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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2101387

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2101387

jeudi 6 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2101387
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantGODDEFROY-GANCEL & GRECO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 avril et 14 juillet 2021, M. B D, représenté par Me Greco, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1) de condamner le centre hospitalier universitaire de Rouen à lui verser la somme de 35 169,25 euros ainsi que les intérêts au taux légal à compter de la décision à intervenir et la capitalisation de ces intérêts en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi en raison de la survenance d'une infection nosocomiale contractée à la suite d'une intervention réalisée le 11 aout 2015 ;

2) de condamner le centre hospitalier universitaire de Rouen aux dépens, constitués par les frais d'expertise, et de mettre à sa charge la somme de 2 500 euros au titre des frais d'instance.

Il soutient que :

- l'infection en cause présente un caractère nosocomial ;

- les conditions d'indemnisation au titre de la solidarité nationale n'étant pas remplies, c'est au centre hospitalier de l'indemniser ;

- il justifie de ses préjudices.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 juin 2021, le centre hospitalier universitaire de Rouen, représenté par la SCP EMO Avocats, conclut au sursis à statuer dans l'attente de la production par la caisse primaire d'assurance maladie et la mutuelle Allianz Vie de leurs débours et à titre subsidiaire à ce que les prétentions indemnitaires du requérant soient ramenées à de plus justes proportions.

Il fait valoir que :

- il ne conteste pas le principe de sa responsabilité ;

- les équipes du centre hospitalier universitaire ont mis tout en œuvre pour traiter l'infection du patient ;

- les préjudices allégués ne sont pour certains pas justifiés et, pour d'autres, exagérément évalués.

Par un mémoire enregistré le 18 juin 2021, la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme, venant aux droits et obligations des caisses régionales du régime social des indépendants, indique au tribunal qu'elle " n'entend pas intervenir dans l'instance ".

La requête a été communiquée à la mutuelle Allianz Vie qui n'a pas produit d'observations.

Une pièce a été enregistrée le 2 mars 2023, postérieurement à la clôture de l'instruction qui avait été fixée au 5 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale, notamment son article L. 376-1 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mulot, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Carluis, avocat du centre hospitalier universitaire de Rouen.

Considérant ce qui suit :

1. Il résulte de l'instruction que M. D, né en 1962, a été victime le 9 aout 2015 d'un accident domestique. Il a été transporté au centre hospitalier de Dieppe puis transféré au centre hospitalier universitaire de Rouen, où il a été opéré le 11 aout suivant pour une arthrodèse d'une fracture postérieure de T3, T1 à T5. Une infection s'étant déclarée, caractérisée notamment par des pics de fièvre et un sepsis de la plaie, une antibiothérapie a été mise en place par les équipes du centre hospitalier universitaire, avant qu'une opération de reprise ne soit réalisée le 20 aout 2015. L'antibiothérapie probabiliste a été adaptée en fonction des résultats des prélèvements. M. D a regagné son domicile le 29 aout 2015 mais, compte-tenu des difficultés qui persistaient, une seconde opération de reprise a été réalisée le 29 octobre 2015. Les prélèvements réalisés à la sortie du bloc opératoire ont mis en évidence la présence de deux bactéries, traitée par antibiothérapie. M. D a finalement regagné son domicile le 19 novembre 2015 et l'antibiothérapie a été poursuivie jusqu'au 19 février 2016.

2. M. D a saisi le juge des référés du tribunal qui, par une ordonnance du 8 juillet 2020, a ordonné une expertise confiée au Dr C, spécialiste en maladies infectieuses, laquelle s'est adjointe un sapiteur en la personne du Dr A, spécialiste en orthopédie. Le rapport d'expertise a été remis le 17 novembre 2020.

3. Par la présente requête, M. D entend rechercher la responsabilité du centre hospitalier universitaire de Rouen au titre de l'infection contractée au sein de l'établissement.

