- la demande de condamnation sur le fondement de la responsabilité contractuelle n'est pas fondée, les travaux ayant été réceptionnés ;

- la société Miroiterie de la Risle n'est pas fondée à soutenir que les préjudices résultent exclusivement de la faute de la société Bouygues Bâtiment Grand Ouest, dès lors que la solution préconisée par l'expert n'excluait pas qu'une solution de réfection partielle puisse être valablement mise en œuvre ;

- les sociétés Raimond et Cigetec EMPB n'ont émis aucune réserve quant à la conception des travaux de reprise.

Par des mémoires enregistrés le 28 avril 2021 et le 8 octobre 2021, la société Raimond, représentée par Me Malbesin, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, de rejeter la requête de l'INSA de Rouen et de mettre à la charge de l'INSA de Rouen une somme de 5 000 euros au titre de l'article L 761-1 du code de justice administrative ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner solidairement l'Etat, la société Quille Construction devenue la société Bouygues Bâtiment Grand Ouest, la société Dottelonde et Associés, la société Acaum, la société Cigetec EMPB, et la société Miroiterie de la Risle à la garantir de toute condamnation prononcée à son encontre et de mettre à la charge solidaire de l'Etat et de ces sociétés une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- elle n'est intervenue qu'à l'occasion des travaux de reprise réceptionnés le 18 mai 2005 en qualité de sous-traitant de la société Quille, dès lors sa responsabilité ne peut pas être engagée sur le fondement de la responsabilité décennale, ni sur le fondement de la responsabilité contractuelle ;

- l'action de l'INSA, qui n'a pas agi dans le délai de dix ans à compter de la réception des travaux le 18 mai 2005, sa première action ayant été enregistrée le 30 mai 2016 et sa seconde le 23 juillet 2020, est prescrite conformément à l'article 1792-4-1 du code civil ;

- l'intervention de l'Etat, qui doit s'apprécier au regard de la recevabilité de l'action de l'INSA, est prescrite ;

- subsidiairement, le sinistre trouve son origine exclusive dans la faute commise par le rectorat et la société Quille, qui ont fait réaliser des travaux de reprise partiels alors même qu'ils les savaient être insuffisants ;

- la société Bouygues Bâtiment a reçu les fonds nécessaires au financement de la solution de réparation complète et a néanmoins accepté les travaux de reprise partielle ;

- à titre subsidiaire, si le tribunal entre en voie de condamnation, il ne pourrait retenir que l'indemnisation au titre de la solution réparatoire partielle ;

- la réalité et le montant des préjudices matériels invoqués par l'INSA n'est pas justifié ;

- l'INSA n'étant pas propriétaire des bâtiments, elle n'a pas vocation à obtenir réparation des bâtiments ; elle ne justifie pas du paiement effectif des réparations, ni des conditions dans lesquelles il pourrait être subrogé dans les droits de l'Etat ;

- la société Raimond n'est pas impliquée dans les dommages ayant conduit à la dégradation des matériels par les infiltrations du 26 juillet 2013 ;

- seuls les personnels de l'INSA de Rouen et non l'INSA lui-même ont subi un préjudice de jouissance ; le montant de ce préjudice n'est pas justifié ;

- l'atteinte à la notoriété de l'INSA de Rouen n'est pas établie et le chiffrage de ce préjudice n'est pas justifié ;

- les recours en garantie sont fondés sur la responsabilité quasi-délictuelle, tandis que l'action contre la société Quille, devenue Bouygues Bâtiment Grand-Ouest, est de nature contractuelle ;

- l'Etat et la société Bouygues Bâtiment ont commis des fautes lourdes dans le choix de la solution réparatoire qui justifient qu'ils garantissent intégralement la société Raimond des condamnations qui seraient prononcées à son encontre ;

- les autres constructeurs, dont la responsabilité technique a été retenue par l'Expert, devront également la garantir ; le défaut de dimensionnement des chéneaux est la cause exclusive des dommages, dès lors qu'il n'est pas établi que les fautes d'exécution puissent être à l'origine d'infiltrations généralisées, c'est donc à titre infiniment subsidiaire qu'elle exerce un recours en garantie contre la société Miroiterie de la Risle ;

- la cour administrative d'appel lui ayant reconnu la qualité d'usager de l'ouvrage public, l'INSA ne peut être créancière de la garantie décennale.