Sur la demande de sursis à statuer :

4. Le centre hospitalier universitaire de Rouen conclut au sursis à statuer dans l'attente de la production par la caisse primaire d'assurance maladie et la mutuelle Allianz Vie des frais exposés par l'une et l'autre. Toutefois, la caisse primaire d'assurance maladie a produit un mémoire, et la mutuelle Allianz Vie a été mise à même, dans le cadre de l'instruction, de produire des observations, ce qu'elle n'a pas fait. Il y a lieu, dès lors, de rejeter les conclusions du centre hospitalier universitaire tendant à ce que le tribunal sursoie à statuer.

Sur les conclusions principales de la requête :

En ce qui concerne le principe de la responsabilité :

5. Aux termes des dispositions du second alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Les établissements () sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère ".

6. Doit être regardée comme présentant un caractère nosocomial au sens de ces dispositions une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient et qui n'était ni présente, ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge.

7. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport du Dr C ainsi que des documents médicaux produits par le requérant que M. D ne présentait avant son admission au centre hospitalier universitaire de Rouen aucun signe d'infection et que celle-ci s'est déclarée immédiatement après l'opération du 11 aout 2015. En l'absence de cause étrangère dont la preuve serait rapportée par le centre hospitalier universitaire de Rouen l'infection contractée par M. D présente un caractère nosocomial. Dès lors, alors même que comme l'a retenu l'expert, aucun manquement ne peut être imputé au centre hospitalier universitaire de Rouen, dont les équipes ont pris " toutes les précautions d'usage ", celui-ci est responsable de plein droit et le requérant doit être indemnisé, en application des dispositions précitées, des conséquences de l'infection nosocomiale contractée au cours de son hospitalisation.

En ce qui concerne les préjudices :

8. L'expert a fixé la date de la consolidation de l'état de santé de M. D au 19 février 2017. En l'absence de contestation des parties sur ce point il y a lieu de retenir cette date, qui résulte suffisamment de l'instruction.

Quant aux frais divers :

9. M. D établit par les pièces produites avoir exposé des frais de transport, une partie seulement ayant été pris en charge par la caisse primaire d'assurance maladie, en lien avec l'infection contractée, pour se rendre à des consultations au centre hospitalier universitaire de Rouen, pour un montant de 211,17 euros, qui doivent lui être remboursés. Il en va de même, d'une part, des 312,36 euros exposés pour se rendre à la réunion d'expertise et, d'autre part, des frais de communication du dossier médical, pour un montant de 14,33 euros.

Quant aux frais d'assistance par tierce personne :

10. En deuxième lieu, le rapport d'expertise retient la nécessité d'une assistance par une tierce personne pendant les périodes de déficit fonctionnel de classe II énoncées ci-dessous, soit durant 191 jours, à hauteur d'une heure par jour.

11. Lorsque le juge administratif indemnise la victime d'un dommage corporel du préjudice résultant pour elle de la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne dans les actes de la vie quotidienne, il détermine d'abord l'étendue de ces besoins d'aide et les dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il doit à cette fin se fonder sur un taux horaire déterminé, au vu des pièces du dossier, par référence, soit au montant des salaires des personnes à employer augmentés des cotisations sociales dues par l'employeur, soit aux tarifs des organismes offrant de telles prestations, en permettant le recours à l'aide professionnelle d'une tierce personne d'un niveau de qualification adéquat et sans être lié par les débours effectifs dont la victime peut justifier. En outre, afin de tenir compte des congés payés et des jours fériés prévus par le code du travail, il y a lieu de calculer l'indemnisation de ces besoins sur la base d'une année de 412 jours.

12. En retenant une base horaire de 18 euros, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par M. D en condamnant le centre hospitalier universitaire de Rouen à lui verser la somme de 3 880,70 euros à ce titre. Il convient d'y ajouter les frais exposés par le tiers pour l'accompagner aux rendez-vous médicaux au centre hospitalier, évalués de manière non exagéré par le requérant à un montant de 133 euros.