Par des mémoires enregistrés le 18 juin 2021 et le 1er octobre 2021, la société Miroiterie de la Risle, représentée par Me Ferretti, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de rejeter l'intervention volontaire de l'Etat comme étant irrecevable ;

2°) de rejeter les conclusions présentées par l'INSA de Rouen à son encontre et de la mettre hors de cause ;

3°) à titre subsidiaire, de réduire les demandes de l'INSA et de condamner solidairement les sociétés Bouygues Bâtiment Grand Ouest, Raimond et Cigetec EMPB ainsi que l'Etat à la garantir des condamnations prononcées à son encontre en principal, intérêts, frais et accessoires ;

4°) de mettre à la charge de l'INSA et, subsidiairement, de tous succombants, outre les entiers dépens, une somme de 5 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- l'action de l'INSA de Rouen est irrecevable compte tenu de la prescription tant sur le fondement de la garantie décennale que sur le fondement de la responsabilité pour dommage de travaux publics, sans que la demande qu'il a adressé à l'expert judiciaire le 22 novembre 2012 n'ait eu pour effet d'interrompre ou de suspendre les délais de prescription ;

- l'intervention volontaire de l'Etat est irrecevable faute d'être formée par un mémoire distinct et dès lors que l'action de l'INSA de Rouen est elle-même irrecevable ;

- les demandes de l'INSA sont équivalentes à celles rejetées par le tribunal dans son jugement du 7 février 2019 et méconnaissent ainsi le principe de non bis in idem ;

- les rapports complémentaires produits par l'INSA n'ont pas été élaborés de manière contradictoire et ne sauraient dès lors lui être opposés ;

- les préjudices subis par l'INSA résultent des seules fautes de la société Bouygues Bâtiment qui a fait réaliser en toute connaissance de cause des travaux de reprise insuffisants ;

- à titre subsidiaire, les sources d'infiltration imputables aux défauts affectant les capotages des lanterneaux, réalisés par la société Miroiterie de la Risle, sont infimes par rapport aux autres causes d'infiltration, de sorte que seuls 2 % des coûts de reprise pourraient lui être imputés et non pas 10 % comme le retient l'expert ;

- compte tenu de leurs fautes respectives, les sociétés Bouygues Bâtiment, Raimond et Cigetec EMPB et l'Etat, qui a signé un protocole visant à réaliser des travaux non conformes aux recommandations de l'expert judiciaire, devront la garantir des condamnations éventuellement mises à sa charge ;

- la demande de l'INSA au titre de la reprise totale de la couverture est injustifiée ;

- les sommes demandées au titre de la détérioration des bâtiments, de la dégradation des équipements et de l'incendie du TGBT ne devraient pas donner lieu à actualisation sur l'indice BT 01 ;

- les préjudices de jouissance liés à la perte de journées de travail et le préjudice de notoriété ne sont pas établis.

La procédure a été communiquée à la société Dottelonde et associés et à Me Catherine Vincent et Me Eugène Beillard, mandataires judiciaires de la société Acaum, qui n'ont pas produit de mémoires.

Vu :

- l'ordonnance du 11 septembre 2015, par laquelle le président du tribunal a taxé et liquidé les frais et honoraires de l'expert à la somme de 49 771,92 euros toutes taxes comprises ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'éducation ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- la loi n° 2008-561 du 17 juin 2008 ;

- la loi n° 89-486 du 10 juillet 1989 ;

- la décision n° 456845 du Conseil d'Etat du 19 décembre 2022 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Boucetta,

- les conclusions de Mme A,

- et les observations de Me Sagalovitsch, représentant l'institut national des sciences appliquées de Rouen, de Me Duteil, représentant la société Bouygues Bâtiment Grand Ouest et de Me Ferreti, représentant la société Miroiterie de la Risle.

Considérant ce qui suit :