Quant aux préjudices extrapatrimoniaux temporaires :

13. En premier lieu, il résulte là encore de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que M. D a subi un déficit fonctionnel temporaire total du 16 au 29 aout 2015 inclus (14 jours), puis du 28 octobre au 19 novembre de la même année (23 jours), correspondant aux périodes d'hospitalisation. Il a également subi un déficit de classe II du 30 aout 2015 au 27 octobre 2015 (59 jours) puis du 20 novembre 2015 au 30 mars 2016 (132 jours). Enfin, l'expert retient un déficit temporaire de classe I du 31 mars 2016 au 19 février 2017 (326 jours). En prenant comme base d'indemnisation une référence journalière de 20 euros, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par M. D à ce titre en condamnant le centre hospitalier universitaire à lui verser la somme de 2 347 euros.

14. En deuxième lieu, l'expert a coté les souffrances endurées par M. D à 4 sur une échelle de 1 à 7 correspondant au référentiel de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales. Il sera fait une juste appréciation du préjudice de la victime en condamnant le centre hospitalier universitaire de Rouen à verser au M. D la somme de 8 000 euros, à ce titre.

15. En troisième lieu, M. D a subi un préjudice esthétique temporaire, constitué notamment par des cicatrices. L'expert n'a pas coté ce chef de préjudice, mais il en sera fait une juste appréciation en condamnant le centre hospitalier à lui verser la somme de 2 000 euros, à ce titre.

Quant au préjudice esthétique permanent :

16. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que M. D conserve, du fait des séquelles de l'infection nosocomiale en cause, un préjudice esthétique permanent coté à 2/7 par l'expert, du fait de la présence d'une cicatrice secondaire de l'opération de reprise et de la saillance des vis d'ostéosynthèse. Il sera fait une juste appréciation de son préjudice en lui allouant la somme de 1 500 euros, à ce titre.

17. Il résulte de ce qui précède que M. D est fondé à demander la condamnation du centre hospitalier universitaire à lui verser la somme de 18 398,56 euros.

Sur les droits de la caisse primaire d'assurance maladie :

18. La caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme a déclaré dans son mémoire enregistré le 18 juin 2021 qu'elle " n'entend[ait] pas intervenir dans l'instance ". Par suite, il n'y a pas lieu de procéder à une quelconque condamnation du centre hospitalier universitaire, à ce titre.

Sur les conclusions accessoires :

19. En premier lieu, même en l'absence de demande tendant à l'allocation d'intérêts, tout jugement prononçant une condamnation à une indemnité fait courir les intérêts du jour de son prononcé jusqu'à son exécution, au taux légal puis, en application des dispositions de l'article L. 313-3 du code monétaire et financier, au taux majoré s'il n'est pas exécuté dans les deux mois de sa notification. Par suite, les conclusions de M. D tendant à ce que les sommes qui lui sont allouées portent intérêts à compter de la date du jugement sont dépourvues de tout objet et doivent être rejetées. Par suite, les conclusions aux fins de capitalisation doivent également être rejetées.

20. En second lieu, aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante () ".

21. Les frais et honoraires de l'expert et du sapiteur ont été liquidés et taxés à la somme totale de 3 400 euros par une ordonnance de la présidente du tribunal du 28 décembre 2020. Il y a lieu de mettre ces frais à la charge définitive du centre hospitalier universitaire de Rouen, partie perdante.

22. Enfin, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire de Rouen une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. D et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er: Le centre hospitalier universitaire de Rouen est condamné à verser à M. D la somme de 18 398,56 euros.

Article 2 : Les frais de l'expertise sont mis à la charge du centre hospitalier universitaire de Rouen.

Article 3 : Le centre hospitalier universitaire de Rouen versera à M. D la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme, la mutuelle Allianz Vie et au centre hospitalier universitaire de Rouen.

Délibéré après l'audience du 29 juin 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juillet 2023.

Le rapporteur,

Robin Mulot

La présidente,

Anne Gaillard

Le greffier,

Henry Tostivint

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2101387

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