1. Le bâtiment accueillant l'Institut national des sciences appliquées (INSA) de Rouen, situé sur le campus du Madrillet à Saint-Étienne-du-Rouvray, a été construit en 1995 sous la maîtrise d'ouvrage de l'Etat. Les travaux ont été exécutés par la société Quille, devenue société Bouygues Bâtiment Grand Ouest (Bouygues Bâtiment). D'importants désordres tenant à des infiltrations d'eau par la couverture et par les menuiseries extérieures ont été constatés dès 1997. A la suite du dépôt d'un rapport d'expertise en 2003, la société Quille a conclu, le 30 janvier 2004, un protocole d'accord avec les assureurs des différents constructeurs ayant pris part aux travaux, par lequel elle s'est engagée, en contrepartie du versement par les assureurs d'une somme de 3,4 millions d'euros, à prendre en charge les travaux de reprise des désordres. La société Quille a conclu, le 23 juillet 2004, un protocole d'accord avec l'Etat, représenté par le recteur de l'académie de Rouen, par lequel elle s'est engagée à effectuer les travaux de reprise des désordres visés en annexe au protocole tels que fixés par l'expert. Les travaux de reprise ont été réalisés à la demande de la société Quille, par les sociétés Raimond et Miroiterie de la Risle, sous maîtrise d'œuvre de la société Cigetec EMPB, lesquels ont été réceptionnés par le rectorat le 18 mai 2005. Toutefois, à compter de la fin de l'année 2005, de nouveaux désordres ont été constatés, de sorte que le ministre de l'enseignement supérieur a sollicité une nouvelle expertise relative aux dommages constatés dans l'immeuble en 2010, à laquelle il a été fait droit par une ordonnance du 21 juin 2010 du juge des référés du tribunal. Les opérations d'expertise, étendues à l'INSA de Rouen par une ordonnance du 7 janvier 2011, se sont déroulées de 2010 à 2015 et le rapport d'expertise a été déposé le 4 août 2015.

2. Par un arrêt n° 19DA00811 du 20 juillet 2021, la cour administrative d'appel de Douai a, sur appel de l'INSA de Rouen, en premier lieu, annulé le jugement du tribunal administratif du 7 février 2019 rejetant ses demandes pour irrecevabilité et condamné notamment solidairement la société Bouygues Bâtiment, la société Raimond et la société Miroiterie de la Risle à verser à l'Institut national des sciences appliquées de Rouen une somme de 90 224,22 euros en indemnisation des préjudices subis. Par une décision n° 456845 du Conseil d'Etat du 19 décembre 2022, l'arrêt de la cour administrative d'appel de Douai a été annulé au motif qu'à la date de l'introduction de sa demande devant le tribunal administratif de Rouen, l'INSA de Rouen avait, non la qualité d'usager de l'ensemble immobilier, mais celle de maître d'ouvrage.

3. Par la requête susvisée, l'INSA de Rouen demande au tribunal de condamner solidairement au titre de la garantie décennale et, subsidiairement, de la responsabilité contractuelle les sociétés Bouygues Bâtiment succédant à la société Quille, Raimond, Miroiterie de la Risle et Cigetec EMPB à lui verser la somme de 6 327 957,31 euros TTC en réparation des préjudices subis.

Sur l'intervention de l'Etat :

4. Aux termes de l'article R. 632-1 du code de justice administrative : " L'intervention est formée par mémoire distinct. / Le président de la formation de jugement ou, au Conseil d'Etat, le président de la sous-section chargée de l'instruction ordonne, s'il y a lieu, que ce mémoire en intervention soit communiqué aux parties et fixe le délai imparti à celles-ci pour y répondre. / Néanmoins, le jugement de l'affaire principale qui est instruite ne peut être retardé par une intervention. ".

5. Une intervention ne peut être admise que si son auteur s'associe soit aux conclusions du requérant, soit à celles du défendeur. Est recevable à former une intervention toute personne qui justifie d'un intérêt suffisant eu égard à la nature et à l'objet du litige à la date de présentation de l'intervention.

6. En l'espèce, par mémoires distincts, l'Etat a conclu expressément qu'il entendait s'associer aux conclusions et moyens de l'INSA de Rouen, en précisant que cette intervention avait pour objet de lui garantir un droit d'action sur le terrain de la responsabilité décennale. A cet égard, à la date de l'introduction de l'intervention de l'Etat, si le tribunal administratif de Rouen avait, par un jugement du 7 février 2019, considéré que l'INSA de Rouen ne pouvait être regardé comme usager de l'ouvrage public qu'il occupe, et était ainsi recevable à exercer une action en garantie décennale, l'institut avait interjeté appel du jugement devant la cour administrative d'appel de Douai. Dans ces conditions, l'action de l'Etat sur le terrain de la responsabilité décennale étant conditionnée à la détermination de la qualité de l'INSA de Rouen, l'Etat doit être regardé comme justifiant d'un intérêt suffisant pour être intervenant à la présente instance. Par suite, l'intervention de l'Etat est recevable.

Sur les conclusions présentées par la société Cigetec EMPB Société Nouvelle et dirigées contre la société Cigetec EMPB Société Nouvelle :

7. Il résulte de l'instruction, sans que cette circonstance ne soit contestée, que la société Cigetec EMPB Société Nouvelle, créée le 18 avril 2005 et inscrite au registre du commerce et des sociétés à compter du 25 avril 2005, n'a pas participé aux travaux à l'origine des désordres litigieux, réceptionnés le 18 mai 2005. Il ne résulte pas davantage de l'instruction que cette société viendrait aux droits de la société Cigetec EMPB, laquelle a été placée en liquidation judiciaire à compter du 2 février 2005 et radiée du registre du commerce et des sociétés le 19 septembre 2012 pour clôture d'insuffisance d'actifs. Dans ces conditions, la société Cigetec EMPB Société Nouvelle doit être mise hors de cause.

8. Par suite, tant les conclusions de l'INSA de Rouen tendant à sa condamnation solidaire que les appels en garantie formulées par les sociétés Miroiterie de la Risle et Raimond dirigées à son encontre sont irrecevables dès lors qu'ils sont dépourvus d'objet. Il n'y a pas davantage lieu de statuer sur les conclusions d'appel en garantie présentées par la société Cigétec EMPB Société Nouvelle, à l'encontre des sociétés Bouygues Bâtiment, Dottelonde et associés, Acaum, Raimond et Miroiterie de la Risle.

Sur la responsabilité décennale :

En ce qui concerne les conclusions dirigées contre les sociétés Raimond et Miroiterie de la Risle :

9. Il est constant que les sociétés Raimond et Miroiterie de la Risle sont intervenues dans l'opération de travaux de reprise réalisés en 2005 en qualité de sous-traitants de la société Bouygues Bâtiment. Dès lors, ces sociétés n'ont pas la qualité de constructeur, n'étant pas liées au maître d'ouvrage par un contrat de louage, de sorte que l'INSA de Rouen n'est pas fondée à demander leur condamnation sur le fondement de la garantie décennale des constructeurs. Il en résulte que les conclusions de l'INSA de Rouen dirigées contre les sociétés Raimond et Miroiterie de la Risle doivent être rejetées.

En ce qui concerne les conclusions dirigées contre la société Bouygues Bâtiment et l'exception de prescription :

10. Aux termes de l'article 2241 du code civil : " La demande en justice, même en référé, interrompt le délai de prescription () ". L'article 2242 du même code dispose que " l'interruption résultant de la demande en justice produit ses effets jusqu'à l'extinction de l'instance ". Aux termes de l'article 2239 de ce code : " La prescription est également suspendue lorsque le juge fait droit à une demande de mesure d'instruction présentée avant tout procès. / Le délai de prescription recommence à courir, pour une durée qui ne peut être inférieure à six mois, à compter du jour où la mesure a été exécutée ". Il résulte de ces dispositions que la demande adressée à un juge de diligenter une expertise interrompt le délai de prescription jusqu'à l'extinction de l'instance et que, lorsque le juge fait droit à cette demande, le même délai est suspendu jusqu'à la remise par l'expert de son rapport au juge.

11. Alors même que l'article 2244 du code civil dans sa rédaction antérieure à la loi du 17 juin 2008 réservait ainsi un effet interruptif aux actes " signifiés à celui qu'on veut empêcher de prescrire ", termes qui n'ont pas été repris par le législateur aux nouveaux articles 2239 et 2241 de ce code, il ne résulte ni des dispositions de la loi du 17 juin 2008 ni de ses travaux préparatoires que la réforme des règles de prescription résultant de cette loi aurait eu pour effet d'étendre le bénéfice de la suspension ou de l'interruption du délai de prescription à d'autres personnes que le demandeur à l'action, et notamment à l'ensemble des participants à l'opération d'expertise. La suspension de la prescription, en application de l'article 2239 du code civil, lorsque le juge accueille une demande de mesure d'instruction présentée avant tout procès, le cas échéant faisant suite à l'interruption de cette prescription au profit de la partie ayant sollicité cette mesure en référé, tend à préserver les droits de cette partie durant le délai d'exécution de cette mesure et ne joue qu'à son profit, et non, lorsque la mesure consiste en une expertise, au profit de l'ensemble des parties à l'opération d'expertise, sauf pour ces parties à avoir expressément demandé à être associées à la demande d'expertise et pour un objet identique.

12. En l'espèce, il résulte de l'instruction que les travaux à l'origine des désordres affectant les bâtiments occupés par l'INSA de Rouen ont été réceptionnés le 18 mai 2005 et que le ministre de l'enseignement supérieur a sollicité une expertise relative aux dommages constatés dans l'immeuble en 2010, à laquelle il a été fait droit par une ordonnance du 21 juin 2010 du juge des référés du tribunal. Il résulte également de l'instruction que, par un courrier du 22 novembre 2010, le directeur de l'INSA de Rouen a saisi l'expert désigné d'une demande tendant à ce que l'institut soit associé aux opérations, afin que " l'ensemble de ces opérations soient facilitées, pour des questions pratiques et logistiques ". Si l'expert judiciaire a, par lettre du 29 novembre 2010, saisi le juge en vue de la mise en cause de l'INSA, et que le juge des référés y a fait droit, par une ordonnance du 21 juin 2010, sur le fondement de l'article R. 532-3 du code de justice administrative, l'INSA de Rouen ne peut être regardée comme ayant, compte tenu de la teneur du courrier du 22 novembre 2010, expressément demandé à être associé aux opérations d'expertise ordonnées le 21 juin 2010 pour un objet identique. Dans ces conditions, la première demande en justice dirigée de l'INSA de Rouen contre les sociétés défenderesses, n'ayant été enregistrée au greffe du tribunal, sur le fondement du défaut d'entretien normal de l'ouvrage public, que le 30 mai 2016, l'institut n'a pas interrompu, ni suspendu le délai de prescription avant l'expiration du délai de dix ans de la garantie décennale. Par suite, l'action de l'INSA de Rouen doit être regardée comme prescrite, de sorte que l'exception de prescription soulevée en défense doit être accueillie.

13. Il résulte de ce qui précède que l'INSA de Rouen n'est pas fondé à demander la condamnation des sociétés Bouygues Bâtiment, Miroiterie de la Risle et Raimond sur le fondement de la garantie décennale.

Sur la responsabilité contractuelle :

14. Il résulte de l'instruction que les travaux de reprise de la couverture des bâtiments litigieux ont été réalisés, en exécution d'un protocole d'accord conclu le 23 juillet 2004 entre l'Etat et la société Quille, devenue la société Bouygues Bâtiment, qui a conclu à cet effet des contrats de sous-traitance avec les sociétés Miroiterie de la Risle et Raimond. Il est constant que l'INSA de Rouen n'était pas partie à un tel accord. Ainsi, en l'absence de toute relation contractuelle avec les sociétés dont il recherche la responsabilité, l'INSA de Rouen n'est pas recevable à rechercher leur responsabilité contractuelle pour des fautes commises dans la conception, l'exécution des travaux et l'entretien des travaux de reprise de la couverture des bâtiments. En tout état de cause, l'INSA de Rouen n'est pas davantage fondée à invoquer l'engagement de la responsabilité contractuelle dès lors que la réception des travaux a été prononcée le 18 mai 2005.

15. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les exceptions de prescriptions soulevées en défense, que l'INSA de Rouen n'est pas fondée à engager la responsabilité contractuelle des sociétés Bouygues Bâtiment, Miroiterie de la Risle et Raimond.

Sur les appels en garantie :

16. En l'absence de condamnation prononcée à leur encontre, les conclusions d'appel en garantie respectivement présentées par les sociétés Miroiterie de la Risle et Raimond à titre subsidiaire sont sans objet et doivent être rejetées.

Sur les dépens :

17. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge définitive de l'INSA de Rouen les frais d'expertise, taxés et liquidés à la somme de 49 771,92 euros toutes taxes comprises par l'ordonnance du président du tribunal administratif de Rouen du 11 septembre 2015.

Sur les frais liés à l'instance :

18. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de rejeter l'ensemble des conclusions formulées par les autres parties au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La société Cigetec EMPB Société Nouvelle est mise hors de cause.

Article 2 : La requête de l'INSA de Rouen est rejetée.

Article 3 : Les frais de l'expertise ordonnée par le tribunal administratif de Rouen le 11 septembre 2015, taxés et liquidés à hauteur de 49 771,92 euros, sont mis à la charge définitive de l'INSA de Rouen.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à l'institut national des sciences appliquées de Rouen, à la société Bouygues Bâtiment Grand Ouest, à la société Raimond, à la société Cigetec EMPB Société nouvelle, à la société Miroiterie de la Risle, à la société Dottelonde et associés, à Mes Catherine Vincent et Eugène Baillard, mandataires judiciaires de la société Acaum et à la ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Boyer, présidente,

- M. Guiral, conseiller,

- Mme Boucetta, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2023.

La rapporteure,

Signé

H. BOUCETTA

La présidente,

Signé

C. BOYER Le greffier,

Signé

H. TOSTIVINT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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